June Events/ dixième édition

June Events/ dixième édition

 

Ce festival, créé par Carolyn Carlson en 2007, a pris de l’ampleur. Le Centre de développement chorégraphique/ Atelier de Paris présente trente-huit spectacles dans plusieurs lieux de la Cartoucherie de Vincennes mais aussi à Paris : une vitrine offerte à la  danse contemporaine dans tous ses états, en France en Europe, avec, cette année, une ouverture sur les Etats-Unis et le Québec.
Éclectique, la programmation panache spectacles, maquettes et performances, en laissant une large place à l’expérimentation. De découverte en découverte.

 Combustion  de et par Alban Richard

Combustion Alban Rcahrd Musée picasso(c)Patrick BergerAu sous-sol de l’Hôtel Salé, dans une vaste salle, antichambre de la rétrospective dédiée à  Miquel Barceló,  Alban Richard danse, entouré de toiles monumentales en relief aux couleurs chaudes rythmées par des noirs et qui fourmillent de figures bizarres, disséminées comme autour d’une arène.
Sol y sombra, titre de l’exposition, évoque le monde de la tauromachie, thème cher à Pablo Picasso, car à la corrida, on distingue les places à l’ombre ou au soleil. Alban Richard entre en dialogue avec l’univers de l’artiste espagnol.
 Il évolue en mouvements serpentins, dans des tempos impulsés par son souffle et sa voix,  sonorisés à la console par son fidèle complice, Félix Perdreau. Successivement torero puis taureau, il se confronte à la matière tellurique qui compose les toiles environnantes.
Deux heures durant, il occupera l’espace, improvisant par cycles, debout, puis au sol. Son souffle part en syncope, ou s’amplifie en bourrasque, réverbérée par le musicien.
Un spectacle étonnant que les visiteurs du musée captent en passant, ou savourent en faisant cercle autour d’Alban Richard qui opère une lecture pertinente de l’iconographie animale du peintre où contrastent matière épaisse, grossièrement façonnée, et délicatesse de traits creusés en négatif, pour créer des effets d’ombre et de lumière. Un nouvel éclairage pour la suite de l’exposition qui occupe tout le sous-sol du musée

  Directeur du Centre chorégraphique national de Caen depuis 2015, il n’en est pas à sa première performance : il a déjà investi le Musée d’art Moderne de la Ville de Paris, le Musée Guimet, l’Art Fair d’Abu Dhabi et le Musée de Cluny, «activant» les œuvres qu’il rencontre avec une gestuelle et une musique adaptée chaque fois au lieu qu’il explore… A suivre donc.

7 juin au Musée national Pablo Picasso, Paris

 

anan_1The Hidden Body projet chorégraphique d’Anan Atoyama

  La créatrice japonaise se réfère, dans la pièce qu’elle prépare, à l’immense Kazuo Ono, figure mythique de la danse nippone, fondateur du Butô, avec Tatsumi Hijikata. Avec deux autres interprètes, elle recherche l’essence de la danse par des gestuelles dépouillées et répétitives, faisant appel à la pesanteur des corps et à l’émotion que suscite leur simple présence, sur un plateau nu, jonché de verres de différentes formes…
Une pièce épurée et sensuelle, où les trois femmes déploient une animalité élégante…Le corps caché est-il cette aura qui se dégage d’elles, ou l’ombre de la mort qui plane sur la vie ?

 Installée depuis quelques années à Vaulx-en-Velin après avoir bourlingué des Etats-Unis à la Tunisie, puis d’ Italie au Nicaragua, Anan Atoyama ne nous en dira pas plus : elle s’exprime  mieux par la danse que par la parole, surtout en français. Du moins, cette maquette de vingt minutes le laisse espérer.

9 juin, Cartoucherie de Vincennes

 

L'Aveuglement - M Benoit (c) Patrick Berger 160527278L’Aveuglement chorégraphie de Mylène Benoit

Cette pièce  pour trois danseurs-chanteurs,  un musicien et un éclairagiste, se déroule dans l’obscurité. La chorégraphe, par ricochet plasticienne et vidéaste, aime jouer sur tous les registres à la fois. Dans la première partie, avec un ballet de projecteurs activés par le chant, onomatopées et susurrements du trio, vibrations sonores et lumineuses se marient en une sorte de symphonie sensorielle, provoquant une expérience synesthésique intense. 
 Entre deux éclairs de lumière aveuglants, le public, plongé dans le noir complet, peut entrevoir les interprètes assis dans un coin de la scène ; ils se déchaîneront ensuite, silhouettes fantomatiques,  dans une pénombre se dissipant progressivement. On sort étonné et dubitatif de cette aventure sensorielle expérimentale.

