Comédies barbares de Ramon del Valle-Inclan

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Comédies barbares de Ramon del Valle-Inclan, traduction d’Armando Llamas, mise en scène de Catherine Marnas, avec les élèves-comédiens de troisième année de l’École supérieure de Théâtre Bordeaux-Aquitaine

   Ramon del Valle-Inclan (1866-1936) évoque, avec L’Aigle du blason (1907), Romance des loups (1908) et Visage d’argent (1922)-trois drames réalistes de sa trilogie Comédies barbares-un paysage d’une autre époque… c’est à dire, il y a, à peine plus d’un siècle…   Domine ici le personnage éponyme de Visage d’argent, le plus jeune et le plus beau des enfants de don Juan Manuel Montenegro, un hobereau galicien fantasque de Galice qui y règne comme un seigneur médiéval, despote et hidalgo coureur de jupons, portrait en pied poussiéreux mais encore vivant d’un suzerain en armure possesseur de terres féodales appauvries.
Il a interdit le passage sur ses terres, décision arbitraire qui a provoqué aussitôt  la colère des paysans. Pour se libérer de cet interdit-une oppression inique-le peuple fait appel au curé, figure de notable, à la fois pittoresque et fort douteuse. La douce Isabel, filleule de Montenegro qui en a fait sa concubine, provoque l’affrontement du chevalier, avec le curé qui veut l’arracher à l’emprise de ce parrain, et avec Visage d’argent, le cadet de ses fils, amoureux d’Isabel.
Soit un précipité d’épisodes violents et passionnés, entre fureur, sexe, ambition, orgueil et sacrilège. Les hommes sont vaillants mais les épouse, sœur et concubine qui ne sont pas dévotes mais séductrices, lui résistent. La Magicienne, la Rouge et le Fuseau noir, une femme-bouffon comique et céleste, sont réinventés avec humour. Catherine Marnas propose ici une lecture sarcastique de l’œuvre de Ramon del Valle-Inclan où sont dénoncées la crédulité populaire, la dévotion mais aussi l’appât du gain, chez des bandits à la fois violents et/ou sympathiques. Les scènes pathétiques et cruelles se succèdent à grand rythme, avec l’argent comme moteur: l’argent, celui des fils de Montenegro, sauf un, qui part à la guerre, pour défendre son pays. Ces fils de famille, sans foi ni loi, vont piller l’héritage chez leur mère défunte, restée fidèle au mari indigne.
Grâce à la traduction crue et persifleuse d’Armando Llamas, le spectacle de Catherine Marnas s’amuse de cette trame annonciatrice de la fin d’un monde non révolu où dominent le bruit et la fureur, et dont il ne reste qu’à faire le deuil. La dimension physique du jeu de ces élèves-comédiens, avec chœurs, chorégraphies, gestuelles singulières et acrobaties, est  très soignée.
Une vie désordonnée s’installe au milieu des vociférations et des injures. Plus rarement, se fait entendre la sonorité du rire, ou du plaisir de couples amoureux d’être dans l’intimité. La vie est ici confinée à la guerre, dans une lutte sans merci, où l’homme est un loup pour l’homme. Les jeunes acteurs jouent très bien leur partition et des images pittoresques défilent: tempêtes sous une bâche en plastique, courses effrénées du chien du chevalier, enfant-Jésus coiffé d’une couronne de petites lumières qui s’exprime avec facétie, Pardons typiques de la campagne, grenouilles de bénitiers et chapelains en chasubles blancs.
Ramon del Valle-Inclan dénonce un monde étriqué et la musique traditionnelle gasconne et landaise avec Xabi Etcheverry, au violon traditionnel basque, Valentin Laborde, à la vielle à roue, Martin Lassouque, à la cornemuse landaise et Jordan Tisné, à la flûte à trois trous, insufflent à cette fresque une grâce bienfaisante… dans un ouragan de théâtre brut et rageur
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Véronique Hotte

Théâtre de l’Aquarium, festival des Écoles du Théâtre public, jusqu’au 26 juin, à la Cartoucherie de Vincennes. T : 01 43 74 99 61 Le texte est publié aux éditions Actes Sud-Papiers.

