Sweet Home-Sans états d’âme

Sweet Home-Sans états d’âme d’Arthur Lefebvre, conception et mise en scène de Claire Dancoisne, par le Théâtre de la Licorne

 

  Sweet home@Pascal Gély 4_1Petit polar, forme théâtrale cinglante à deux degrés ou  «partition à deux mains», selon Claire Dancoisne qui en a réalisé l’écriture visuelle, est aussi  un théâtre d’objets, expressif  et facétieux,  à la trame verbale bien frappée. Le conte noir fraie ici avec le suspense : horreur, humour et cynisme.
Comédienne et artiste de cirque, Rita Burattini incarne une anti-héroïne choisie, comme une abstraction paradoxalement vivante d’une femme sans âge, très seule, qui vit recluse dans un immeuble dont elle a été la première habitante.

 De nouveaux arrivants, trop envahissants à son goût  affreux, sales et méchants, ont investi les lieux mais elle se débarrassera sans état d’âme de ces gêneurs.
Ce fantasme d’éradication des autres, de fermeture à l’étranger et à la différence, de repliement sur sa pauvre petite vie à soi, grandit la dame à ses propres yeux.
En voisine infernale et butée, elle s’assure les moyens de sa guerre: accessoires et couteau, et jusqu’à la contemplation satisfaite du spectacle macabre de ses victimes: chat de gouttière, chien de rue et oiseau de fenêtre.
Rien ne manque au répertoire des stratégies inavouables et des petits coups bas : lettres d’insultes  déposées à la sauvette dans les boîtes aux lettres ennemies, et réponses de ces derniers déposées sur le paillasson de l’entrée, que la réceptrice jette sans ambages dans sa grosse poubelle dévoreuse.
La vie n’est pas tranquille, et la combattante reste sur le qui-vive et l’urgence. Grosses lunettes, yeux bleus immobiles, perruque blonde synthétique, ensemble printanier robe courte rose et talons hauts, la tenue de cette femme est l’expression tonitruante d’une vision de la vie, avec des objets qui tiennent à la fois d’armes et d’obstacles à franchir, ceux d’un monde dur et vindicatif, à s’approprier dans l’instant présent.
Menue mais musclée et tenace, Rita Burratini hypnotise le public attentif aux déplacements dans un espace plutôt réduit, encombré, parsemé de barrières montées et créées illico presto. Une rangée de boîtes aux lettres accrochées au mur humble d’un couloir, une porte d’entrée, une table de stratifié bleu, de petits espaces de travail et des tiroirs de cuisine ici et là, mais la comédienne se déplace à la fois avec aisance, et comme sur des œufs, enjambant ce qui l’empêche d’avancer, simulant la station assise en pliant une jambe sur l’autre,  avec une gestuelle inouïe. Enfermée dans un monde hermétique, elle ne parle qu’à sa seule conscience, et mauvaise fée, elle commente ses victoires et fait l’inventaire de ses trophées : les couples de voisins qu’elle a «dégagés» de son entourage et qui ont tous subi une chute fatale dans un néant aspiré par l’imaginaire noir de cette dame sans cœur.
Les disparus se replient, morts, dans des boîtes-sarcophages, reproduits encore dans l’espace de leur habitacle, sortes de poupées-squelettes-gigognes, figurines macabres assises à table, ou dans un fauteuil de leur intérieur, aujourd’hui anéanti.
Quand la sorcière ouvre une fenêtre, un objet dans la main en guise de poignée, elle semble faire de l’autre main un signe sympathique à untel. Mais la fenêtre  refermée, jurons et insultes montent à la bouche de celle qu’on croyait voir paisiblement regarder le paysage familier alentour : isolée volontaire, elle ne s’attendrit jamais et ne montre aucun signe de compassion.
Les objets rares et expressifs et les animaux de Maarten Janssens et Olivier Sion, nappe, tablier, chat et oiseau, aux formes surréelles, sont métaphoriques de la vie au jour le jour d’une petite classe moyenne et une alarme de voiture en guise de fantasme policier impose sa stridence.
La peinture de Chicken et la toile de fond de Deflet Runge  sont comme un patchwork de paysage existentiel. La fameuse Jacqueline, rivale énigmatique de l’héroïne, restera absente, recluse au sous-sol, sous une bouche d’égout.
Cet univers radical résonne fortement dans le public, comme une évocation juste et sans sourdine, du timbre sec de nos relations quotidiennes.

 Véronique Hotte

Spectacle vu à la Scène nationale d’Évreux-Louviers, le 25 mai.
Le Théâtre de la Licorne sera aussi au Festival Villeneuve-en-scène, Cloître de la Collégiale, à Villeneuve-lès-Avignon, du 8 au 21 juillet (relâche le 14) à 19h.
Macbêtes sera joué à 21h dans ce même lieu, et au  Théâtre du Peuple à Bussang (Vosges)  les mercredi, jeudi, vendredi et samedi, du 4 au 27 août. T : 03 29 61 50 48.

 


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