9 juin, Cartoucherie de Vincennes

Mireille Davidovici

(Chronique à suivre) Cartoucherie de Vincennes et hors-les-murs. T. 01 41 74 17 07 jusqu’au 18 juin, www.junevents.fr


Archive pour juin, 2016

Les Noces de Figaro de Mozart

Les Noces de Figaro, de Wolfgang Amedeus Mozart, mise en scène de Silvia Paolio

 

Le-nozze-di-Figaro_Scena-1_Rocco_Casaluci_2016La Révolution arriverait-elle par les femmes ? C’est en tout cas ce que semblait déjà nous dire Beaumarchais et à sa suite le Mozart des Noces de Figaro où la lutte contre les privilèges de l’aristocratie s’engage dans une complicité entre femmes.
La Rosine du Barbier de Séville, devenue Comtesse d’Almaviva, et sa camériste Suzanne s’allient, toutes classes sociales confondues, contre le droit de cuissage que le Comte prétend s’autoriser en la poursuivant de ses assiduités peu avant les noces de celle-ci avec Figaro, lui-même au service du Comte.
Pourtant, en adaptant la pièce de Beaumarchais, Lorenzo Da Ponte, le merveilleux librettiste qui écrira encore pour Mozart le livret de Don Juan puis celui de Cosi fan Tutte, avait dû diminuer la virulence des critiques portées par l’écrivain contre l’Ancien Régime.
Mais la musique de Mozart comme l’œuvre d’Anton Tchekhov, dépasse la simple critique politique pour donner à chacun de ses personnages un espace de liberté et d’humanité. Dans Les Noces de Figaro, aucun personnage principal : chacun dépend de l’autre et, même si Figaro donne son nom au titre, Suzanne a plus d’importance sur le plan musical.
Dans la version présentée au Teatro Comunale de Bologne, la mise en scène est minimaliste : pas de grands effets, mais une rigueur dans les déplacements et un parti pris de distance ironique et joyeuse par rapport à l’action.

Le décor d’Andrea Belli se veut lui aussi résolument arte povera :  caisses en carton en guise de meubles, et quelques portes astucieusement placées qui s’ouvrent juste pour créer la surprise.
Mais le véritable bonheur est dans l’orchestre et les voix ; le chef Hirofumi Yoshida, emporte ses musiciens à un rythme soutenu et la distribution, très jeune, insuffle aux airs les plus graves un caractère d’allégresse insolente.
Alessandra Contaldo, vive et espiègle, comme l’exige son rôle, interprète une Suzanne enjouée, sensuelle, particulièrement rouée. A ses cotés, le Figaro de Lorenzo Malagola Barbieri apparaît très tendre et ingénu.  Alexandra Grigoras, dont le physique plébéien semblait de prime abord peu compatible avec le rôle de la Comtesse, emporte tous les suffrages grâce à une voix d’une grande pureté.
Quant au Comte, il sait jouer la séduction avec retenue. Seule, Shahar Lavi  (Chérubin)  donne par sa désinvolture trop appuyée qui confine à la vulgarité, une note tout à fait déplacée dans cette version qui pour le reste, est d’une simplicité élégante, cohérente et très attachante.

Sonia Schoonejans

Teatro Comunale de Bologne

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Brûlez-la de Christian Siméon

Brûlez-la de Christian Siméon, mise en scène de Michel Fau

   unspecified-1L’œuvre de Scott Fitzgerald (Gatsby le Magnifique,Tendre est la nuit…)  appartient au romanesque mythique américain de l’entre-deux-guerres, rompant avec la tradition de l’être confronté à la Nature, pour lui préférer les fêtes des années folles, l’amour et la quête de l’absolu, à travers la figure attirante et redoutable d’une femme riche. Avec son épouse Zelda, l’écrivain s’est identifié aux fastes du jazz et et à la prospérité de son époque, tout craignant l’échec et la chute.
En 1929,  l’écroulement psychique de Zelda fait écho au krach de Wall Street : après la popularité, ont suivi dépression et oubli, maladie et difficulté d’écrire. Les maléfices du mirage américain ont pris le couple pour victime. Francis Scott Fitzgerald, amoureux de Zelda Sayre, fille d’un magistrat d’Alabama, en a fait le modèle séduisant et fantasque de ses portraits de femmes émancipées.
Le couple émigre en France en 1924 et s’installe à Saint-Raphaël où Francis Scott Fitzgerald écrit la première version de Gatsby le Magnifique. Mais il boit de plus en plus, et la vie désordonnée du couple devient difficile.
Tentant de rivaliser avec son mari sur le plan artistique, Zelda, elle, pratique la danse de manière obsessionnelle et, en 1929, doit être internée dans une clinique suisse. En 1931, elle retourne avec son mari aux États-Unis.
L’écrivain, dans une prose somptueuse, porte un regard introspectif sur Zelda et sur lui-même. Christian Siméon, à la demande de Michel Fau et de la comédienne Claude Perron, s’est penché avec compassion et humour, sur cette figure de femme abandonnée, trompée puis reprise par son époux, et enfin internée dans un hôpital psychiatrique américain où elle mourra dans l’ incendie qui le détruisit.