 


Archive pour juin, 2016

Grande illusion, spectacle des apprentis de troisième année de l’Académie Fratellini

Grande illusion, spectacle des apprentis de troisième année  de l’Académie Fratellini, mise en scène de Philippe Fenwick

Fratellini2Cet établissement d’enseignement du cirque a été créé en 2003 pour porter le projet d’un centre de formation supérieure aux arts du cirque (CFA), qui délivre aujourd’hui le Diplôme national supérieur professionnel d’artiste de cirque (niveau licence) après trois années de formation.
 Avec un solide programme pédagogique à la fois collectif et individuel qui accorde une large place à la création. Des artistes comme Jérôme Thomas, Philippe Découflé, Camille Boitel sont passés par l’Académie Fratellini  que dirige par Stéphane Simonin et Valérie Fratellini.
Philippe Fenwick a fait travailler le
spectacle de sortie des apprentis de troisième année. « Une écriture «de piste» dit-il, en lien avec le présent pour mieux tenter de le sublimer ; une création où la réalité sera intimement liée à la fiction. Une chose est certaine : nous avons quelque chose à dire et à crier… »
  L’argument : le crique dans le cirque, équivalent du théâtre dans le théâtre où une espèce de Monsieur Loyal, bonimenteur et directeur pédagogique ou du genre, interprété par Philippe Fenwick. L’Académie va essayer de se mettre l’école au diapason du show- bizz. Et les apprentis-circassiens vont devoir faire leurs preuves sur la piste. Mais, sous la férule exigeante de ce monsieur Loyal pas commode au cheveux grisonnants  qui engueule les pauvres élèves qui vont entrer dans le monde professionnel.
 Il faut se pincer très fort pour croire une seconde à ce que Philippe Fenwick essaye de mettre en place; quant à la mise en scène avec une musique envahissante, mieux vaut oublier… Mais qu’importe, les jeunes gens font preuve d’une rare virtuosité, et cela commence tout de suite très fort avec un numéro au trapèze humain  de Antoine Deheppe, porteur et Inès Macarrio, voltigeuse,absolument sublime.
Il y a aussi  cette marche verticale au mât chinois de Cyril Combes et à la fin un numéro de roue Cyr que fait tourner, avec lui-même un jeune circassien, exemplaire;  le cerceau abandonné à la fin continue à avoir une vie propre comme épuisé: belle image, et un autre encore avec une écharpe suspendue dans laquelle une jeune fille s’enroule avec une grâce incroyable.

 On ne peut tout  citer mais le plus émouvant dans ce spectacle est cette humilité et cette maîtrise absolue du corps dont ils font preuve et que pourraient leur envier bien des jeunes comédiens. Leurs professeurs peuvent être satisfaits de la formation dispensée ici et cette journée de cirque, avec cette belle démonstration et aussi  toute la journée, de petits spectacles et des impromptus concoctés par les jeunes circassiens des trois années  est un bon témoignage de ce qu’un enseignement de cirque bien compris peut donner. Avec une maîtrise du corps mais aussi une vision poétique et esthétique du monde.
La pratique du cirque est ici enseignée au même titre qu’ailleurs, la danse, le théâtre oral gestuel. L’Académie Fratelini a maintenant acquis ses lettres de noblesse dans l’enseignement artistique en France. Avec une rigueur technique et une ouverture sur l’imaginaire en même temps qu’une appréhension du sensible. Ce qui n’est pas incompatible.
N’en déplaise à M. Laurent Wauqiez, président du conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes qui ne verrait pas d’un mauvais œil, la fermeture «des formations fantaisistes comme celles des métiers du cirque et des marionnettistes…» Sans commentaires.

Philippe du Vignal

 
Spectacle présenté du 3 au 9 juin sous le grand chapiteau en bois de l’Académie Fratellini, La Plaine Saint-Denis. T: 01 72 59 40 30

 

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Danses élargies 2016

Danses élargies 2016

  danse-elargie_rvb_vimeoAvec ce concours imaginé par le Théâtre de la Ville à Paris et le Musée de la danse à Rennes dirigé par Boris Charmatz, nous partons à la découverte de nouveaux talents croisant souvent leurs disciplines. Règle du jeu: trois interprètes minimum dans une une pièce de dix minutes maximum.
Un jury d’artistes internationaux, et un autre de spectateurs décernent plusieurs prix. Ainsi, depuis 2010, des artistes émergents (chorégraphes, metteurs en scène, plasticiens, musiciens…) venant de plus de cinquante pays y ont été présentés.

  Dans le cadre de l’année France-Corée, la manifestation a élargi sa voilure cette année en s’associant au LG Arts Center de Séoul. Parmi les 480 dossiers reçus, trente-quatre compagnies retenues, et dix-sept invitées à se présenter dans chaque ville. Et en juin, les portes des deux théâtres ont été ouvertes à tous, en accès libre.
  Le format singulier de l’événement et le suspense de la compétition attirent un public de plus en plus nombreux, curieux de rencontrer ceux qui feront la danse de demain. La finale parisienne fut l’occasion de voir dix chorégraphies d’une grande diversité.
Une pièce  fluide comme Fact de Johanna Faye et Mustapha Saïd Lehlouh  empruntant à la break danse, son inspiration urbaine, et où les corps occupent harmonieusement l’espace, cohabite  avec des performances plus conceptuelles où la danse  est réduite au minimum. Par exemple Les gens qui doutent de Laurent Cèbe ou Blue Monday de Romain Pichard paraissent plus narratifs et verbeux.
En revanche, le  chorégraphe syrien Mithkal Alzghair a bien mérité son premier prix pour son émouvant  Déplacement, où trois hommes agitent lentement les bras en signe de détresse, et nous adressent une danse longiligne et silencieuse, discrète et forte, en prise sur l’actualité de leur pays.

