Les Villes tentaculaires

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Les Villes tentaculaires d’Émile Verhaeren, mise en scène de Jean-Michel Van Den Eeyden

Le Théâtre de l’Ancre, lieu de diffusion de spectacles à Charleroi, abrite aussi une compagnie dirigée par Jean-Michel Van Den Eeyden. On se souvient de son poignant Un homme debout où il donnait la parole à un détenu sorti de prison, après une très longue peine (voir Le Théâtre du Blog), ou de Né poumon noir, une évocation slamée de Charleroi.
  Cette fois, il a choisi d’incarner Les Villes tentaculaires d’Émile Verhaeren (1895), un pendant des Campagnes hallucinées, sorti deux ans plus tôt. Dans ce texte bouillonnant, il montre avec plusieurs dizaines d’années d’avance, les mégapoles monstrueuses, les tentacules que sont les routes et voies ferrées allant toujours plus loin vers les périphéries.
Les poèmes s’articulent par thèmes :  on retrouve l’évocation de la plaine, antichambre de la ville ; le port, espace de commerce agité et métallique, les usines-monstres, le cabaret où le spectacle constitue aussi une forme d’illusion, la Bourse, lieu de la fièvre de l’argent… Enfin la mort qui, avec l’angoisse, reste le fil rouge de ce texte magnifique et visionnaire.
  Nicolas Mispelaere dit avec simplicité les premiers vers, puis arrache le rideau de tulle qui cachait des cubes blancs, rectangulaires ou carrés et une grande porte en fond de scène : autant d’écrans pour le «mapping vidéo», un procédé qui consiste à projeter des images sur des volumes pour créer des décors en trois dimensions. Travail très réussi : couleurs, contours, volumes mouvants, et  formes géométriques sont en parfaite adéquation avec les thématiques, sans tomber dans l’illustration naturaliste.
Un quatuor à cordes joue une belle partition, au service du spectacle : pas de grande symphonie irrespirable ! S’y mêle, par nappes, de la musique électronique ; son enregistré et son direct se fondent alors  très vite, et on ne fait plus la distinction.
  Les Villes tentaculaires a reçu le prix de la critique 2014,  pour la meilleure création artistique et technique.  Pas une image ne bave grâce à un éclairage simple et efficace: une prouesse quand on sait la difficulté qu’il y a à faire coïncider des faisceaux de lumière et d’images par vidéo-projecteur !
 Grâce à ce dispositif sophistiqué, l’enchaînement des poèmes ne  semble pas long. Ici, il y a autant à voir qu’à entendre, mais, distrait par les projections, on perd parfois le texte. Mais, après tout, un spectacle se doit d’être total ! L’interprétation, parfois en force et scandée ou criée, aurait gagné à être plus nuancée.  Même si la poésie porte une certaine fureur, quelques bémols dans le rythme auraient en effet permis de laisser souffler le spectateur qui se trouve dans une tension quasi- permanente…
Avec son costume très classique, le comédien paraît un peu décalé, comme jailli du passé, dans une mise en scène résolument  contemporaine. Mais bravo à Jean-Michel Van Den Eeyden de nous offrir la poésie puissante d’Émile Verhaeren : avec ses mots simples, porteurs d’images, son écriture n’a pas pris une ride.
On y entend parfois le Jacques Brel du plat pays. Un spectacle passionnant, qui donne envie de relire cet auteur belge un peu oublié chez nous. A conseiller aussi aux plus jeunes.

Julien Barsan

Spectacle vu au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris.
http://www.ancre.be/diffusion/Les_villes_tentaculaires


Archive pour 13 juin, 2016

June Events

June Events/ dixième édition (suite)

Motifs chorégraphie de Pierre Pontvianne

PierrePontianne©cieparc_motifs_HD_5  Les danseurs, isolés dans la pénombre, de chaque côté d’un filet de lumière rayant le plateau, composent quelques figures statiques. La bande-son diffuse voix entremêlées et flots de paroles dont émergent quelques phrases intelligibles et récurrentes.
Un couple va bientôt se former pour ne plus se séparer, à l’exception de quelques cassures de rythme amenées par des percussions qui brisent le continuum pour figer leurs gestes.
Le chorégraphe a conçu un duo qu’il danse en osmose avec Marthe Krummenacher. Le dispositif quadri-frontal plonge le public au cœur du mouvement et lui permet de suivre au plus près les subtiles variations d’un pas de deux ininterrompu, glissé et fluide, porté par la musique de Benjamin Gibert. Les sons électroniques et instrumentaux superposés, tantôt liquides, tantôt secs, épousent les ruptures dans les entrelacs harmonieux des corps en symbiose, et leur soudaine fixité.
Cette fugue, construite et interprétée avec délicatesse, au bord de l’émotion, traduit à merveille l’approche esthétique de Pierre Pontvianne, à la recherche d’ « un état de simultanéité du faire et du défaire».
« L’instant présent me semble compact, dit-il. Comme un nœud je cherche à le desserrer. »On pourra revoir Marthe Krummenacher dans Janet on the roof, un solo qu’il prépare avec elle.

Spectacle vu le 11 juin au Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes

CCNR de Rilleux-La-Pape (69) les 24 et 25 septembre.

Janet on the roof : du 5 au 6 juillet, Festival des 7 collines (Saint-Etienne) ; du 10 au 14 octobre L’ADC (Genève) et le 4 novembre, Espace Le Corbusier (Firminy.

