Sweet Home-Sans états d’âme

Sweet Home-Sans états d’âme d’Arthur Lefebvre, conception et mise en scène de Claire Dancoisne, par le Théâtre de la Licorne

 

  Sweet home@Pascal Gély 4_1Petit polar, forme théâtrale cinglante à deux degrés ou  «partition à deux mains», selon Claire Dancoisne qui en a réalisé l’écriture visuelle, est aussi  un théâtre d’objets, expressif  et facétieux,  à la trame verbale bien frappée. Le conte noir fraie ici avec le suspense : horreur, humour et cynisme.
Comédienne et artiste de cirque, Rita Burattini incarne une anti-héroïne choisie, comme une abstraction paradoxalement vivante d’une femme sans âge, très seule, qui vit recluse dans un immeuble dont elle a été la première habitante.

 De nouveaux arrivants, trop envahissants à son goût  affreux, sales et méchants, ont investi les lieux mais elle se débarrassera sans état d’âme de ces gêneurs.
Ce fantasme d’éradication des autres, de fermeture à l’étranger et à la différence, de repliement sur sa pauvre petite vie à soi, grandit la dame à ses propres yeux.
En voisine infernale et butée, elle s’assure les moyens de sa guerre: accessoires et couteau, et jusqu’à la contemplation satisfaite du spectacle macabre de ses victimes: chat de gouttière, chien de rue et oiseau de fenêtre.
Rien ne manque au répertoire des stratégies inavouables et des petits coups bas : lettres d’insultes  déposées à la sauvette dans les boîtes aux lettres ennemies, et réponses de ces derniers déposées sur le paillasson de l’entrée, que la réceptrice jette sans ambages dans sa grosse poubelle dévoreuse.
La vie n’est pas tranquille, et la combattante reste sur le qui-vive et l’urgence. Grosses lunettes, yeux bleus immobiles, perruque blonde synthétique, ensemble printanier robe courte rose et talons hauts, la tenue de cette femme est l’expression tonitruante d’une vision de la vie, avec des objets qui tiennent à la fois d’armes et d’obstacles à franchir, ceux d’un monde dur et vindicatif, à s’approprier dans l’instant présent.
Menue mais musclée et tenace, Rita Burratini hypnotise le public attentif aux déplacements dans un espace plutôt réduit, encombré, parsemé de barrières montées et créées illico presto. Une rangée de boîtes aux lettres accrochées au mur humble d’un couloir, une porte d’entrée, une table de stratifié bleu, de petits espaces de travail et des tiroirs de cuisine ici et là, mais la comédienne se déplace à la fois avec aisance, et comme sur des œufs, enjambant ce qui l’empêche d’avancer, simulant la station assise en pliant une jambe sur l’autre,  avec une gestuelle inouïe. Enfermée dans un monde hermétique, elle ne parle qu’à sa seule conscience, et mauvaise fée, elle commente ses victoires et fait l’inventaire de ses trophées : les couples de voisins qu’elle a «dégagés» de son entourage et qui ont tous subi une chute fatale dans un néant aspiré par l’imaginaire noir de cette dame sans cœur.
Les disparus se replient, morts, dans des boîtes-sarcophages, reproduits encore dans l’espace de leur habitacle, sortes de poupées-squelettes-gigognes, figurines macabres assises à table, ou dans un fauteuil de leur intérieur, aujourd’hui anéanti.
Quand la sorcière ouvre une fenêtre, un objet dans la main en guise de poignée, elle semble faire de l’autre main un signe sympathique à untel. Mais la fenêtre  refermée, jurons et insultes montent à la bouche de celle qu’on croyait voir paisiblement regarder le paysage familier alentour : isolée volontaire, elle ne s’attendrit jamais et ne montre aucun signe de compassion.
Les objets rares et expressifs et les animaux de Maarten Janssens et Olivier Sion, nappe, tablier, chat et oiseau, aux formes surréelles, sont métaphoriques de la vie au jour le jour d’une petite classe moyenne et une alarme de voiture en guise de fantasme policier impose sa stridence.
La peinture de Chicken et la toile de fond de Deflet Runge  sont comme un patchwork de paysage existentiel. La fameuse Jacqueline, rivale énigmatique de l’héroïne, restera absente, recluse au sous-sol, sous une bouche d’égout.
Cet univers radical résonne fortement dans le public, comme une évocation juste et sans sourdine, du timbre sec de nos relations quotidiennes.

 Véronique Hotte

Spectacle vu à la Scène nationale d’Évreux-Louviers, le 25 mai.
Le Théâtre de la Licorne sera aussi au Festival Villeneuve-en-scène, Cloître de la Collégiale, à Villeneuve-lès-Avignon, du 8 au 21 juillet (relâche le 14) à 19h.
Macbêtes sera joué à 21h dans ce même lieu, et au  Théâtre du Peuple à Bussang (Vosges)  les mercredi, jeudi, vendredi et samedi, du 4 au 27 août. T : 03 29 61 50 48.