 De même, on pense à la situation actuelle en Grèce avec Anthemoessa,  prix du public et prix des techniciens: Eirini Papanikolaou met en scène quatre voyageuses luttant dans la tempête, au large de l’île des Sirènes. La musique originale de Vagelis Kourastis accompagne les corps arcboutés au sol qui se balancent et qui cherchent leur équilibre dans la tourmente.
Tout le monde n’a pas été d’accord sur l’attribution du deuxième prix au collectif La Horde, de Marine Brutti, Jonathan Debrouver et Arthur Harel : leur To da bone  décline le même pas de jumpstyle pendant huit minutes sur un tempo d’enfer. La précision des mouvements collectifs, entrecoupés de solos d’inspiration multiple, résulte d’un décorticage bien orchestré des danses « post-internet», issues du « mainstream hardcore ». Une gestuelle d’ensemble sidérante mais très  fermée.
On a pu apprécier l’humour slovéno-portugais de huit danseuses-dont les chorégraphes Jasmina Krizaj et Cristina Planas Leitão dans A very delicious Thing XL qui met en boîte le sentimentalisme féminin dans une danse tremblée, proche de la pantomime sur des tubes d’Elvis Presley.

 Drôle aussi Glory, courte comédie de Lyon eun Kwon qui épingle la discipline implacable à laquelle se livre un danseur pour préparer un concours, seule façon  d’échapper en Corée au service militaire obligatoire de deux ans… à condition de gagner une récompense. Les efforts et exploits physiques de l’interprète lui ont valu le troisième prix et une mention spéciale du public.
Chaleureuses, ces rencontres offrent un panorama des tendances de la danse actuelle dont on remarque le sens des réalités : sismographe de notre monde, elle jette un regard sensible sur notre époque tout en gardant souvent ses distances.

Mireille Davidovici

Théâtre de la Ville, Paris  le 19 juin. Au LG Arts Center de Séoul, le Coréen Jong Seyoung a remporté le 1er prix à Séoul le 12 juin.

Le Système Ribadier de Georges Feydeau

Le Système Ribadier de Georges Feydeau, mise en scène de Jean-Philippe Vidal

 

 5 A partir des caractères essentiels du vaudeville, Georges Feydeau en modernise le rythme ,en renouvelle le genre, en privilégiant la mécanique de l’intrigue et le caractère cocasse des situations et du langage. Sans grand intérêt littéraire, si ce n’est  par la dimension documentaire des milieux petit-bourgeois d’une époque étriquée et suffisante, l’œuvre de Feydeau développe scéniquement la force de la « pureté » mécanique d’un théâtre dont l’effet produit est un comique lumineux et bon enfant à la logique imparable, aussi rude que définitif.

On va voir les pièces de Georges Feydeau pour rire, de soi, des autres et du monde. L’auteur, amuseur de la scène française entre 1895 et 1914, écrit Le Système Ribadier en 1892, une comédie en trois actes qui s’inscrit dans la tradition du vaudeville. Infidélités, mensonges, bagatelles, et la palette de rencontres amoureuses dites hors-mariage scintille étrangement d’un calcul inouï de probabilités.

Et le public saisit la chance d’observer l’une d’entre elles dans son accomplissement scénique. Ribadier est le second mari d’Angèle (excellente Hélène Babu en jolie poupée vive) veuve de Robineau dont elle a appris les écarts conjugaux après-coup. Cette épouse meurtrie, soupçonne à présent tous les hommes, dont son mari actuel qu’elle surveille à tous crins. Mais Ribadier use d’un stratagème qui confine l’épouse dans l’erreur-un don inénarrable qui confine à la sorcellerie. Dans ce désordre, surviennent un ami de la famille Thommereux  (Romain Lagarde à la posture facétieuse et tranquille), fervent admirateur de Madame et revenu de Batavia, et encore époux de la maîtresse de Monsieur, Savinet (Gauthier Baillot à la présence sûre) prêt à en découdre et sûr de ses droits. Jean-Philippe Vidal pose ses pions avec grand soin et belle clarté, avec des costumes de Fanny Brouste amusants. Pour que la soirée vaudevillesque «prenne» véritablement, il aurait fallu au personnage principal, héros ridicule mi-figue mi-raisin, une verve aérienne, un envol céleste et une capacité à s’oublier.

