Lenz d’après Michael Reinhold Lenz
Lenz d’après Michael Reinhold Lenz, Georg Büchner et Johan Friedrich Oberlin, adaptation et mise en scène de Cornelia Rainer
Les tourments d’un écrivain-de tout homme, qu’il soit à l’orée de sa jeunesse ou dans sa maturité- et aux prises avec ses questionnements existentiels: telle est la posture attirante, mystérieuse et inépuisable, que porte à la scène la jeune et sagace conceptrice autrichienne Cornelia Rainer, femme de théâtre et de musique, versée dans les épanchements de l’âme et l’engagement du citoyen dans la société de la fin du XIXème et le début du XXIème siècle.
Il s’agit ici du poète et dramaturge Michael Reinhold Lenz, figure énigmatique d’une intériorité à la fois pleine d’ombre et de lumière, qui passionne en 1835, Georg Büchner, homme de lettres ténébreux, exilé à Strasbourg.Le jeune poète fera en 1777 au Ban de la Roche dans les Vosges, un séjour chez le pasteur Oberlin, au sein d’une communauté de fidèles à lui dévoués.
Cornelia Rainer ajoute au récit de Büchner, des extraits de ses pièces et les notes du pasteur Oberlin, réalisant le portrait d’un homme infiniment vivant, se tenant sur la brèche au-delà du vide, privilégiant l’expression d’un état d’urgence intérieur. Sur l’arête de cet abîme : reliefs et précipices montagneux, les Vosges pour Michael Reinhold Lenz, le Tyrol pour Cornelia Rainer, ou les Alpes Suisses pour la compagnie Schi-lunsch-naven. Le jeune homme, en quête de lui-même et de légitimité artistique, versera, soit du côté de la foi réparatrice du pasteur, soit du côté de la force libre de l’imaginaire. Salut inventé ou perte de soi, dans le néant du hasard de toute existence.
Le rêveur d’une utopie sociale de « l’homme européen » n’a guère de talent pour imposer sa vision d’une existence libre, ouverte et partagée avec ses semblables, et il ne trouve, à travers maladresses et caprices d’enfant, que l’incompréhension de son prochain pourtant réceptif aux interrogations initiales. Le jeune homme, philosophe et en proie à la douleur, perd peu à peu l’abri communautaire, pour finalement s’en exclure de façon irréversible.
Cornelia Rainer nous entraîne dans un monde disparu : rustique et stable. Et la demeure du pasteur nous livre le paysage intérieur de montagnards partagés entre rudes tâches domestiques quotidiennes et lectures religieuses édifiantes. Tables de bois, bassine d’eau pour la domestique lavant vaisselle et vêtements, linge qui sèche sur le fil, tenue sombre du pasteur et longue jupe de coton pour son épouse. Entre chants religieux et cantates de Bach, la paix tranquille des alpages…
La metteuse en scène met en valeur la beauté rude des détails d’un monde perdu: bois, cordes et fer forgé à la main, dévolu à la méditation et à la sagesse protestantes, que vient bousculer le martèlement sonore et musical des percussions de Julian Sartorius.
La cloche de chapelle tinte: le musicien met le couvert de la communauté, arpente et glisse, bravant montées et descentes vertigineuses d’une réplique de bois et d’acier de montagnes imaginaires, symbole mythique des prémisses industriels, dénotant à la fois le labeur ouvrier et le divertissement populaire. Julian Sartorius cogne le bois, le fer et la porcelaine, libérant des notes sèches qui résonnent dans l’effroi d’un monde sans maître où Lenz, poète et dramaturge, essaye de trouver sa voie.
Markus Meyer qui joue ce héros énigmatique répond aux sollicitations musicales, écho intense et grave à l’attente immense que peut véhiculer une telle image de recherche existentielle, entre désir de vivre dans l’instant et refus d’une foi aveugle. Le comédien est un Lenz immensément humain, parfois violent, espiègle et amusé, livré à des instincts qu’il tente de juguler malgré tout.
Vivre s’expérimente et ne s’apprend pas : remarquable démonstration de comédiens qui dressent des portraits d’époque mais aussi éternels. Dans un magnifique échange entre passé brut et présent à vif.
Véronique Hotte
Cour du lycée Saint-Joseph, jusqu’au 13 juillet.