 

Jamais assez, chorégraphie de Fabrice Lambert

©  L’Expérience Harmaat - Laurent Philippe - Jamais Assez de Fabrice LambertDans le noir rampent des ombres, silencieuses. Elles s’agglutinent en une masse obscure, se divisent telles les cellules d’un même organisme. Lente progression d’une inquiétante animalité. Quand soudain, une clarté aveuglante révèle un groupe de dix danseurs qui forment une ronde irrégulière autour d’un onzième demeuré au sol.
Dans cette lumière solaire, commence un ballet nerveux  et une voix métallique annonce que nous sommes dans un endroit dangereux : « This is not a place for you to live (…) I would say that you should stay away from this place. We call it Onkalo. Onkalo means hiding place » (Ce n’est pas un endroit où vivre (…) Je dirais que vous ne devriez pas vous y aventurer. On l’appelle Onkalo. Onkalo signifie cachette).
Extrait de la bande-annonce d’Into Eternity, ce commentaire retentit sur Radioactivity (1976), la célèbre musique du groupe Kraftwerk. Jamais assez  a en effet été inspiré par le documentaire du danois Michael Madsen sur Onkalo (Finlande), un site où seront enfouies deux cent cinquante mille tonnes de déchets nucléaires qui brûleront dans les profondeurs de la terre pendant cent mille ans.
Sur ce défi lancé à la matière et au temps, à l’instar du documentariste, le chorégraphe s’interroge : «C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’un projet sur une telle échelle voit le jour, explique-t-il. J’ai voulu rapprocher ce projet du mythe de Prométhée (…) La pièce se situe entre Prométhée et la quête de l’énergie, aujourd’hui si précieuse. (…) Et c’est ce terrain commun que j’ai voulu partager avec les danseurs. »
La tribu investit l’espace, et turbulente, se rassemble ou se déploie en atomes incontrôlés, s’entrechoquant ou se repoussant avec une énergie redoutable. Les lumières crues, chaudes ou vacillantes de Philippe Gladieux, d’une grande invention, soulignent le vertige qu’on éprouve à se projeter aussi loin dans le temps, l’inquiétante étrangeté des abysses d’Onkalo : «une cachette tout au fond de la terre ».
Le rythme s’emballe dans une folle et interminable farandole qui dessine sur le plateau, le symbole mathématique de l’infini. Clin d’œil final à l’ubris tragique des hommes qui jouent avec le feu : dans ce Jamais assez, ne faut-il pas entendre : toujours plus ?
Créé avec un grand succès au festival d’Avignon 2015, ce feu d’artifice d’une heure est loin d’avoir fini sa carrière…

Mireille Davidovici


Spectacle vu le 11 juin, au Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes.
Le 10 novembre à la Comédie de Clermont-Ferrand ; 13 décembre,à l’Onyx, Saint Herblain ; 15 décembre, au Grand R, La Rochelle ; du 18 au 21 janvier, Centre Georges Pompidou Paris avec le Théâtre de la Ville ; le 7 février, au Centre Culturel Jean Moulin de Limoges ; le 9 février, aux Treize Arches de Brive la Gaillarde  et le  28 février, au Centre des Bords de Marne, Le-Perreux-sur-Marne.

June Events se poursuit jusqu’au 18 juin.

 

Petits contes d’amour et d’obscurité

Petits contes d’amour et d’obscurité, texte et mise en scène de Lazare

Petits-contes-380x253Auteur, mais aussi metteur en scène d’une œuvre (voir Le Théâtre du Blog) que l’on a dit inclassable, à la fois pleine de fantaisie et qui flirte avec les arts plastiques, Lazare aime créer un théâtre avec des matériaux très divers, d’inspiration surréaliste, parfois proches de Tadeusz Kantor. Ces Petits contes tiennent d’une épopée du sentiment amoureux. Avec une mise en abyme du corps des acteurs, ici très sollicité.
De formation diverse, Anne Baudoux, Laurie Bellanca, Axel Bogousslavsky, (le remarquable acteur de Marguerite Duras et Claude Régy) Laurent Cazanave, Julien Lacroix, Claire Nouteau, Philippe Smith, accompagnés par Florent Vintrigner musicien, disent avec une grande virtuosité, ce texte parfois difficile qui tient plus d’un long poème, et qui devient prétexte à images, dont certaines de toute beauté, comme cette acrobate suspendue par les pieds à une poutrelle, ou cette jeune femme derrière une fenêtre, ou encore ces scènes d‘amour dans un gros cube tout éclairé de bleu.
Avec des éléments de décor sans doute récupérés: grandes cordes suspendues, miroirs sans tain, vieille armoire à glace des années cinquante en plaqué chêne, fenêtre sur un châssis à roulettes, ce qui introduit une fragmentation intéressante de l’espace scénique.
« Pour les Petits contes d’amour et d’obscurité, dit Lazare, j’ai voulu pouvoir donner place à cet ailleurs de la pensée, à des reflets déformants de notre réel, à notre subjectivité et notre imaginaire. Puis d’un seul coup, toutes choses disparaissent derrière des voiles noirs, et la présence de l’être-là au monde, en face de nous, dans un récit et une adresse directe au spectateur ».
C’est un spectacle intéressant mais souvent bavard et qui reste un peu confidentiel… Tout se passe comme si Lazare s’écoutait un peu trop écrire. Et ces Petits contes d’amour et d’obscurité, que l’on pourrait qualifier de « travail en cours », par ailleurs bien réalisé,  et sans doute bâti à partir d’improvisations, reste malgré de vraies qualités, encore assez brut de décoffrage et concerne plutôt les amateurs de Lazare…

Philippe du Vignal

Studio-Théâtre de Vitry (en collaboration avec le Cent-Quatre), 18, avenue de l’Insurrection 94400 Vitry-sur-Seine. T : 01 46 81 75 50,  jusqu’au 16 juin.

 

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