Archive pour juin, 2016

Inflammation du verbe vivre

Inflammation du verbe vivre, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad

 

InflammationDuVerbeVivre4_Philocte¦Çte6-®PascalGe¦ülyL’écrivain et metteur en scène revient vers l’immense Sophocle, et à trois de ses  personnages mythiques: Ajax, Philoctète et Œdipe. Inflammation du verbe vivre,  est le deuxième volet de sa trilogie Le Dernier Jour de sa vie, avec Ajax-Cabaret à partir d‘Ajax (voir Le Théâtre du Blog), Philoctète  deviendra Inflammation du verbe vivre, et Œdipe à Colone, Les Larmes  d’Œdipe.
  »Nos intuitions sont-elles des prémonitions ? se demande Wajdi Mouawad. Appelons-nous à nous, défaites et victoires ? Appelons-nous le malheur ? Nous sommes des arbres visités par des oiseaux insatisfaits. (…) Mare de sang qui ne porte plus son nom. Comme une intuition flottante qui serait ou pourrait devenir prémonition. C’est une noyade dans l’eau de nous-même. Que se passe-t-il quand il ne se passe plus rien ? (…)
  Le projet est en fait intiment lié à la disparition brutale de son ami le poète et traducteur Robert Davreu et, très cinématographique, qui l’a conduit avec son équipe à voyager en Grèce entre octobre 2014 et avril 2015, c’est-à-dire au cours de cette période d’écrasement du peuple grec par ce que l’on a appelé la crise, mot commode pour résumer des complexités autrement plus terribles que ce qu’il semble signifier. (…)Les rencontres qui ont eu lieu ont été le fondement de ces deux textes. (…) Des gens merveilleux nous ont fait aimer une manière de vivre et de voir, une manière d’être, une manière de regarder le paysage de l’Histoire qui s’écrivait devant nos yeux”.
 Sur le grand plateau de la salle Jean Vilar, que Wajdi Mouawad a déjà investi plusieurs fois et qu’il maîtrise parfaitement, juste devant un écran à lamelles où sera projeté un film tourné par le metteur en scène. C’est aussi lui qui sera seul en scène, en charge d’une sorte de long poème inspiré de Philoctète de Sophocle mais où on devine aussi l’ombre d’Homère.
On le verra aussi dans le film, dont il sortira et entrera, personnage à la fois véritable et virtuel, réalité et image . Le procédé technique est à la fois bluffant et magique, comme chez José Montalvo qui l’a souvent utilisé dans ses chorégraphies sur ce même plateau, mais  reste un procédé… dont Wajdi Mouawad a un peu tendance à abuser.
  On voit sur l’écran, un travail à la table avec l’équipe du spectacle qui exige de poursuivre le travail, alors que le metteur en scène a très envie de tout laisser tomber : «Quand je tente de comprendre ce que je dois faire, je suis confronté aussitôt au fait que je n’ai pas de texte, parce que Robert Davreu est mort, et cette relation impossible entre la création d’un objet et la mort d’un ami, ce lien entre mort et création, me met dans un état effroyable, ouvre une brèche, une faille, je ne sais pas, avec un sentiment… de dégoût… de dégoût profond… insupportable ; »
Ce théâtre dans le théâtre a quelque chose de déjà trop vu. Bref, cela ne commence pas très bien puis on assiste heureusement à une sorte de grand voyage dans la Grèce contemporaine, avec des images fabuleuses de poésie, comme cet immeuble abandonné où, on ne sait pourquoi, sur un escalier roulant des centaines de dossiers ont été jetés, ou cet aéroport international de l’Hadès lui aussi vide et abandonné, avec devant, en front de mer, attend, nouveau Charon, un chauffeur de taxi jaune comme ceux d’Athènes.
Il y aussi ce chien enfermé  qui hurle et se jette sur la nourriture, un chien malade boite devant Wahid et s’approche de lui. Chien malade (en arabe): Il y avait une forêt à côté de la maison.Où est-elle passée ? Il paraît qu’elle a brûlé ?Wahid (en arabe). Tu parles arabe ?Chien malade(en arabe). Bien sûr, je parle la langue de ta mère.Wahid (en arabe). Qui es-tu ?Chien malade (en arabe). Je suis ton âme. Regarde-moi et vois tes propres yeux.
Ou de vieux pêcheurs, au bord de la mer en train de remailler leurs filets.  Je suis Gaspara Stampa. Je suis née en 1523 et je suis morte en 1554…. Je suis Louise Labé. Je suis née en 1524 et je suis morte en 1566…Je suis Georg Trakl. Je suis né vieux et mort très jeune. Je suis María Zambrano. .
Il y a là aussi Zeus, Athéna, et Apollon qui, avec un humour Normale Sup qui fait penser à La Guerre de troie n’aura lieu de Jean Giraudoux:  «J’ai maintenant, dit-il, la citoyenneté américaine, vous savez. Je ne vis plus du tout en Grèce… Je suis fermier depuis plusieurs siècles. J’aime beaucoup mon nouveau pays. Chaque été je viens ici, chez oncle Hadès, pour rendre visite à mon père, Zeus, et à mes sœurs, Athéna et Artémis. L’avantage des dieux, c’est encore de pouvoir aller du monde des vivants à celui des morts. Mon père et Athéna ont préféré vivre chez les morts. Je ne me soucie plus de rien. La Grèce, tout ça… Ce sont de vieux pays… des vieilleries… La vérité est toujours une erreur. Delphes, c’est du passé.. »
 Mais le metteur en scène prend grand soin de ne pas tomber dans le cliché facile.  Et ce voyage est aussi une sorte d’hommage à son ami et traducteur disparu. Wajdi Mouawad raconte l’histoire de Philoctète, le personage de  Sophocle qui  fut mordu à la jambe par un serpent. En proie à une douleur atroce, il emplit l’armée entière de cris sinistres. Et Ulysse convainquit les autres généraux de l’armée de l’abandonner purement et simplement à ses malheurs. Philoctète resta donc  seul dix ans mais un oracle annonça aux Grecs que la guerre ne saurait être gagnée qu’à la faveur de l’arc de Philoctète, qu’Héraclès lui avait donné avant de mourir.  Ulysse poussa Néoptolème, quatorze ans, fils d’Achille, à gagner l’amitié de Philoctète pour lui voler son arc. La ruse fonctionne mais Néoptolème refusa de trahir Philoctète.
Ulysse surgit, prêt à se battre contre Néoptolème, quand Héraclès dit que Zeus entend que Troie tombe par cet arc et par sa main! ”Philoctète alors obéit. Bien entendu, il faut aussi voir dans ce long récit, une parabole sur les migrants de Syrie surtout, qui échouent sur les rivages des îles grecques