Mais Pierre Gérard, qui a une silhouette très élégante, n’y parvient pas, comme retenu sur le terre-à-terre du plateau…

 Véronique Hotte

 La Pépinière-Théâtre, Paris III ème jusqu’au 16 juillet. T : 01 42 61 44 16

 

Je t’écris mon amour d’Emmanuel Darley

Je t’écris mon amour d’Emmanuel Darley

je t'écrisUn homme, une femme. Ils se connaissent, il vient parfois dans sa ville à elle, pour son travail. Ils se rencontrent, passent un peu de temps ensemble, chez elle, auprès de son mari et de ses enfants. Puis, chacun reprend sa vie,  mais ils restent en contact grâce aux  technologies d’écritures à distance : textos, réseaux sociaux…
Leurs échanges, amicaux, n’empiètent pas sur la vie de l’autre mais  peu à peu, se font plus réguliers,  et ces êtres pourtant éloignés, se rapprochent. «Je crois que je t’aime bien, lui dit-elle. »
 Lentement mais sûrement, leur relation glisse vers l’amour, sans jamais se concrétiser par un face-à-face qu’ils appellent pourtant de leurs vœux. Leur correspondance prend un tour plus tendre, jusqu’à devenir érotique : ils font l’amour par écrit et ne peuvent plus se passer l’un de l’autre.
Au fil des épisodes de ce récit fragmenté, nous voyons naître une relation, tout en sachant qu’elle aura une fin, heureuse ou malheureuse, quand ils se reverront. L’écriture ciselée et précise d’Emmanuel Darley, auteur du Mardi à Monoprix et du Bonheur, disparu en janvier dernier, s’inscrit dans le dialogue. Avec une économie de mots et de tournures, la pièce obéit à une double dynamique : elle dit l’amour en termes concrets, avec la rapidité propre à la correspondance électronique, anti-littéraire et instantanée par essence. Et elle transcende cette aventure, somme toute banale, en faisant appel à l’imaginaire. Emmanuel Darley va au plus juste et nous mène au-delà des contours concrets de cette relation.
  Céline Bodis et Jean de Pange resteront assis côte à côte, derrière un grand bureau, à l’exception de quelques déplacements à l’avant-scène. Ils apportent, avec une justesse de ton, ce qu’il faut de légèreté, voire d’humour, pour  permettre au spectateur de souffler.
Mention spéciale à Jean de Pange qui signe aussi la mise en scène : il incarne un homme un peu emprunté jusque dans son corps, ultra-sensible, mais dans lequel on peut facilement se reconnaître. Sur un écran en fond de scène s’inscrivent les têtes de chapitre et on craint un moment que la vidéo n’occupe une place trop marquée. Mais, comme le veut la pièce, cet écran s’impose comme le transmetteur de leurs émotions et aussi comme une frontière entre eux.  S’y impriment leurs messages, parfois avec la fébrilité de leurs doigts sur le clavier.
  Cette histoire part du banal, pour arriver à l’universel et pose la question de la construction de l’amour à travers les mécanismes du langage. On se demande tout au long de la pièce, s’ils s’aiment vraiment, si leur passion virtuelle et clandestine survivra à l’épreuve du réel et du quotidien. La mise en scène, sobre, respecte la finesse d’écriture d’Emmanuel Darley qui, encore une fois, aura touché juste, au plus près des sentiments humains et de son époque qu’il aura traversée trop vite…

Julien Barsan.

Spectacle vu à l’Étoile du Nord dans le cadre d’On n’arrête pas le théâtre.
Les 10 et 11 janvier à Scènes-Vosges à Épinal, et le 3 février à Vivier-au-Cour

Triunfadela, conception et mise en scène de Nelda Castillo

Triunfadela, conception et mise en scène de Nelda Castillo

 