  Belle et pleine d’esprit, ette femme fatale choisit des homme séduisants pour amants. Zelda, libre, amoureuse de la vie et de ses terrains de jeu-le court de tennis, imaginé par Emmanuel Charles, en est ici la métaphore -devient subversive et provocatrice dans l’âme: une image encore  irrecevable par certains…
Claude Perron, ludique et malicieuse dans un costume aérien et diaphane de David Belugou, apparaît en sylphide de ballet russe, personnage dans lequel  Zelda aurait voulu se métamorphoser:  elle avait, elle aussi, la fibre artistique et  tenait un journal dont l’époux a su se servir.
Mais, entre les amours des uns et des autres,  Zelda, douée et sensible, s’est peu à peu défigurée et détruite. Enfermée dans une résidence médicale comme une Alice Au Pays des merveilles devenue trop grande pour la maison miniature qui l’aliène, elle n’est jamais dupe, et le plus souvent, ironique et moqueuse, .
  Icône de rébellion ratée, initiatrice de l’autonomie de la femme dans ses amours et ses projets d’accomplissement, elle esquisse de gracieux pas de danse. Rires, désinvolture et loufoquerie: Claude Perron montre une vraie compassion pour Zelda, cette danseuse qui s’est battue contre l’état d’une société oppressive et machiste, réduisant la femme à l’état de faire-valoir de l’homme.
Une interprétation réussie, dans une remarquable mise en scène de Michel Fau, avec Bertrand Schol, en Fitzgerald, bellâtre des courts de Roland Garros…

Véronique Hotte

Théâtre du Rond-Point, Paris, jusqu’au 19 juin. T: 01 44 95 98 21
Le texte de la pièce est édité aux éditions de L’Avant-scène,

 

 

 

La Nuit transfigurée/Verklärte Nacht

La Nuit transfigurée/Verklärte Nacht chorégraphie d’Anne Teresa De Keersmaeker, musique d’Arnold Schoenberg

 

photo-09Près de vingt ans après sa création, en 1995, la chorégraphe revisite cette pièce mais, là où six couples se partageaient l’espace, il en reste un, au début accompagné sporadiquement d’un deuxième homme .
L’Opus 4 s’inspire d’un poème de Richard Dehmel : un couple évolue au clair de lune, la femme avoue être enceinte d’un autre homme : «Ich trag ein Kind und nicht von dir». Son partenaire accepte l’enfant…

Dans sa forme actuelle, resserrée sur la relation homme/femme, la pièce correspond davantage à la situation décrite par le poète : «Deux êtres humains transcendent leurs existences, grâce à la compréhension mutuelle et à la confiance envers l’autre, commente Anne Teresa De Keersmaeker. Cela sonne peut-être un peu romantique, mais sans doute, suis-je d’une nature très romantique… »
La pièce commence dans le silence : les interprètes, happés par l’ombre du grand plateau, esquissent quelques gestes puis  se figent dans des  postures stylisées, comme des sculptures de Rodin. Pas-de-deux  hésitants s’amorcent puis alternent avec les mouvements solitaires de la danseuse ; son partenaire reste caché dans l’obscurité, face au mur, en fond de scène…L’attente peut sembler longue mais on en est récompensé quand éclate la magistrale version de Verklärte Nacht pour orchestre à cordes, du Philarmonique de New York, dirigé par Pierre Boulez.

 Le duo évolue alors dans une proximité de plus en plus grande, et se fuit pour mieux se retrouver… Les portés se vrillent pour s’écrouler en descentes contrôlées. Fluidité et amplitude des mouvements s’accordent au crescendo de la partition, et  les  interprètes ont un jeu d’une grande précision, à la fois ludique et tendu.
Anne Teresa De Keersmaeker revendique la théâtralité de sa pièce, intrinsèque, selon elle, à l’écriture d’un duo .«Ma chorégraphie, dit-elle, ressemble au ballet narratif classique, ou du moins, lui rend hommage. »
Elle signe ici une belle performance, habitée par l’émotion. On regrette seulement que le spectacle dure à peine quarante-cinq minutes !

 Mireille Davidovici

 Théâtre de la Ville, Paris T: 01 42 74 22 77,  jusqu’au 15 juin.

Fair-Play

Fair-Play, un spectacle de et avec Philippe Thibaud et Philippe Leygnac, mise en scène de Jean-Marc Bihour, Jean-Michel Guérin, Patrice Thibaud, musique de Philippe Leygnac