  Il y  a aussi la rencontre avec cette chaise, petit bijou de poésie : «Chaise. Je suis toutes les chaises sur lesquelles tu t’es assis, ici ou ailleurs. Dans ton pays natal ou dans les pays étrangers. Chaise d’école, chaise de l’enfance. Chaise où tu as dit “je t’aime” pour la première fois. Chaise du piano où tu as appris la mort de ta mère, chaise d’attente, chaise de café au soleil de la Méditerranée, je suis aussi cette chaise qui t’attend aux derniers jours de ta vie lorsque, attablé avec tes petits-enfants, tu leur montreras comment laver les fraises et les framboises sans en édulcorer leur goût. Je suis la chaise où tu t’es si souvent assis pour écrire. Je suis la disparition de tout cela. Tu vois ? Tout s’en va et s’efface »
  Wajdi Mouawad/Wahid  lit à l’écran un passage de l’Odyssée, sur les voyages à faire chez Hadès et la terrible Perséphone, « pour demander conseil à l’ombre du devin Tirésias de Thèbes, l’aveugle qui n’a rien perdu de sa sagesse .» On ne peut tout citer d’un texte riche de pépites poétiques. Il dit très bien que ces trois pièces réécrites ont été l’occasion,  encore et toujours, d’un retour sur lui-même dans le Liban et la Méditerranée de son enfance «pour m’enfoncer dans les abysses et retrouver ce poisson-soi dont les écailles reflètent une mémoire qui ne sait regarder que le présent. »
Wajdi Mouawad maîtrise parfaitement l’espace scénique mais moins le temps et, même si encore une fois, il sait créer des images de toute beauté, on a souvent l’impression qu’il se regarde un peu tourner ce film qui constitue l’essentiel d’un spectacle attachant mais trop long… Reste un souffle profondément poétique, indéniable, où il met tout en œuvre pour aller à la recherche de lui-même, et pour faire « ressentir le désir profond que notre existence soit grande et héroïque, belle, à la hauteur de ce qu’on espérait enfant ». Et ce n’est pas si fréquent. Wajdi Mouawad qui est un de nos meilleurs dramaturges est maintenant en charge du Théâtre National de la Colline. Rappelons à tous les imbéciles qu’il fut aussi un émigré chez nous et que la France lui doit beaucoup.

Philippe du Vignal

Spectacle joué au Théâtre National de Chaillot, Paris T : 01 53 65 30 00 les 31mai et 1er juin.
Cette Trilogie est éditée chez Actes-Sud

 

Othello, variation pour trois acteurs

Othello, variation pour trois acteurs d’après William Shakespeare, conception de Nathalie Garraud et Olivier Saccomano

OtelloNous sommes une centaine, assis en cercle  sur un plateau nu. Les trois acteurs se présentent : « Nous sommes de pauvres clowns chypriotes et nous allons jouer une tragédie que nous n’avons pas les moyens de nous payer. (…) Venise et Chypre revendent dans toute l’Europe, c’est le moyen d’augmenter notre capital. (…) Le retour de la confiance, vous n’écoutez pas les experts (…) et les Turcs ? La guerre n’est jamais bonne pour les affaires ».
Othello s’est converti, a enlevé la douce Desdémone qu’elle aime toujours et qu’elle suit dans la guerre  mais son père Brabantio se révolte…Les  acteurs interprètent tour à tour les différents personnages: le cynique et machiavélique Iago, la douce Desdémone et Othello, son époux qui l »aime mais qui va l’assassiner, avec une rage froide.

