Cœur bleu d’après les pièces de Caryl Churchill

 

Cœur bleu d’après les pièces de Caryl Churchill, traduction d’Elisabeth Angel-Perez, mise en scène de Rémy Barché

   Caryl Churchill,  77 ans , diplômée de la Lady Margate Hall en 1960 en littérature anglaise, est une dramaturge  dont le théâtre est très joué en Grande-Bretagne mais peu en France : jeune, elle a écrit des pièces comme Downstairs (1958), Having a Winderful time (1960) No Need to be Frightened; en France, on connaît surtout Top girls (1982) qui a été montée plusieurs fois, notamment par Aurélie Van Den Daele, il y a quatre ans (voir Le Théâtre du Blog): des femmes veulent conquérir le pouvoir dans un environnement dominé par les hommes et Marlene, qui a renoncé à une vie de famille pour réussir dans le monde des affaires, fête sa promotion avec sa bande de copines… Féministe convaincue, elle est très impliquée dans les luttes socio-politiques de son pays, et préside une campagne de solidarité pour la Palestine. 
Serious money (1987), une comédie en vers, sur les aléas du marché financier jouée aussitôt  après le crash boursier connut  un grand succès. Caryl Churchill utilise une sorte de logique de rêve associative comme dans Le Skirker  (1994) où elle joue sur le langage pour évoquer la vie actuelle dans les villes. Elle montre souvent aussi la schizophrénie de la femme actuelle, qui doit concilier vie professionnelle et vie familiale, comme la dramaturge l’a sans doute fait.
Caryl Churchill a remis en question le langage au théâtre, comme le dit Stephen Daldry réalisateur et  directeur associé du Royal Court Theatre qui y a accueilli plusieurs fois Caryl Churchill, mais aussi le rôle du théâtre (…) Son intérêt pour la forme scénique est lié au pouvoir politique que peut avoir le théâtre contemporain. Elle a toujours cherché de nouvelles formes pour rencontrer les nouvelles réalités politiques ».
 Drunk Enough To Say Je t’aime (2006), jette un regard critique sur la soumission de la Grande-Bretagne aux Etats-Unis en politique étrangère. Les pièces de Caryl Churchill sont souvent composées d‘une mosaïque de scènes fragmentées, comme ce Cœur bleu, (1997)  composé de deux textes de quarante minutes : Rêves de mon cœur et Cafetière bleue.
Dans la première pièce, un couple d’une soixantaine d’années, une femme, un homme (et sa sœur un peu déséquilibrée qui vit avec  eux) attendent leur fille qui est partie vivre en Australie. Mais Caryl Churchill a voulu que la scène se répète quelque quatorze fois, scandée par la même musique, et exige que les même gestes, le même jeu des comédiens se répète à chaque fois mais selon des modalités de scénario différentes: le couple se dispute et se sépare, leur fils visiblement très imbibé, arrive, une canette à la main en plein délire, le métro où était leur fille a eu un accident, ou deux loubards, revolver à la main, tuent les trois personnages.

 Cela fonctionne remarquablement et sonne comme une comédie au thème assez banal mais chargée d’angoisse et d’inquiétude, assez proche de l’univers des pièces de Martin Crimp, mélange des plus grinçants avec des airs à la Ionesco, où la dramaturge raconte la vie ce vieux couple émouvant dans sa solitude, flanqué de cette femme sinistre qui commente les choses avec une sort de détachement pathétique, à la fois ancrée dans la vie réelle, et complètement à l’Ouest. Impressionnant!

Rémy Barché  s’est emparé de la pièce en lui ôtant sans doute une couleur surréaliste mais dans une mise en scène exemplaire d’intelligence et de précision. Tous les professionnels avertis savent cela: jouer des personnages jeunes quand on est plus âgé, passe assez bien, mais le contraire est franchement casse-gueule. Avec des comédiens encore en formation, cela peut alors devenir super-casse gueule.
Eh!bien, non, ici, tout se passe avec une remarquable rigueur de jeu et une apparente facilité, ce qui veut dire que les jeunes comédiens de Cœur bleu: Salim-Éric Abdeljalil, Marina Cappe, Klara Cibulova, Lorry Hardel, Antoine Laudet, Audrey Lopez, Julien Masson, Pauline Parigot, et Florent Pochet  ont d’abord été bien formés pendant toute leur scolarité, et qu’il ont été capables en quelques semaines, d’arriver à assumer des rôles pas faciles du théâtre le plus contemporain qui soit.
Sans caricature, sans mimétisme ridicule, et avec une belle empathie avec le public. Et les trois protagonistes, en particulier Audrey Lopez, comme leurs camarades dans les rôles secondaires, se tirent de cet exercice de haute volée, avec une unité de jeu et un sens déjà très solide de la scène.
La seconde et courte pièce Cafetière bleue, sans doute plus compliquée et moins forte, reste un exercice intéressant sur le langage en général. Derek, manipulateur hors pair, fait croire à à des dames plus jeunes du tout qu’il est leur fils, pour leur soutirer de l’argent… Tout se passe très bien mais le dialogue va petit à petit se trouver vérolé par les mots : cafetière et bleu.
Ce qui donne des phrases loufoques, voire incompréhensibles jusqu’à l’onomatopée, et le texte se retrouve comme piégé par ses propres mots. Comme si les tous personnages de Cafetière bleue étaient vite atteints d’une déficience neuronale, avec tout l’absurde et la coloration tragico-comique que cela induit. Le langage n’est plus alors qu’un moteur qui tourne à vide et qui ne fournit plus aucune communication.
Mais cela devient assez vite ici un procédé. Dans une pièce qui « parle de la vieillesse, mais est avant tout un voyage poétique qui explore les thèmes de la mémoire, du souvenir, du rêve. » Cette réalisation est bien servie par une scénographie tout en bleu et très ludique de Salma Borde, élève du Théâtre National de Strasbourg. Le choix de Didier Abadie, le directeur de l’E.R.A.C., de confier à trois metteurs en scène différents avec, à chaque fois, une partie des élèves seulement de la promotion sortante, est judicieux: cela permet à la fois de bien voir les jeunes comédiens dont les enseignants arrivent  à construire avec eux des spectacles comme Cœur bleu, ou Suzy Stork (voir plus haut l’article de Christine Friedel) qui ne sont pas simplement des présentations de travaux scolaires avec un ennuyeux et stérile défilé de scènes comme on en voit encore.
Ici, on a affaire à un acte théâtral de très bonne qualité professionnelle sur tous les plans : jeu, mise en scène, scénographie, lumière et son. Une Ecole est au moins un lieu où des élèves se seront rencontrés etc auront travaillé ensemble, comme le disait Antoine Vitez. Mais quand elle permet d’arriver à ce résultat, on se dit que son directeur et toute une équipe d’enseignants, administratifs et techniciens, aura bien mérité du futur théâtre contemporain.

Philippe du Vignal

Spectacle joué au Théâtre National de la Colline, Paris,  du 15 au 18 juin.

 


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2 commentaires

  1. Désolé, ce n’était pas très clair dans la brochure ou j’ai mal lu. Je rectifie aussitô.

    cordialement

    Philippe du Vignal

  2. Barché Rémy dit :

    Bonjour, merci pour votre article, je me permets juste de vous dire que c’est Rémy Barché et non Jean-Pierre Baro, que vous citez plusieurs fois comme metteur en scène, qui a dirigé cet atelier sur Coeur Bleu.

    Bien à vous.

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