  p213431_2-fair-playOn l’a vu autrefois dans les spectacles de Macha Makeieff et Jérôme Deschamps, et il a aussi créé des solos comme Cocorico et Jungles. Clown, mime et danseur, à la fois ridicule et touchant, et incroyable travesti…
 Il y a chez lui, on l’a dit souvent, du Charlie Chaplin mais aussi du Jacques Tati chez cet artiste grand et assez enveloppé, ce qu’il reconnaît en se pinçant ses bourrelets, ou en faisant ressortir son gros ventre nu. Sans aucun état d’âme et, avec une parfaite impudeur. Satisfait et ridicule donc comique
Le spectacle  utilise un des meilleurs ressorts du rire avec un couple en décalage complet, l’un grand et assez gros, grimaçant, à la gestuelle expansive, marchant, courant, soufflant, transpirant, dansant sans arrêt…  Et l’autre, son merveilleux complice, Philippe Leynhac, petit et  très svelte, à l’agilité et l’impassibilité d’un Buster Keaton, musicien, pouvant jouer au besoin de la trompette d’une main, et du piano, de l’autre.
Il faut le voir suspendu en dessous du grand piano à queue, puis arrivant, grâce à plusieurs rétablissements, à se retrouver sur le tabouret et se mettant à jouer, de l’air le plus naturel du monde.
  Patrice Thibaud s’en prend au monde de l’exploit sportif, tous genres confondus, avec des échauffements ridicules, des courses à pied qu’il impose, à coups de sifflet impitoyables, à son complice et souffre-douleur, et aux massages pour garder une forme… qu’il n’a jamais eue, et n’aura jamais.
 Il caricature aussi bien le joueur de tennis que le footballeur. Bref, à l’heure de l’Euro, il compose une charge assez lucide pour, dit-il, «souligner le contraste entre l’image noble qu’il donne du sport et la réalité moins glorieuse, faite de triche, de coups bas, de prétention et de souffrance que je voulais raconter sur scène».
  L’univers sonore participe aussi de ce même côté déjanté, avec des annonces faites au haut-parleur dans une langue incompréhensible, aux sons épouvantables mais aussi à la fin, avec les délicieuses et poétiques impros de Philippe Leynhac, au piano.
  Et on rit ? Oui, souvent, mais pas toujours : le spectacle  manque souvent de rythme, et a encore visiblement besoin d’être rodé. Il a du mal à démarrer et a une redoutable fausse fin. Cela dit, le public, souvent très jeune, a fait une véritable ovation aux deux compères.
La faute à quoi ? A une dramaturgie qui aurait dû être plus soignée.
La seule solution, simple et efficace, comme, surtout et souvent, dans les spectacles comiques : éliminer les répétitions, élaguer, élaguer encore de quelque quinze minutes, et revoir d’urgence la toute fin.
Allez, Jean-Marc Bihour, comédien exemplaire des Deschiens, revoyez cette mise en scène et imposez des coupes. Michèle Guigon, la comédienne votre partenaire chez Deschamps, et celle ensuite autrefois de Patrice Thibaud,  aurait aimé ce spectacle et vous encourage, du haut de son petit nuage.

 Philippe du Vignal

 Théâtre du Rond-Point 2 bis avenue Franklin-Roosevelt Paris 8ème, jusqu’au 3 juillet. T : 01 44 95 98 21

Une aventure de Sherlock Holmes

Une aventure de Sherlock Holmes, d’après le roman de sir Arthur Conan Doyle, adaptation et mise en scène de Nathalie Veneau

 Vallee-de-la-Peur_06 Conan Doyle, écrivain écossais d’origine française (1859-1930),  fut médecin et notamment ophtalmologue  de 1882 à 1891 à Portsmouth. Il écrivit en même temps, Une Etude en rouge, qui, en 1887, obtient un grand succès et donna ses lettres de noblesse au roman policier. Il y créa le personnage de Sherlock Holmes, un détective, expert en criminologie qui, avec son ami, le docteur Watson, va désormais résoudre de complexes énigmes. Avec un immense succès.
Conan Doyle écrivit aussi quelques pièces de théâtre. Et les aventures de Sherlock Holmes, notamment et  depuis 1932, Le Chien des Baskerville, furent très souvent adaptées au cinéma par des réalisateurs anglais.
Dans La Vallée de la peur qui est à la base de cette adaptation théâtrale, le  fut aussi  au cinéma, il y a déjà juste un siècle! Le célèbre détective reçoit un message l’avertissant de l’assassinat de Douglas, au manoir de Birlstone, dans le Sussex en 1890. L’inspecteur MacDonald de Scotland Yard vient aussi lui annoncer la nouvelle et ils partent donc sur place.
Douglas a été tué d’un coup de carabine au visage. Méconnaissable… mais il porte les bagues du châtelain, sauf son alliance et a un curieux tatouage sur l’avant-bras.  Et quelqu’un a laissé un carton sur lequel est écrit : VV 341.  Et il y a une empreinte de pied taché de sang sur la fenêtre.
 Nouvelle et difficile enquête pour Sherlock Holmes qui va vite éliminer des suspects: l’ami et la femme du défunt, et démontrer finalement que le mort n’est pas le maître de maison mais un homme qui le poursuivait depuis l’Amérique.
Douglas, de son vrai nom, Birdy Edwards, avait traqué une bande d’assassins, les Éclaireurs dirigés par Mc Ginty,  en s’infiltrant dans leur réseau. Il avait changé de nom, avait été tatoué de leur marque, et  en  quatre mois,  il les avait fait tomber et plusieurs avaient été condamnés à mort. Mais ceux qui étaient en prison avaient juré de se venger et, une fois sortis, l’ont pourchassé. On ne vous dévoilera pas la fin comme nous l’a demandé l’adaptatrice et metteuse en scène. Ce qui ne change pas grand chose au plaisir ou au déplaisir que l’on peut avoir  à suivre son spectacle…
Les personnages :  John Watson, médecin et romancier, et seul véritable ami de Holmes qui a participé à la guerre en Afghanistan,  et sait parfaitement manier une arme avec sang-froid. Sherlock Holmes  qui va se retrouver face à son vieil ennemi, le professeur Moriarty. MacDonald, inspecteur de Scotland Yard, très ambitieux et impatient, souhaite résoudre en premier l’énigme de ce meurtre.
Il y a aussi White Mason un détective de province, à l’humour caustique, et très perspicace. Cecil Barker est lui, un ami de longue date de Douglas, a une certaine complicité avec Ivy sa femme. Elégant  et réputé pour ses nombreuses conquêtes féminines.
Ivy Douglas, femme discrète et dévouée à son mari, se retrouve veuve à trente ans mais ignore tout du passé de son époux, Quant à John Douglas, cet aventurier a longtemps vécu en Amérique où il s’est sans doute fait des ennemis.