 Aucun accessoire, de simples chapeaux, foulards et maquillage pour Othello; les acteurs arpentent le plateau  de plus en plus vite. Othello, ours en cage,  » est violent, le monde aussi ! ». Et Cassio, dénoncé faussement par Iago, héritera de Chypre.  «Au départ, dit Nathalie Garraud, il n’y a pas de texte, pas de forme, pas d’esthétique. Il y a une chose qui nous préoccupe (…) une idée à déplier théâtralement : l’idée de la jeunesse, l’idée d’étranger… » Nous sommes fascinés par cette restitution à mains nues, enracinée dans une histoire à la fois ancienne et des plus actuelles de notre monde qui continue, sans trêve, à se déchirer. Une théâtralité terrifiante ! »
La compagnie Du Zieu travaille depuis 2006 sur des cycles de création, d’abord sur Les Suppliantes d’Eschyle, puis, de 2010 à 2013 sur C’est bien, c’est mal, sur la jeunesse, avec le principe d’un laboratoire permanent en lien avec le public.
Du Zieu
vient d’achever le cycle: Spectres de l’Europe avec Soudain la nuit présenté au dernier festival d’Avignon.Parallèlement, Nathalie Garraud a des projets de coopération à l’étranger, notamment avec le collectif Zoukak à Beyrouth, et pour European Cities on Stage mené par le Théâtre National de Bruxelles et le Festival d’Avignon.

Edith Rappoport

Le spectacle a été créé aux Ateliers Berthier en coopération avec L’Etoile du Nord à Paris,  et a été joué du 26 au 27 mai à la Comédie de Béthune.
Festival de Almada, Portugal du 11 au 13 juillet.
www.duzieu.net

 

 

 

L’École des femmes de Molière

L’École des femmes de Molière, mise en scène de Christian Schiaretti

98841-jcb_13n0701_269_bdIl existe au théâtre de ces incontournables chefs d’œuvres nés de la rencontre miraculeuse entre une époque, un homme et une grande question philosophique. L’École des femmes en fait partie : il a fallu à Molière l’amère expérience du mariage et la question obsédante de la liberté pour arriver à cette comédie follement drôle et, par la succession de révélations vers une vérité insupportable, aussi tragique à sa façon qu’Oedipe Roi.
  On connaît l’histoire : celle d’Arnolphe, un barbon… de quarante-deux ans et celle d’Agnès, sa pupille de dix-sept ans. A vouloir faire trop longtemps le jeune homme, quand il veut se marier «à sa mode», Arnolphe, autrement dit Monsieur de La Souche, a passé son tour.
Trop tard : s’il avait connu le mythe du sculpteur Pygmalion et de sa statue Galatée (il dit d’Agnès : « comme un morceau de cire entre mes doigts, elle est… »), il aurait su qu’il n‘était pas Dieu, que la créature échappe toujours à son créateur, et qu’un tyran n’est jamais libre.
Robin Renucci, grand acteur populaire, fait grandir le personnage, au fur et à mesure de la pièce : plus il va loin dans le ridicule et l’odieux, plus il fait rire, jusqu’au tragique. Malgré un personnage un peu indécis dans la première scène, alors que son partenaire, Patrick Palmero, lui,  rend bien vivant,  Chrysalde, le raisonneur.
  On aurait aimé un Arnolphe plus tranquille sur son projet de bonheur et d’ “honneur“ garanti. À côté de lui, Jeanne Cohendy joue une Agnès fraîche, joyeuse (les sévères Maximes du mariage la font rire, tant elle est innocente), et elle est de plus en plus sérieuse à mesure que la pièce avance et qu’elle en découvre les enjeux : sa propre puissance et celle de l’amour : «Que ne vous êtes-vous, comme lui, fait aimer ?», dit-elle à Arnolphe, et celle de la tyrannie.
La  chute : l’arrivée miraculeuse d’un père rescapé des Amériques ne clôt pas tout. Maxime Mansion, dans le rôle d’Horace, plutôt mal habillé, dessinant son étourdi à gros traits, peine à charmer. Et si c’était une ruse du metteur en scène, afin que le spectateur pressente qu’Horace peut devenir, lui aussi, un nouvel Arnolphe, quoique encore innocent, qui va «dormir en assurance», une fois Agnès confiée aux soins de son meilleur ennemi, savourant lui aussi un «bonheur garanti» ?
Pour cette magistrale réflexion sur la liberté-et pas seulement celle des femmes-et en hommage aux personnages populaires que sont Alain et Georgette (excellents Laurence Besson et Philippe Dusigne, ce soir-là), Christian Schiaretti a choisi la farce.
Devant un décor de maison de poupée, dont la porte surbaissée condamne Arnolphe au gag répété de se plier en deux, il y a ce qu’il faut de manches à balai. Les acteurs jouent vite, même si la torpeur, soigneusement cultivée, d’Agnès ralentit les choses avec justesse.
 Et pourtant, il manque à cette version tréteaux qui sera suivie d’une version en salle, un je ne sais quoi dans l’excès, malgré la folie d’Arnolphe, pour que la représentation nous embarque complètement. Mais une petite dose d‘insatisfaction ne nuit pas, si elle nous pousse à nous interroger sur les replis d’une pièce, comme on l’a dit, incontournable.

Christine Friedel

La Grande escale des Tréteaux de France  au Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes. T : 01 48 08 39 74  jusqu’au 12 juin.