Ernesto Manuel Loupez

Ernesto Manuel Loupez

      Le théâtre de cette  artiste cubaine, qui a fondé la troupe El Ciervo Encantado, veut être une réflexion sur les rapports entre l’art, l’histoire de son pays, les idées de l’ethnologue Fernando Ortiz, et  les questions  relatives au colonialisme et aux guerres de libération.
 Au festival Mai théâtral XVI de la Havane où étaient  des spectacles de neuf pays hispanophones des Amériques, invités par la  Casa de las Americas, elle  a présenté Triunfadela et Guan melón, tu melón.   Triunfadela, travail courageux et original d’un esprit libre, tient d’abord d’une parodie du réalisme socialiste, avec Alfred Jarry et Bertolt Brecht à l’appui.
La metteuse en scène s’est inspirée de documents authentiques comme des discours d’ouvriers lors de meetings où chacun impose son propre effet d’aliénation. Accompagnés de bruits de la rue, marches, hymnes avec musique officielle, ces discours constituent une bande-son hétéroclite qui évoque l’héroïsme des ouvriers
. Tout cela passe par un film tourné en 1970 dans les locaux d’une entreprise, où a lieu le spectacle, alors située en face de ce même théâtre de la rue 18 du Vedado.
A l’époque, on y fabriquait des carrosseries de wagons, montées sur des châssis importés d’Union soviétique. Quelqu’un avait filmé les discussions entre les ouvriers et en avait fait ensuite un montage bizarre et chaotique de morceaux de discours, mêlées aux bruits de la rue. Le tout monté par le département-son de l’Instituto Cubano del Arte e Industria Cinematográficos, créé en 1959, deux mois après le début de la Révolution. Des sous-titres dans un mauvais anglais, vide de sens ont été ajoutés, et le tout  finit par tomber dans le ridicule le plus absolu…
Vers la fin du film, on voit arriver sur le plateau, entre deux rangs de spectateurs, une créature ubuesque et monstrueuse, à la gestualité mécanique d’un robot : parallèle surprenant, parfait entre Triunfadela et Ubu.
En uniforme militaire, un seau sur la tête en guise de casquette, les yeux grands ouverts comme un hibou qui surveille sa proie, notre Ubu cubain incarne le démagogue-marionnette : deux micros attachés à son ventre, captent un discours prononcé sur fond de grognements, ronflements, hurlements, gargouillements qu’on ne comprend pas vraiment, et qui a été écrit à partir d’articles tirés de quotidiens cubains, comme Granma, ou Juventud  Rebelde.
Réaction du public intéressante: de plus en plus hypnotisé par cette figure grotesque, bête et méchante, il semblait ne plus savoir, s’il fallait rire ou se taire.
La dramaturgie de Triunfadela, sans structure narrative, participe d’une suite de mots-clefs isolés et attirants par leur sonorité et leur rythmique qui traduisent bien la vision très critique qu’a El Ciervo Encantado,  concernant les leaders qui manipulent les foules.
La troupe a su créer ici une forme de théâtre politique fascinant, très efficace, avec un art de dire l’essentiel. Cette nouvelle poétique de l’ambiguïté induit un type de spectacle, à la fois inquiétant et divertissant, où on peut faire très vite passer un message…

 Alvina Ruprecht

 Festival Mayo Teatral  XVI, Theatro El Ciervo Encantado, Calle 18 Vedado, Habana, Cuba.

 

Shiganè naï, (L’Age du temps)

Photo Jean Couturier

Photo Jean Couturier

Shiganè naï, (L’Age du temps), chorégraphie de José Montalvo

 Né sous le signe du partage, ce spectacle inaugure les manifestations culturelles de l’année France/Corée. José Montalvo, séduit par les talents de la compagnie nationale coréenne de danse,  s’est engagé avec elle dans une aventure artistique et humaine. Danseurs et chorégraphes ont travaillé plusieurs semaines à Séoul puis à Paris pour offrir au public une pièce d’une heure quinze d’une folle vitalité. 
  La première partie, rythmée par la musique, très présente, de Michael Nyman, conjugue modernité et tradition et mêle des gestes partant de la mémoire corporelle des danseurs, à une liberté de mouvement plus contemporaine, induite par le chorégraphe, comme dans la belle séquence des éventails.
  La deuxième partie s’ouvre sur les images d’Human d’Yann Arthus-Bertrand qui évoquent le désastre écologique de notre terre sur une musique d’Armand Amar. Les costumes d’Han Jin-gook entrent en résonance avec le film et constituent une succession de tableaux tristes et beaux à la fois. Comme toujours chez José Montalvo, des vidéos en fond de scène, soulignent et reprennent en miroir certains mouvements… mais nous les oublions, grâce à la présence physique des artistes.
  La troisième partie, hommage à la France, se développe sur Le Boléro de Maurice Ravel, dans une anarchie contrôlée et jubilatoire, comme l’a suggéré, dans un lapsus, José Montalvo en évoquant  Le SacreLes danseurs se lâchent sur scène, les codes hiérarchiques entre hommes et femmes explosent,  et la grâce des danseuses se mue en animalité débridée. Avec une gestuelle précise et une énergie communicative, ce final emporte notre enthousiasme.
Chaque interprète s’est impliqué totalement dans cette aventure, qu’il fait partager à un large public. Une belle soirée riche en couleurs.

Jean  Couturier

Théâtre National de Chaillot jusqu’au 24 juin.   

