La Leçon

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La Leçon d’Eugène Ionesco, mise en scène de Christian Schiaretti

 

      Cette leçon, nous la connaissons tous par cœur, en bons élèves que nous sommes du théâtre de l’absurde. Une étudiante vient chercher auprès d’un honorable professeur, ce qu’il lui faut pour réussir en trois semaines son  « doctorat total». Ça commence bien, puis ça déraille, et le professeur finit par la tuer, comme il semble avoir tué toutes celles qu’il a reçues avant elle, sous le regard à la fois neutre, sévère et protecteur de la bonne qui avait averti son patron : pas d’arithmétique, ça énerve, pas de philologie car «la philologie mène au pire». Et elle boucle la boucle : « La philologie, dit-elle, mène au crime ».

  Bon sang (!), mais c’est bien sûr ! Les dérapages du langage mènent au pire. Eugène Ionesco et sa génération en savent quelque chose,  pour avoir entendu les éructations hitlériennes, avec les suites que l’on sait. Et nous donc ! Pas de quoi rire de celles (les éructations), d’un inquiétant milliardaire de l’autre côté de l’Atlantique.
Les jeux de langage d’Eugène Ionesco n’ont rien de formel : on y trouve, pêle-mêle, la rancune tenace des écoliers contre les cauchemars de leur enfance, le fantasme meurtrier de tout professeur bien constitué, face à des élèves fermés à son cours comme des huîtres, la jouissance sadique de voir, même fictivement, assassiner quelqu’un, faute de le faire soi-même, etc., comme on le dirait en espagnol, en néo-espagnol, en italien, en latin et en français…

   Il est un peu facile de cantonner la pièce aux années cinquante, au fameux théâtre de l’absurde qui,  ainsi que l’indique son déterminant (autrement dit, l’adjectif) devrait ne rien signifier, comme le monde raconté par un idiot, selon William Shakespeare. Mais c’est du théâtre, et au théâtre, il y a le public qui y entre avec sa journée, son journal, l’actualité et ses inquiétudes.

Et La Leçon prend alors une tout autre résonance, d’autant qu’Yves Bressiant (la bonne), Jeanne Brouaye (l’élève) et René Loyon (le professeur) jouent les situations à plein, chacun dans sa fonction, sans chichis, appuyant  juste ce qu’il faut le dessin, avec un humour d’autant plus complice qu’il est intérieur. Les costume-cela a son importance-sont contemporains,  sans aucune visée hors du temps, ou rétro.

Déboule alors notre vingt-et-unième siècle ; le par-cœur de l’élève fait penser au Wikipedia méprisant renvoyé par les élèves d’aujourd’hui à la figure des professeurs et à l’effort de réflexion qu’ils osent à peine leur demander. La Leçon illustre la panique des ministres et à leur frénésie de réformes, mais aussi, à une plus large échelle, la lutte, non plus des classes mais des générations.  
Eugène Ionesco n’y peut rien : ce professeur, cette élève, donnent aujourd’hui, une image pathétique et violence de la guerre des générations. Ah, ces “baby-boomers“ (Ah ! prenons la résolution de boycotter les anglicismes) accusés d’accaparer les logements, les places, tout, au détriment de la jeunesse. Ah, ce chômage massif des jeunes ! Ah, ce fameux “brexit“, voté par les vieilles générations  des villages contre les jeunes des villes ! Tant que le vieux monde peut se défendre…

Et voilà le théâtre de l’absurde démasqué : il ne fait qu’un avec le monde réel. Avec de l’anecdotique comme les vieux chagrins d’école, avec de la dérision et de l’ubuesque-le professeur frustré changeant son impuissance en tyrannie-avec de l’humour noir et l’énergie du rire, il tape en plein dans le vivant.  On rit parce que c’est vrai et qu’il y a là les très désirables effets insupportables des films d’horreur, la virtuosité des jeux sur les mots, et beaucoup d’autres bonnes raisons de rire, à commencer par le trio d’acteurs…
Qu’on se le dise.

 Christine Friedel

Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes, à  19h, jusqu’au 2 juillet, dans le cadre de la Grande escale des Tréteaux de France. T : 01 48 08 39 74

 


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