  « Les histoires criminelles, dit Nathalie Venau, n’ont de cesse de fasciner les gens ! Qui n’a pas rêvé dans la vraie vie, de se transformer en détective afin d’élucider un meurtre.L’histoire possède tous les atouts d’une bonne intrigue policière : un crime sanglant, des indices étranges, et un coup de théâtre final surprenant ».  Mais les  adaptations de polars au théâtre  relèvent du casse-gueule.
Nathalie Veneau «pense rendre tout ceci réel».
Oui, mais comment ? Il existe des parentés certaines entre polar et scène. Conan Doyle a écrit des pièces. Agatha Christie a écrit aussi dix-neuf textes pour le théâtre,  dont cinq tirés de ses romans, dont le célèbre Dix petits nègres.
Et il y a tout un jeu subtil entre illusion et réel, entre réalité et fiction qui fait les bonnes adaptations  d’un polar, récit d’un fait divers, qui a quelque chose à voir avec la  mimesis  théâtrale. 
Ce qui doit aussi se traduire avec le cadre, toujours très important dans une enquête policière, quel que soit le milieu social, et ici le décor est bien chichiteux !
Côté scénario, Agatha Cristie avait finement vu  que le gros défaut des pièces policières relève d’une trop grande fidélité aux récits originaux. Nombreux personnages et fausses pistes, conduisent à des intrigues  complexes, qu’il faut absolument élaguer, si on veut être efficace sur une scène où, faute de temps, on  doit aller au fait. Ici manque une véritable dramaturgie, une bonne mise en scène réalisée avec rythme, une solide direction d’acteurs, et des comédiens au métier incontestable. Et donc très vite, l’ennui s’installe. Dommage. 

 Pas la peine de vous déplacer mais pour vous consoler, vous pouvez lire le roman chez vous, ou en buvant un pastis anglais sur les bords de la Seine en crue, et/ou regarder le film The Triumph of Sherlock Holmes (1935) qui en a été tiré : Archive.org

Philippe du Vignal

Vingtième Théâtre 7 rue des Plâtrières 75020 Paris, jusqu’au 3 juillet.

 

 

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Les Palmiers sauvages

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Les Palmiers sauvages d’après le roman de William Faulkner, mise en scène de Séverine Chabrier

Les Palmiers sauvages /Si je t’oublie Jérusalem sont deux nouvelles du célèbre écrivain américain (1897-1952), avec des chapitres de l’une et l’autre en alternance. William Faulkner raconte la vie d’Harry Wilbourne, un interne qui travaille dans un hôpital de La Nouvelle Orléans. Il a vingt-sept ans quand il rencontre Charlotte Rittenmeyer, une  sculpteure de vingt-quatre ans, mariée, deux enfants.
Passion subite et réciproque : il s’enfuit avec elle, d’abord à Chicago, puis dans le Wisconsin, de nouveau à Chicago, puis à un chalet dans l’Utah,  et enfin dans un cabanon au bord de la mer, à la Nouvelle Orléans.  Aucun retour possible en arrière, et une fuite en avant presque désespérée, pour vivre cette folle passion sans savoir où aller… Ils ne veulent pas d’enfant et l’un et l’autre ont du mal à se l’avouer mais leur amour-passion est vouée à l’échec et ne peut les mener qu’à une sorte d’art de mourir, et finalement à la mort. « Combien de fois, on a fait l’amour, en tout ? Combien de fois, on fait l’amour dans toute une vie ? » se demande Charlotte qui semble épuisée. 