Les Malades

Les Malades d’Ántonio Alamo, traduction de Cristina Valuesa et Salwa Al Maïman, mise en scène de Jules Audry

imageAuteur, acteur et metteur en scène de 52 ans, bien connu en Espagne et aussi depuis 2011, directeur du Théâtre Lope de Vega à Séville, Ántonio Alamo a écrit et créé une douzaine de pièces  dont une trilogie Drunks (1993), Les Malades, Je Satan, Vingt-cinq ans moins un jour, Le Couplet noir. Il a été influencé par Samuel Beckett et son compatriote Fernando Arrabal.
« Trois colosses ont construit l’Europe dont nous sommes aujourd’hui les héritiers, dit l’auteur. Le premier d’entre eux s’appelait Adolf Hitler. Lui, avait rêvé que son peuple serait l’Elu, il avait rêvé que les Juifs disparaîtraient de cette terre.
Le second, Joseph V. Staline avait rêvé que la lampe allumée sur l’Union soviétique illuminerait le futur de l’Humanité.  Le troisième, Winston Churchill, avait un rêve plus modeste: une Europe dispensée de guerre pendant une durée de cinquante ans.
 Leurs rêves, comme nous pouvons le voir, étaient bien différents, mais aucun d’entre eux ne s’est réalisé. Nos trois colosses avaient au moins un point en commun : ils étaient hypertendus et atteints d’athérosclérose. Notre siècle est aussi hypertendu et atteint d’athérosclérose. Ma pièce peut être considérée comme une espèce de diagnostic. »
Cela se passe très précisément le 28 février 1953 ; Staline va dîner avec ses quatre ministres les plus importants :  Kroutchev, Malenkov, Beria et Boulganine, tous les quatre très haut placés dans la nomenklatura du Parti Communiste et qui ont sûrement commis autant de coups sanglants que le redoutable dictateur, mais qui tremblent devant lui, et n’ont aucune confiance entre eux.
Les-Malades_0_730_487Le lendemain, Staline est retrouvé inanimé, et meurt cinq jours plus tard… Simple crise cardiaque, ou crise cardiaque « aidée», on ne le saura jamais. Sa fille rendait Beria coupable du retard qu’on avait mis à le découvrir inanimé, sans disculper pour autant les autres membres de la direction; Beria avait ordonné la fermeture de la datcha et fait renvoyer tous les membres du personnel, menacés d’arrestation immédiate, s’ils se livraient à des confidences ou mettaient en cause la version officielle: « Staline, victime d’une hémorragie cérébrale dans la soirée, alors qu’il travaillait dans son bureau du Kremlin ». Pourquoi? Cette étrange mort du dictateur qui tient du polar,  a déjà été le thème de plusieurs films mais ici il s’agit d’autre chose.
   Dans la petite salle de la Loge, les quatre ministres sont assis ou debout autour d’une longue table nappée de blanc, où on a disposé les quotidiens de la presse occidentale, nombre de gros dossiers, une boîte métallique que Staline a  fait apporter mais dont aucun des généraux ne connaît le contenu, et enfin une caisse de bouteilles de vin rouge… Quelques téléphones à touches contemporains, et sur les côtés un canapé XIX ème rouge vif, trois petits meubles d’appoint avec lampes à abat-jour, et des plaquettes de comprimés pour rappeler discrètement que le dictateur est déjà malade.
 Le public, lui, est installé tout autour sur un rang de sièges et sur quelques gradins. Une seule et même entrée pour les comédiens et pour une cinquantaine de spectateurs maximum… Un dispositif scénographique pas nouveau (brillamment inauguré (1975) par Antoine Vitez avec Catherine, d’après Les Cloches de Bâle d’Aragon) mais qui convient à cette petite salle. Gros plan et plans d’ensemble, distance et proximité : bien vu !
 Jules Audry a eu aussi l’intelligence et l’audace (pas facile à mettre en œuvre mais réussi !) de confier les rôles des généraux à de jeunes jeunes acteurs, ses copains d’école : Thibaut Fernandez, Victor Fradet, Frédéric Losseroy, Ivan Nowatschok, tous les quatre efficaces, et il a fait jouer Staline par Abdel-Rahim Madi: diction très précise et gestuelle impeccable: le comédien est exceptionnel de justesse et plus que crédible dans la perversité et la cruauté dans le rôle de dictateur déjà âgé.
Sur le côté, un personnage ajouté, Serge Prokofiev (Olivier Maignan): joli clin d’œil, puisque le compositeur est mort le même jour (mais dans une quasi-indifférence) que le « Père des peuples » et qui joue, de temps à autre, de la contrebasse: petite aération bienvenue dans ce climat des plus morbides!