 

Cœur bleu d’après les pièces de Caryl Churchill

 

Cœur bleu d’après les pièces de Caryl Churchill, traduction d’Elisabeth Angel-Perez, mise en scène de Rémy Barché

   Caryl Churchill,  77 ans , diplômée de la Lady Margate Hall en 1960 en littérature anglaise, est une dramaturge  dont le théâtre est très joué en Grande-Bretagne mais peu en France : jeune, elle a écrit des pièces comme Downstairs (1958), Having a Winderful time (1960) No Need to be Frightened; en France, on connaît surtout Top girls (1982) qui a été montée plusieurs fois, notamment par Aurélie Van Den Daele, il y a quatre ans (voir Le Théâtre du Blog): des femmes veulent conquérir le pouvoir dans un environnement dominé par les hommes et Marlene, qui a renoncé à une vie de famille pour réussir dans le monde des affaires, fête sa promotion avec sa bande de copines… Féministe convaincue, elle est très impliquée dans les luttes socio-politiques de son pays, et préside une campagne de solidarité pour la Palestine. 
Serious money (1987), une comédie en vers, sur les aléas du marché financier jouée aussitôt  après le crash boursier connut  un grand succès. Caryl Churchill utilise une sorte de logique de rêve associative comme dans Le Skirker  (1994) où elle joue sur le langage pour évoquer la vie actuelle dans les villes. Elle montre souvent aussi la schizophrénie de la femme actuelle, qui doit concilier vie professionnelle et vie familiale, comme la dramaturge l’a sans doute fait.
Caryl Churchill a remis en question le langage au théâtre, comme le dit Stephen Daldry réalisateur et  directeur associé du Royal Court Theatre qui y a accueilli plusieurs fois Caryl Churchill, mais aussi le rôle du théâtre (…) Son intérêt pour la forme scénique est lié au pouvoir politique que peut avoir le théâtre contemporain. Elle a toujours cherché de nouvelles formes pour rencontrer les nouvelles réalités politiques ».
 Drunk Enough To Say Je t’aime (2006), jette un regard critique sur la soumission de la Grande-Bretagne aux Etats-Unis en politique étrangère. Les pièces de Caryl Churchill sont souvent composées d‘une mosaïque de scènes fragmentées, comme ce Cœur bleu, (1997)  composé de deux textes de quarante minutes : Rêves de mon cœur et Cafetière bleue.
Dans la première pièce, un couple d’une soixantaine d’années, une femme, un homme (et sa sœur un peu déséquilibrée qui vit avec  eux) attendent leur fille qui est partie vivre en Australie. Mais Caryl Churchill a voulu que la scène se répète quelque quatorze fois, scandée par la même musique, et exige que les même gestes, le même jeu des comédiens se répète à chaque fois mais selon des modalités de scénario différentes: le couple se dispute et se sépare, leur fils visiblement très imbibé, arrive, une canette à la main en plein délire, le métro où était leur fille a eu un accident, ou deux loubards, revolver à la main, tuent les trois personnages.

 Cela fonctionne remarquablement et sonne comme une comédie au thème assez banal mais chargée d’angoisse et d’inquiétude, assez proche de l’univers des pièces de Martin Crimp, mélange des plus grinçants avec des airs à la Ionesco, où la dramaturge raconte la vie ce vieux couple émouvant dans sa solitude, flanqué de cette femme sinistre qui commente les choses avec une sort de détachement pathétique, à la fois ancrée dans la vie réelle, et complètement à l’Ouest. Impressionnant!