  Les textes et scénarios de William Faulkner ont souvent fasciné les metteurs en scène de théâtre et les réalisateurs de cinéma (Le Grand sommeil d’Howard Hawks en 46, et Le Port de l’angoisse (1944)-tous deux d’Howards Hawks avec le couple mythique et modèle : Humphrey Bogart et Lauren Bacall-et il y a trois ans Tandis que j’agonise de James Franco, qu’avait aussi monté au théâtre, avant la seconde guerre mondiale, Jean-Louis Barrault encore tout jeune. Et il y eut aussi Requiem pour une nonne adapté par Albert Camus en 1956.
  Séverine Chabrier, à la fois musicienne et comédienne, a voulu porter à la scène ce texte et elle-même légèrement en retrait, improvise au piano pour soutenir les répliques des acteurs. « Ici, dit-elle, avec raison, c’est aussi une descente aux enfers, une précarité qui gagne, une sauvagerie, celle de la nature, du corps engrossé, qui prend le dessus ; un trajet particulièrement clair qui, libératoire à l’origine, finit par l’agonie (Charlotte)  et l’enfermement (Harry) et où chaque étape rature la précédente ».
Oui, mais voilà, comment faire passer sur un plateau de théâtre, cette histoire d’amour-passion qui est aussi celle d’un long voyage où il faut faire attention à la moindre dépense, et qui épuise nerveusement ses protagonistes? « Ainsi, ce n’est pas en moi que tu crois, dit Harry à Charlotte, que tu as confiance, c’est en l’amour. Je ne dis pas moi seulement, mais n’importe quel homme ? » Et elle avoue : «Oui, c’est en l’amour ». Comment dire cette sensualité, et cette quête personnelle sur fond de paysage aux palmiers sauvages constamment sous le vent ?
Le spectacle avait déjà été présenté en 2014 à Montreuil, mais nous ne sommes pas aussi enthousiastes que  notre amie Véronique Hotte! (voir Le Théâtre du Blog)
.
Sur le plateau nu, des lits pliants, des sommiers métalliques, de nombreux matelas en mousse posés à même le sol, un longue table pliante, au premier plan, un tourne-disques pour trente-trois tours qui ne finit pas de tourner, en fond de scène une vieille bibliothèque renversée, et côté jardin, des caisses en plastique bleu de bouteilles  de bière qu’Harry va déplacer à l’avant-scène, un haut rayonnage (le même que dans sa mise en scène du Déjeuner chez Wittgenstein (voir Le Théâtre du Blog) avec des boîtes de conserve soigneusement empilées;  et côté cour, un piano droit sur lequel Séverine Chabrier improvisera pendant le spectacle.
  Les deux acteurs, la plupart du temps à peu près nus- avec juste une hideuse ceinture en coton blanc camouflant l’émetteur H.F., ou en slip noir ou blanc, c’est selon, essayent de nous faire croire qu’ils font l’amour devant nous, juste un peu cachés, et ne parlant à peu près tout le temps au micro. Ils font de leur mieux mais mission impossible…
  L’ennui dans cette histoire-par ailleurs bien gérée par l’équipe de techniciens de Berthier-ce sont les stéréotypes scéniques actuels auxquels Séverine Chavrier recourt sans état d’âme, croyant sans doute être dans le vent ?.  Et on a droit, une fois de plus à ce clichés scénographiques : chaises empilées, avec à côté une petite rangée de fauteuils rouges de salle, drap couvert de sang pour montrer l’avortement pratiqué sur  Charlotte par Harry, trois lampadaires en bois avec abat-jour très laids des années cinquante dispensant une lumière tamisée, comme pour dire que William Faulkner se situe dans un temps qui n’est plus le nôtre alors que les jeunes gens sont restés les mêmes, etc.?,  gros ventilateur de cinéma pour souffler des feuilles mortes, visages filmés et retransmis en gros plan sur écran en fond de scène, titres projetés en gros caractères, noirs brutaux, avec à la fin, une lumière très blanche au-dessus des gradins, scènes filmées par une caméra infra-rouge, ou encore déambulations d’Harry sur les passerelles de la cage de scène.
Et bien entendu, un recours incessant à la vidéo avec des paysages filmés en noir et blanc comme un train, une jetée où on voit Charlotte devant des vagues en furie, en noir et blanc,  ou Harry qui marche sur une plage et ensuite résistant mal aux vagues, ou deux images fixes de films porno doux… Bref, désolé, mais pas une once d’originalité dans cette mise en scène, quand même assez prétentieuse, reprend ce que l’on voit partout et depuis des années.

 De quoi épater les bourgeois ? Mais qui peut encore être sensible à ce petit cocktail de texte souvent monologué, avec performance, vidéos en tout genre, musique d’accompagnement en direct mais amplifiées au piano, logorrhées au micro sur fond de musique enregistrée invasive, bruitages très forts mais aussi cris et chuchotements et, à la fin , comme dans une performance des années soixante, la chute provoquée-et sans doute-symbolique!- des boîtes de conserve. Tous aux abris…
Soyons honnêtes: il y a de brefs moments où quelque chose qui ressemblerait à une certaine émotion se passe dans les dialogues qu’échange le couple. Mais cette mise en scène de l’œuvre du grand romancier, telle que l’a revue Séverine Chavrier qui semble souvent aller à la ligne, ne fera pas date. Et, malgré la présence des deux acteurs tout à fait méritants, reste à comprendre comment ce grand moment de théâtre contemporain a été aidé par la DRAC/Ile de France et est arrivé jusqu’aux Ateliers Berthier…

Philippe du Vignal

Odéon-Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier 1 rue André Suarès, Paris 17 ème. T: 01 44 85 40 40 jusqu’au 25 juin.
Les Palmiers sauvages est publié aux éditions Gallimard.

 http://www.dailymotion.com/video/x426jz3

La nouvelle saison du Théâtre National de Strasbourg

 La nouvelle saison du Théâtre National de Strasbourg:

 NordeyStanislas 2_©LINDERBenoit_2999Stanislas Nordey peut sourire: sa dernière création, Je suis Fassbinder de Falk Richter a été plébiscitée par le public et la critique à Strasbourg, en région et à Paris, et  la saison qui s’achève, la première sous sa direction et il a pris des risques-a atteint 72.000 spectateurs, avec seize spectacles dont dix auteurs vivants, trois  modernes: Bertolt Brecht, Luigi Pirandello et Paul Celan, et des classiques dont Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos et La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette.
Les auteurs contemporains, Pascal Rambert, Falk Richter, Wajdi Mouawad ont eu une écoute de qualité et  une confiance dans les grandes salles.
La nouvelle saison s’annonce continue sur ces mêmes voies audacieuses avec neuf créations, au lieu de trois l’an passé. Le directeur du Théâtre National de Strasbourg, en bon pédagogue, a rappelé au public que les seuls classiques ne font pas les grandes œuvres…Pourtant  seront montés par de grands maîtres d’œuvre : Iphigénie en Tauride de Goethe par Jean-Pierre Vincent, Baal de Bertolt Brecht par Christine Letailleur, Le Temps et la chambre de Botho Strauss par Alain Françon, Le Froid augmente avec la clarté de Thomas Bernhard par Claude Duparfait. Et Charles Berling et Léonie Simaga créeront Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès.
Au programme encore: Novus Angelus l’AntiFaust par Sylvain Creuzevault. Stanislas Nordey, lui, créera Erich von Stroheim de Christophe Pellet, et Blandine Savetier s’attaquera à Neige d’Orhan Pamuk. Adel Hakim,  montera Des roses et du jasmin avec le Théâtre national palestinien.
Du côté des artistes associés, Julien Gosselin crée 2666 de Roberto Bolano au Festival d’Avignon, et Lazare conçoit Sombre Rivière-Vita Nova, et Ludovic Lagarde Providence d’Olivier Cadiot. Thomas Jolly, lui, créera au Festival d’Avignon avec les élèves de l’École,  Le Radeau de la Méduse de Georg Kaiser.
Des mythes antiques revisités sont accueillis, comme Médée, poème enragé par Jean-René Lemoine mais Médée Matériau par Anatoli Vassiliev. Et un classique, Dom Juan de Molière par Jean-François Sivadier.
«Il s’agit de bouger soi-même, dit le directeur et metteur en scène mais aussi de faire bouger les lignes. La traversée de l’aventure ne peut s’accomplir que collectivement : les œuvres circulent, grâce à l’intervention des artistes associés à l’École, qui font une création au T.N.S.  puis travaillent avec les élèves, la saison suivante.
La nouvelle promotion: le Groupe 43 investit les lieux en septembre prochain: avec douze apprentis-comédiens, six filles dont cinq «non blanches», et six garçons: un miroir enfin réactualisé de notre réalité, et deux futurs metteurs en scène, un apprenti dramaturge, quatre apprentis-scénographes, et six futurs régisseurs. Tous vont travailler avec Alain Françon, Jean-Pierre Vincent, Claude Duparfait, Vincent Goethals, Lazare, Françoise Bloch, metteuse en scène belge, Christian Colin, Véronique Nordey, et enfin avec Julien Gosselin pour le spectacle de sortie.
Stanislas Nordey est indéniablement porteur d’un enthousiasme communicatif, avec une attention qu’il prête au verbe, aux êtres et à l’art du théâtre.

Véronique Hotte

Festival d’Avignon: l’Ecole y sera présente Le Radeau de la méduse, mise en scène de Thomas Joly, du 17 au 20 juillet à 15h au Gymnase du Lycée Saint-Joseph, et avec Stoning Mary de Mathieu Bauer, du 22 au 24 juillet à 15h à La Chartreuse de Villeneve-lès-Avignon.
 Et le T.N.S. rendra un hommage à Valérie Lang, en lien avec la parution de ses textes parus  aux Solitaires Intempestifs.

 

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Ce que l’arbre m’a raconté

Ce que l’arbre m’a raconté, d’Aristide de Monico, Nathalie Soussana et Yannick Thépault

 

  Le spectacle qui avait été créé au Théâtre de la vieille grille, est repris à Lilas en scène. « Ces histoires, dit Aristide de Monico, nous les avons mises dans la musique d’un arbre, et cet arbre, nous l’avons planté dans le shetl de Kasrilevkè, un village imaginaire créé par Sholem Aleikhem. À notre tour, nous avons plongé dans cet univers, nous avons cousu ensemble ces récits hassidiques selon la vieille dramaturgie du tailleur. Voilà comment s’est bâtie la charpente un peu bancale de notre maison de contes yiddish, dans cette bourgade juive mythique.»
Aristide de Monico se revêt d’une ceinture rouge et d’un chapeau, devant la projection d’un  pauvre shetl : «La terre est faite pour qu’on s’y installe et non pour qu’on la répande, il n’y a pas que les murs qui ont des oreilles, les arbres aussi! » L
a clarinette de Yannick Thépault répond avec ironie aux récits yddish et hassidiques qu’Aristide de Monico raconte avec verve, en s’adressant au tout puissant : «Nous possédons dans notre shetl, un lot de pécheurs, et toi un lot de pardons ! S’il y a des miracles, c’est parce que nous avons besoin d’y croire,  voyez comment les histoires racontées font des miracles. Il existe une chose que fous ne trouverez nulle part, il existe un lieu où vous trouverez cette chose, et toutes ces histoires, c’est l’arbre qui me les a racontées ». 
 Aristide de Monico, juste sur un plateau nu, emmène un auditoire complice, dans un voyage à la fois fascinant et plein d’humour.