 Ici, aucune référence à un monde aujourd’hui disparu, et seul uniforme pour ces jeunes gens : chemise blanche, et cravate, pantalon, chaussures noirs. Donc, loin des vareuses et casquettes kaki militaires, loin aussi d’un mobilier traditionnel; bref, refus de toute anecdote et de tout pittoresque (samovar, etc.).
Et cela marche ? Oui, formidablement; le pari est mené à bien; même si au début, les jeunes acteurs ont un peu de mal à trouver le ton juste avant l’arrivée de Staline mais, dix minutes après, surgit un remarquable feu d’artifice dans l’interprétation pour soutenir un texte solide où Ántonio Alamo montre la toute puissance de la logique du langage, quand il est mis au service du pouvoir le plus absolu, avec droit de vie et de mort !
Hypocrisies en tout genre, coups bas, manipulations diverses et variées des généraux pour être au mieux avec le dictateur ivre de pouvoir, qui prend un plaisir sadique à les humilier à tour de rôle, et à diviser pour mieux régner : rien ne nous sera épargné! Et on assiste in vivo, à une impitoyable démonstration dans ce huis-clos, du fonctionnement politique le plus absolu, le plus  cruel aussi qui soit !
De quoi faire froid dans le dos, si l’on veut encore croire à un quelconque espoir en la race humaine qui semble continuer à porte en elle de futurs Staline.
Et la scène où le dictateur, en pleine paranoïa, sans aucun état d’âme et avec un sadisme raffiné, force Beria au suicide, et lui offre un revolver – mais non chargé-ce qu’évidemment Beria et le public ignorent- puis se moque de lui, est un moment d’anthologie.
Jules Audry a réussi ici un travail de mise en scène d’une rigueur et d’une force exemplaires, au rythme impeccable.
Il lui faudrait juste revoir la fin, un peu longue et encore mal calée, quand Staline s’effondre sur le canapé.
Mais sinon, en ces temps un peu moroses de fin de saison, quelle rare et divine surprise ! Ici, pas d’inutiles images vidéo, avec et sans caméra infra-rouge, pas de micros HF, pas de voix off, pas de ventilateur soufflant des feuilles mortes, bref, aucun de ces stéréotypes qui encombrent le théâtre contemporain comme dans ce pathétique Palmiers sauvages aux Ateliers Berthier dont nous vous reparlerons.
Malheureusement le spectacle n’est programmé qu’une semaine encore. Peut-on espérer qu’un théâtre important puisse le reprendre la saison prochaine? Cela serait justice. Jules Audry prouve avec ces Malades qu’il est bien de la trempe des nouveaux et bons jeunes metteurs en scène français .

Philippe du Vignal

La Loge,  77 rue de Charonne 75011 Paris. T : 01 40 09 70 40, les mercredi, jeudi et vendredi à 21 h jusqu’au 10 juin.
La pièce est édité aux Solitaires Intempestifs.

 

À y bien réfléchir

À y bien réfléchir et puisque vous soulevez la question, il faudrait tout de même trouver un titre un peu plus percutant, mise en scène de Philippe Nicolle

 

26000-abyr-09-sotteville-co-26000Créée par Philippe Nicolle et Pascal Rome, la compagnie des 26. 000 couverts a débuté aux festivals de Chalon dans la Rue et d’Aurillac avec Les Petites Commissions en 1995. Et elle a aussi collaboré trois ans plus tard  avec Arte pour l’adaptation de Direct ! un spectacle participatif mettant en scène le tournage d’un programme télévisé pirate.
En 2003, Philippe Nicolle et Fred Toush se sont engagés dans la lutte des intermittents avec la première “Manif de droite”. Puis  la compagnie nomade s’est installée à Dijon pour ouvrir son lieu de création, la Caserne des 26.000. Ont
suivi des spectacles comme Le Sens de la Visite, La Poddémie, Les Tournées Fournel, Le Grand Bal des 26.000, Le 1er Championnat de France de n’importe quoi, Beaucoup de bruit pour rien, et L’Idéal Club… Autant de surprises, allant de l’insolite au grotesque, toujours interprétées avec un sérieux imperturbable par une bande de douze acteurs complices qui se livrent maintenant à la Villette avec une ardeur débridée à une fausse répétition d’un spectacle sur la mort.
«On n’attendait pas autant de monde pour une sortie de résidence, après  quinze jours de travail. On doit saluer Clotilde Menez, du Ministère de la Culture, non de la Région et les nombreux partenariats locaux, Culture France etc. (…) Philippe Nicolle est au Mexique pour un stage d’écriture avec des personnes âgées. Nous n’avons que des débuts d’idées pour un spectacle de rue qui aura lieu dans un an, sur des exemples de mort subite ! »
Le comédien s’étouffe en lisant la note d’intention de Philippe Nicolle : «Perdre de vue la mort, c’est perdre le sens de la vie, l’absurdité risible de la mort; en répandant mes cendres sur le parking du Leclerc, je serai sûr que vous viendrez me voir au moins deux fois par semaine !».
Dans la fumée et les hurlements, on émet l’idée de brûler la mort, on la saoule car elle est venue chercher Giuseppe. Sur un air de fanfare, et après une scène de théâtre d’ombres, une échelle tombe : «On a représenté ce qu’on a répété». L’atmosphère devient de plus en plus folle: un pseudo-Philippe Nicolle qui sniffe de la coke et son complice menacent les acteurs qui se couchent.
Il les harangue : «La rue, c’est la vie, c’est de la fureur et du cambouis (…) La mort, la mort, la mort à un moment, ça déprime, pas de débat, on arrête». Tous les acteurs s’accusent de la mort, à la justice intergalactique. Ils entament un débat avec Gabor Rassov, l’auteur: c’est une fausse répétition d’un spectacle de rue sur la mort, mais le spectacle est la répétition d’un spectacle sur la vie.
Les comédiens s’écroulent en vomissant. «Le texte, il était empoisonné». L’auteur, lui, se pend, en évoquant la mort de Molière dans le film éponyme d’Ariane Mnouchkine. Cela se déroule dans un décor abracadabrant et dans un grand désordre…pourtant très ordonné. Beaucoup de rires dans la salle, surtout celui de notre voisine. s’esclaffant. On n’imagine pas bien ce spectacle dans la rue, et le vrai Philippe Nicolle qui apparaît à la fin, ne l’a bien entendu, pas voulu!