Rémy Barché  s’est emparé de la pièce en lui ôtant sans doute une couleur surréaliste mais dans une mise en scène exemplaire d’intelligence et de précision. Tous les professionnels avertis savent cela: jouer des personnages jeunes quand on est plus âgé, passe assez bien, mais le contraire est franchement casse-gueule. Avec des comédiens encore en formation, cela peut alors devenir super-casse gueule.
Eh!bien, non, ici, tout se passe avec une remarquable rigueur de jeu et une apparente facilité, ce qui veut dire que les jeunes comédiens de Cœur bleu: Salim-Éric Abdeljalil, Marina Cappe, Klara Cibulova, Lorry Hardel, Antoine Laudet, Audrey Lopez, Julien Masson, Pauline Parigot, et Florent Pochet  ont d’abord été bien formés pendant toute leur scolarité, et qu’il ont été capables en quelques semaines, d’arriver à assumer des rôles pas faciles du théâtre le plus contemporain qui soit.
Sans caricature, sans mimétisme ridicule, et avec une belle empathie avec le public. Et les trois protagonistes, en particulier Audrey Lopez, comme leurs camarades dans les rôles secondaires, se tirent de cet exercice de haute volée, avec une unité de jeu et un sens déjà très solide de la scène.
La seconde et courte pièce Cafetière bleue, sans doute plus compliquée et moins forte, reste un exercice intéressant sur le langage en général. Derek, manipulateur hors pair, fait croire à à des dames plus jeunes du tout qu’il est leur fils, pour leur soutirer de l’argent… Tout se passe très bien mais le dialogue va petit à petit se trouver vérolé par les mots : cafetière et bleu.
Ce qui donne des phrases loufoques, voire incompréhensibles jusqu’à l’onomatopée, et le texte se retrouve comme piégé par ses propres mots. Comme si les tous personnages de Cafetière bleue étaient vite atteints d’une déficience neuronale, avec tout l’absurde et la coloration tragico-comique que cela induit. Le langage n’est plus alors qu’un moteur qui tourne à vide et qui ne fournit plus aucune communication.
Mais cela devient assez vite ici un procédé. Dans une pièce qui « parle de la vieillesse, mais est avant tout un voyage poétique qui explore les thèmes de la mémoire, du souvenir, du rêve. » Cette réalisation est bien servie par une scénographie tout en bleu et très ludique de Salma Borde, élève du Théâtre National de Strasbourg. Le choix de Didier Abadie, le directeur de l’E.R.A.C., de confier à trois metteurs en scène différents avec, à chaque fois, une partie des élèves seulement de la promotion sortante, est judicieux: cela permet à la fois de bien voir les jeunes comédiens dont les enseignants arrivent  à construire avec eux des spectacles comme Cœur bleu, ou Suzy Stork (voir plus haut l’article de Christine Friedel) qui ne sont pas simplement des présentations de travaux scolaires avec un ennuyeux et stérile défilé de scènes comme on en voit encore.
Ici, on a affaire à un acte théâtral de très bonne qualité professionnelle sur tous les plans : jeu, mise en scène, scénographie, lumière et son. Une Ecole est au moins un lieu où des élèves se seront rencontrés etc auront travaillé ensemble, comme le disait Antoine Vitez. Mais quand elle permet d’arriver à ce résultat, on se dit que son directeur et toute une équipe d’enseignants, administratifs et techniciens, aura bien mérité du futur théâtre contemporain.

Philippe du Vignal

Spectacle joué au Théâtre National de la Colline, Paris,  du 15 au 18 juin.

Travaux des élèves de l’Ensemble 23 de l’ ’E.R.A.C.


Travaux des élèves de l’ensemble 23 de l’Ecole régionale d’acteurs de Cannes

Juste la fin du monde, de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Julie Duclos

C’est à la fois du théâtre en vraie grandeur et un exercice de sortie d’école. Pour les jeunes acteurs de l’E.R.A.C. : maintenant, c’est à vous de jouer. Le public est là pour vous, mais aussi pour voir un spectacle. Julie Duclos a élagué la pièce, ce qui est indispensable pour sa représentation, mais elle l’a aussi carrément rabotée!  Jusqu’à l’os du non-dit, et du mal-dit familial.
Cela donne aux acteurs, droits, engagés sans fioritures, l’occasion de montrer ce qu’ils sont capables de faire dans une psychologie du quotidien, mais non face au lyrisme très particulier de ce texte. Avoir découpé, en particulier, le monologue final n’a aucun sens, sinon de donner quelques mots à dire à Louis qui est venu, après de longues, années, revoir sa famille pour lui annoncer sa mort prochaine, et qui repart sans avoir rien dit.
On a le regret de préciser qu’on est ici juste face à une crise familiale ordinaire, qui se termine par une bouderie (?) de la sœur, la déjà remarquée Pauline Parigot. Le spectateur y perd, malgré quelques rires de temps en temps –on s’y reconnaît- et Marina Cappe, Lorry Hardel, Antoine Laudet, Florent Pochet y gagnent, mais il y aurait quelque chose de plus pour eux à gagner, que d’être employés dans un jeu quotidien assez inoffensif…

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Suzy Storck de Magali Mougel, mise en scène Jean-Pierre Baro

À cette histoire d’un  épuisement au travail et d’une folie née de l’enfermement d’une femme dans son rôle, Jean-Pierre Baro donne une autre dimension. Il part du quotidien, mais ne s’en tient pas là, puisque, thème même de cette pièce, le quotidien peut tuer. Ici, il tue intérieurement la femme, il tue les enfants, et il n’y a pas de coupable.
Le mari n’est pas un assassin ou une brute, juste un mari, qui demande le service conjugal minimum: ménage, maternité et sexe inclus. Autour de Leslie Granger, tous ont la liberté d’aller loin, même dans le rôle d’un “chœur », même en garçon barbu jouant la gérante d’un magasin de puériculture (Maxence Bob et Glenn Marausse).
C’est évidemment pour l’actrice principale, un formidable cadeau, et du coup, ses camarades, Johanna Bonnet, (la sœur), et Julien Breda (le mari) jouent juste et fort leur partition, et rendent à la pièce la force qu’elle leur donne. La scénographie du metteur en scène et de Mathieu Lorry Dupuy est à la hauteur du texte :  sol jonché de chutes de tissu multicolores, traces d’une activité de couture qui aurait permis à cette « mère de famille » de s’épanouir, mais, aussi et surtout, images de son propre émiettement dans une vie qu’elle n’a pas choisie. L’arrière-plan scénique derrière une toile plastique translucide avec lessive qui sèche sur un fil et poussette, dit le reste…

Bilan : une pièce de Magali Mougel impressionnante, comme ses interprètes.