Edith Rappoport

Spectacle vu à Lilas-en-Scène, rue Chassagnolle, Les Lilas (Seine Saint-Denis),  le 4 juin. T : 01 43 63 41 61.

 

Georges Dandin suivi de La Jalousie du Barbouillé

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Georges  Dandin, suivi de La Jalousie du Barbouillé, de Molière, mise en scène d’Hervé Pierre, de la Comédie-Française

   Une des plus amères comédies de Molière déjà créée au Vieux-Colombier (voir Le Théâtre du Blog) mais ici  suivie par une farce : elle ne se termine pas par un mariage, supposé heureux, mais commence par un mariage, évidemment raté… Georges Dandin, paysan riche, a voulu se faire notable en épousant Angélique, la fille de Monsieur de Sottenville et de Madame, née de La Prudoterie, famille où «le ventre anoblit», excusez du peu, les aristocrates provinciaux, fin de race, et désargentés.
Georges Dandin qui se sent trompé sur la marchandise, voudrait rendre Angélique à ses parents, mais le mariage chrétien est indissoluble, et tout à la jouissance des biens terrestres de leur gendre, et de leurs vieilles amours, ils ne veulent à aucun prix récupérer leur diablesse de fille. «Tu l’as voulu, George Dandin» : tout le monde l’a voulu, sauf Angélique, à qui l’on n’a rien demandé.

  Et cela justifie sa révolte, à laquelle s’associe Claudine, la servante: elle aurait bien pu être maîtresse.  Clitandre, un jeune seigneur de passage sur sa terre voisine, n’a plus qu’à cueillir cette Angélique, Célimène de village : «La solitude effraie une âme de vingt ans». Molière se souvient de son Misanthrope
Le Roi et la Cour ont dû rire assez méchamment de cette petite noblesse déchue, et de ce paysan enrichi, pas encore parvenu : comment pourraient-ils deviner les évolutions sociales qui feront de lui, le bourgeois triomphant du XIX ème siècle ? La chance du metteur en scène d’aujourd’hui : il connaît la suite… et peut donc tracer leur chemin social en pointillé, et donner, avec générosité, une vraie nature à chacun des personnages; malheureusement aucun d’eux ne peut écouter ni entendre l‘autre, enfermé dans ses «droits».
  Georges Dandin (Jérôme Pouly, épatant) a droit à une épouse ; Angélique (Claire de la rue du Can), n’ayant rien demandé, a droit à sa liberté, Claudine (Rébecca Marder), flouée, a droit à une compensation, les Sottenville (Alain Lenglet  et Catherine Sauval) croient avoir droit à tous les égards dûs à leur blason… Pour Clitandre, petit Don Juan, et son valet Lubin (Noam Morgensztern): «J’ai envie, donc j’ai droit ». Et Colin, un serviteur (Simon Eine), le seul à avoir comme seul droit, celui de traîner les pieds.  
  Hervé Pierre est allé chercher les traces de cette longue histoire dans la Franche-Comté des villages, du côté d’Ornans, de la Loue, et dans le réalisme stimulant de Gustave Courbet, contre un art idéal tombé d’en haut. La scénographie d’Eric Ruf, en planches à claire-voie, arbres renversés, bassines de zinc, avec un astucieux grenier et l’indispensable porte,  et des costumes bien habités, hors modes, nous emmène quand même plutôt du côté des toiles de Louis Greuze.
Mais la campagne change lentement… La musique de Vincent Leterme y contribue, avec un petit air de nostalgique, façon fêtes galantes : on en est presque attendri. Tout se remet sur ses pieds, après l’ultime réplique de Georges Dandin : «Lorsqu’on a, comme moi, épousé une méchante femme, le meilleur parti qu’on puisse prendre, c’est de s’aller jeter dans l’eau, la tête la première ».
Fin, impasse ? Non, et le théâtre va nous sortir de là. La troupe monte en effet des tréteaux, et chacun reprend son rôle… mais cette fois dans La Jalousie du Barbouillé, une farce sans doute écrite au cours de la longue tournée de l’Illustre Théâtre avant son retour à Paris: une esquisse, en quelques traits puissants, de ce Georges Dandin.
Et là, l’excellente troupe de la Comédie-Française s’en donne à cœur joie. Énergie au carré, liberté partout, public harponné puis relâché comme un poisson dans le ruisseau : on rit franchement, aux éclats.
Ça claque, ça passe, ça casse: la farce débloque ce que la comédie avait coincé. Vous venez d’assister à la lutte des classes et des cœurs, on va vous faire pire!
À grands coups de crayon rouge, la farce, superposée à la comédie,  nous en fait voir le squelette et exploser les évidences. Aux mains des comédiens, elle casse le jouet et libère généreusement l’imagination: bonne nouvelle: si on veut bien sortir des rails, d’autres possibles existent. On sait que sur la scène, c’est «pour de faux ». Mais bien vraies sont toutes ces petites lumières qui s’allument dans les têtes…
Ce théâtre-là n’aura pas changé le monde mais nous aura donné un bon coup de frais, un regain de force pour le regarder tel qu’il est. On en sort requinqué!

Christine Friedel

Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier, Paris, jusqu’au 26 juin. T: 01 44 58 15 15.

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