Créé en février dernier au Parapluie d’Aurillac, ce spectacle, déjà joué vingt-cinq fois, devrait connaître encore une soixantaine de représentations en France… Si vous aimez la compagnie des 26.000 couverts, courez-y!

Edith Rappoport

Grande Halle de la Villette, Paris  du lundi au samedi à 19 h 30, jusqu’au 9 juin, T: 01 40 03 75 75
www.26000couverts.org

Edith Rappoport

Rendez-vous Gare de l’Est

Rendez-vous Gare de l’Est, texte et mise en scène de Guillaume Vincent

 

rendez-vous-garde-de-l-est-01-elisabeth-carecchio-780x520Au départ, des entretiens réguliers le mercredi, Gare de l’Est, avec une jeune femme atteinte de troubles bipolaires. Pendant des dizaines d’heures, elle s’est livrée à Guillaume Vincent : «J’ai réécrit fidèlement sa parole, dit-il, sans rien changer (…) Mon travail a été celui d’un monteur.»
Derrière la maladie, il y a une personne, comme l’incarne  admirablement Emilie Incerti-Formentini qui parle, parle, à bâtons rompus : de sa nièce qu’elle doit garder, de son emploi du temps à géométrie variable, de son mari, de son désir d’enfant, irréalisable à cause de nombreux médicaments, minutieusement énumérés, qui lui font prendre du poids, et dont l’arrêt signifierait hospitalisation.

Elle évoque sa mère, son père, son travail, et, à plusieurs reprises, l’hôpital Sainte-Anne, où elle a été internée, en particulier au moment d’une crise majeure… La comédienne s’adresse au public d’un ton dégagé, quotidien, naturel : «J’ai aussi de l’Abilify, je trouve que le mot est poétique. Abilify, ça fait papillon, dit-elle. J’en prends une grosse dose et en fait, c’est un médicament, moi, je trouve que ça fait papillon fye, fly… et, en fait, c’est un médicament qui t’empêche de faire des interprétations et… parce que t’as tendance, quand t’es pas bien, à te dire, putain, ton pull, là y a du rouge, du bleu, ça forme un as de pique ou alors un oiseau à l’envers … »
Au fil du monologue, elle passe imperceptiblement à une parole plus grave, avec des accès d’humeur qui la traversent. Elle dit son couple qui se dégrade, son licenciement et ses heures perdues aux Assedic… Jusqu’au moment où elle quitte la scène. On entend sa voix sur un répondeur : «Pour mercredi, on annule, je vais me faire interner (… ) à Melun, dans une clinique.»

 On saisit alors à qui s’adressait ses confidences : à Guillaume Vincent, là, parmi les spectateurs, et qui l’a rejoint quelques instant plus tôt sur scène. Il ne s’agit pas ici d’exposer un tableau clinique mais de privilégier le vécu intime d’une femme, en proie à des phases maniaco-dépressives.
 La construction du texte prend en compte ce bipolarisme et Emilie Incerti-Formentini, soutenue par une mise en scène discrète, nous fait pénétrer, en douceur, dans les méandres d’une pathologie qui échappe souvent à l’entendement. Nous éprouvons avec elle la souffrance de cette femme, mais la comédienne garde la juste distance dans une interprétation sans pathos, et avec humour, elle ménage des respirations et des moments de rire.
Rendez-vous Gare de l’Est, pièce créée en 2012 à la Comédie de Reims, continue de tourner depuis, avec un succès, grâce à Emilie Incerti Formentini et son metteur en scène.

Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point, Paris jusqu’au 26 juin T : 01 44 95 98 21.
Rendez-vous gare de l’Est est publié aux Solitaires intempestifs.

ZULULUZU d’après la vie de Fernando Pessoa

 Chantiers d’Europe au Théâtre de la Ville:

p1 ZULULUZU  d’après la vie de Fernando Pessoa par le Teatro Praga

   D’entrée, on nous avertit que le spectacle peut prendre fin à tout moment et que « tout théâtre y est interdit », avec force invectives à la «boîte noire », «objet technologique pour Blancs » « avec son maniérisme normatif et disciplinaire».
« Marre de tes clichés ! » lance-t-on à ses «trois murs noirs racistes». A moins d’avoir lu attentivement le programme, on comprendra seulement après ce long préambule, le jeu de mots: Zululuzu sur Zoulous et Lusitanie. Fernando Pessoa a passé toute son enfance à Durban, où son beau-père était consul du Portugal : les huit comédiens se proposent donc d’explorer les liens entre le célébrissime écrivain lusitanien et l’Afrique du Sud, dont aucune de ses œuvres ne témoigne, alors qu’il y a fait ses études secondaires en langue anglaise, avant de regagner son pays natal, à dix-sept ans.
zululuzuNi biographie ni documentaire, le spectacle aborde cette terra incognita par des voies détournées : pas question ici de «tension entre fiction et réalité», mais un ensemble de numéros de cabaret où les acteurs affirment, en portugais, zoulou, allemand, anglais ou français, le droit à la différence.