Christine Friedel

Théâtre National de la Colline,  Paris du 15 au 18 juin.

Au bois, de Claudine Galéa

Au Bois de Claudine Galea, mise en scène de Maëlle Dequiedt

Jean-louis Fernandez

Jean-louis Fernandez

Le bois a toujours fait partie du paysage rural traditionnel, et  souvent aujourd’hui, proche de la ville, une non-zone anonyme d’un quartier périphérique, un lieu de promenade tranquille ou d’errance troublée  mais aussi un refuge pour sans-abris et autres marginaux, un espace de course ou parcours de santé pour les adeptes du sport salvateur, intégré à la nécessité salutaire et sacrée d’entretenir, malgré ou en dépit de tout, les corps malmenés des citadins en souffrance.
Un film comme Le Bois dont les rêves sont faits (2014) de Claire Denis est ainsi éloquent. Mais à côté du corps, les fantômes nocturnes troublent l’âme toujours, l’inquiètent et l’accablent de craintes et de frayeurs: spectres, démons, revenants, lutins et grands méchants loups. L’impact des légendes reste fort, et le loup à la férocité vorace et la sexualité débridée n’en finit pas de hanter l’imaginaire, restant le bel animal récurrent des contes et dessins animés entre cruauté et érotisme, de Walt Disney à Tex Avery.
Claudine Galea s’est amusée des clichés et des récurrences diverses qui accompagnent l’image frelatée du Loup, du Chasseur et du Petit Chaperon Rouge. La fable, réactualisée, s’éclaire de la présence de la Mère, de la Rumeur publique, avec à la clé, préjugés, qu’en dira-t-on, jugements à l’emporte-pièce, présupposés soupçonneux, condamnations précipitées, mauvaise foi tenace, et médisances.

 On ne peut plus faire peur à une petite fille décidée et fascinée par ce qu’elle connaît encore mal :  Adèle Zouane, à la voix acidulée, joue l’élève chahuteuse qui secoue et rabroue sa propre mère, jolie encore, qu’elle estime trop passive, réfugiée dans son déshabillé et ses petits plaisirs gourmets, comme si elle échappait toujours à ses rêves de femme apte au ressaisissement de sa propre vie.
Laure Werckmann est magnifique de fantaisie et d’invention dans le rôle de cette mère, à la fois ludique et irresponsable, réfléchie et fantasque, prête aux rencontres secrètes. Quant au Loup et Chasseur-la voix colportée du monde-il joue avec la puissance de ses deux compagnes subversives et résistantes. Joachim Pavy accepte, avec beaucoup d’humour et de saveur, et presque à son corps défendant, le « mauvais » rôle du mâle prédateur et éternel donneur de leçons.
Le paysage verbal ressemble à une boisson pétillante : jeux de mots sur la bobinette, la chevillette et les serrures trois points, évocation du bois et du désir hasardeux, restes de fêtards, sacs en plastique, canettes de bière et préservatifs…
Maëlle Dequiedt, (élève sortante de l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg) met en scène des petites filles éternelles : une adolescente libérée d’aujourd’hui, et sa mère qui n’ose pas, bref, deux «belettes». Et t
outes deux croisent sur leur chemin, loups et chasseurs divers, les premiers chassés par les seconds mais les uns et les autres tout à fait complices entre eux.
La scénographe Solène Fourt  a imaginé de faire voler des copeaux volatiles d’un noir brillant qui vont joncher le sol quand la forêt se fera obscure. Elle a aussi conçu des costumes malicieux : renard autour du cou pour signifier la sauvagerie du loup, chapka pour le chasseur, pull et chaussures rouge vif pour la chaperonne, et déshabillé à la Greta Garbo pour la mère.

 Sur une scène installée à la manière d’un jeu enfantin de ronde, les comédiens circulent aussi derrière les spectateurs : «Loup, y est-tu ? Loup, que fais-tu ?»
L’enjeu ici en vaut la chandelle, et le temps théâtral est vif et facétieux, amuseur et amusé.

 Véronique Hotte

Théâtre de l’Échangeur à Bagnolet-États singuliers de l’écriture dramatique, vendredis 17 et 24, samedis 18 et 25, dimanches 19 et 26 juin. T : 01 43 62 71 20
Le texte est publié aux éditions Espaces 34.

 

 

 

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