Affublés de costumes colorés transgressant les genres, et derrière un défilé de grandes bannières à l’effigie de personnalités comme Nelson Mandela, le Dodo ou l’Antilope bleue, en passant par Nuit Debout, ils déclarent qu’est Zuluzulu, tout exclu, toute victime du racisme, d’homophobie ou de déprédations capitalistes, ainsi que tout résistant aux systèmes normatifs (dont le théâtre !). Des chansons ponctuent les tableaux de ce carnaval joyeux et bariolé, frisant parfois le mauvais goût, comme les comédiens le concèdent ironiquement.
Le Teatro Praga fédère des artistes issus de différentes disciplines, au  savoir-faire indéniable, qui nous livrent, en soixante-quinze minutes, un aperçu de leur talent, sans trop savoir eux-mêmes où ils vont dans cette pérégrination autour de la figure mythique du poète.

Leur quête les a menés jusqu’en Afrique noire, et leur spectacle comporte quelques tentatives formelles réussies, mais le public, lui, reste en rade. N’est-ce pas pour mieux brouiller les pistes, puisque l’auteur du Livre de l’intranquillité a enfoui sa personnalité sous une centaine d’hétéronymes, et n’a jamais révélé ses attaches secrètes au continent noir ?

Mireille Davidovici

Théâtre des Abbesses jusqu’au 4 juin T: 01 42 74 22 77
Short Théâtre, Rome, les 9 et 10 septembre. Sao Luiz Municipal Theatre, Lisbonne, du 15 au 25 septembre. Porto Municipal Theatre-Rivoli, Porto, les 5 et 6 octobre.

Le Lièvre blanc d’Inaba et des Navajos

 

Le Lièvre blanc d’Inaba et des Navajos, création de Satoshi Miyagi (en japonais sur-titré)

IMG_0619Dix ans après avoir inauguré le théâtre Claude Lévi-Strauss avec Le Mahabharata, qui avait aussi ensuite enchanté le public du festival d’Avignon (voir Le Théâtre du Blog), Satoshi Miyagi et sa compagnie du SPAC-Shizuoka Performing Arts Center ont été de nouveau invités par le musée du Quai Branly  pour y présenter une création originale.
 Six mois de répétitions au Japon, complétées par une résidence sur place, ont donné  naissance à cette épopée inspirée par L’Autre face de la lune de Claude Lévi-Strauss (2002). Le célèbre ethnologue voit une correspondance entre le mythe du lièvre blanc, relaté dans Le Kojiki, recueil de contes japonais du Vlllème  siècle, et la légende amérindienne plus récente, de l’Oiseau-Tonnerre. Selon lui, il existerait un troisième mythe d’origine, datant de l’époque des  grandes glaciations, donc avant la dérive des continents, qui aurait circulé de l’Indonésie à l’Alaska. Claude Lévi-Strauss n’a pas réécrit la fable d’origine et laisse les chercheurs libres de la retrouver. 
  Le public découvre successivement les mythes japonais et amérindien, joués, chantés et dansés par les artistes de Satoshi Miyagi, puis une marionnette représentant Claude Lévi-Strauss, relate ce mystère : «Tout se passe comme si un système mythologique, peut-être originaire d’Asie continentale et dont il faudrait chercher les traces, était passé d’abord au Japon, ensuite en Amérique.»
La dernière partie du spectacle, fruit de recherches, dialogues et expérimentations du metteur en scène et de ses acteurs, aboutit à une écriture scénique qui réinvente le mythe d’origine. Nous nous souvenons alors des grands moments de création collective au Théâtre du Soleil, mis en scène par Ariane Mnouchkine; spectacle total, Le Lièvre blanc d’Inaba et des Navajos s’y apparente et, en deux heures,  mobilise tous les artifices scéniques, avec vingt-six acteurs, chanteurs et musiciens en permanence sur le plateau nu, modifiant la place des instruments, et se changeant à vue, selon les tableaux.
Personnages simples, parfois naïfs évoqués ici avec poésie, le lièvre porte un kimono en tissu clair et un masque stylisé aux longues oreilles en paille, matériau qui est aussi celui d’un crocodile, joué par des comédiens rampant sur le plateau. Ceux qui jouent les animaux du mythe amérindien, portent de grands masques rappelant ceux de la célèbre troupe américaine du Bread and Puppet des années 70. Accompagnés de musiques et chants superbes.
Grâce à l’adaptation de la scénographie japonaise au théâtre Claude Lévi-Strauss, avec un surprenant final ouvert sur le jardin, le public, très proche de la scène, peut saisir pleinement les nuances de jeu des comédiens.

Exemple parfait de théâtre-récit, Le Lièvre blanc d’Inaba et des Navajos nous emporte dans un voyage fantastique, et au musée du Quai Branly, ce spectacle prendra une valeur symbolique. Un moment fort de partage et d’intelligence…

Jean Couturier

Spectacle vu le 3 mai à Shizuoka (Japon); présenté du 9 au 19 juin au Théâtre Claude Lévi-Strauss, Musée du quai Branly, Paris.
www.quaibranly.fr    

 

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