Dis-moi texte et mise en scène de Didier Guyon

Festival d’Avignon :

Dis-moi texte et mise en scène de Didier Guyon

 image«J’ai la tête … j’oublie … j’ai oublié ma vie. Cela porte un nom! Mais je ne suis pas mort … je me suis dis, on verra bien, ou plutôt, je ne verrai plus.» Des mots qui résonnent douloureusement dans la mémoire du spectateur à la sortie, des mots que Didier Guyon a recueillis auprès d’une dizaine de retraités de plus de soixante-dix ans dans la région de Saint-Brieuc, dont l’ancienne coiffeuse de Joséphine Baker, ou un médecin hospitalier. Ils  se racontent, et nous entrons dans l’intimité de ces vies fracturées.

 Didier Guyon, Laurent Stephan et I-An Su, sous des masques doux et presque familiers, donnent corps à ces voix fragiles, ou volontaires. On repense au Petits Pas de Jérôme Deschamps.  Avec des  gestes délicats et mesurés, les interprètes évitent toute caricature et nous offrent une heure de grande émotion. Si quelques accessoires viennent s’ajouter à l’évocation des personnages, ce sont la précision et la sensibilité de la mise en scène qui séduisent. Un bel hommage à ces hommes et ces femmes que la société moderne exclut peu à peu.
Allez découvrir ces vies qui vont bientôt s’envoler, c’est un vrai moment de partage théâtral. Nous n’oublierons pas cette dernière phrase prononcée avec fermeté : «Réussir sa vie, c’est partir dans l’ordre. »

 Jean Couturier

 Présence Pasteur, jusqu’au 30 juillet.

      


Archive pour 13 juillet, 2016

Nadejda de Jacques Kraemer

Festival d’Avignon:

AAEAAQAAAAAAAAlDAAAAJGVlMDAxOWMwLWRkNTEtNDJlZi04MDEwLTYzYjM2M2Y0NGYzYgNadejda de Jacques Kraemer, en collaboration avec Aline Karnauch, à  partir de Contre tout espoir, souvenirs de Nadejda Mandelstam, et des Poèmes et proses d’Ossip Mandelstam

Après avoir publié Trois nuits chez Meyerhold, où il mettait en scène Ossip Mandeslstam, Jacques Kraemer revient sur son écriture poétique, liée au destin tragique qui fut le sien. Précurseur de la modernité russe, le poète participa dès 1912 avec Anna Akhmatova, à la fondation du mouvement acméiste, et publiera essais et recueils de poésie dès l’année suivante.
 Figure emblématique de l’opposition à Staline, en raison de la diffusion inopinée de son Epigramme contre Staline, il connaîtra l’exil et le bannissement. Joseph Brodsky dit que c’était le plus grand poète russe du XXème siècle qui  mourra cependant d’épuisement et de faim, en 1938, au camp de la Kolyma.

Poursuivi, harcelé et arrêté à plusieurs reprises par le NKVD, le Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, auquel fut intégrée, en 1934, la Guépéou, chargée de la sécurité de l’État soviétique ! Il ne pouvait plus rien publier, et sa femme, Nadejda, sauvera une large partie de son œuvre, en apprenant par cœur une quantité de poèmes. Mémoire vivante du poète, mémoire aimante, Nadejda Mandelstam fait œuvre de résistance et témoigne d’une fidélité qui n’a d’égale que son intelligence du texte.
Elle comprend, soutient le processus d’écriture du poète, et publiera ses mémoires en 1970 : Hope against hope (Contre tout espoir), une œuvre majeure de critique politique de l’Union soviétique. Nadejda aura permis que soit publié le recueil des derniers poèmes et les Cahiers de Voronej du poète, après sa mort.

  Le spectacle monté par Jacques Kraemer,  fait alterner dit par lui-même, poèmes d’Ossip  Mandelstam, ou par Aline Karnauch, avec récits puisés dans les Mémoires de Nadejda. Avec  un prologue et un épilogue écrit à partir de textes de Joseph Brodsky, témoignant de la vie et du travail de ce couple hors du commun.
Ainsi conçu, le texte fait alterner le lyrisme, l’humour et le tragique sur des registres différents : récit, évocation lyrique, hymne, satire… Tous les genres et styles sont ici convoqués, mais le jeu des acteurs, lumière,  scénographie et musique (de György Ligetti) participent surtout de cette création scénique. Aline Karnauch y révèle un beau talent de tragédienne, posant le geste et la voix avec mesure. Grave, lyrique ou malicieuse selon les moments.

 Jacques Kraemer, lui,  campe un Ossip Mandelstam, plein d’esprit et de fantaisie. On est frappé par la dimension mimétique de ce spectacle, où les deux acteurs jouent avec bonheur l’intimité et la complicité rares qui s’étaient instaurées entre le poète et sa femme. Le moindre mérite de ce travail n’est pas de donner à comprendre (et en quelque sorte à revivre) l’exigence de l’écriture poétique : Ossip Mandelstam en effet n’écrit pas, mais compose, comme le font les musiciens. Avec, comme matériaux premiers, la musique des mots et la mélodie de la phrase. La justesse de l’image étant donnée par surcroît.
Nadejda est une petite forme mais bouleversante !

Michèle Bigot

Théâtre de Halles.

Un gros gras grand Gargantua

Festival d’Avignon:

Un gros gras grand Gargantua, texte de Pascale Hilion, mise en scène d’Isabelle Starkier

 gargantua-miniature-horizontaleEn entrant, les spectateurs se retrouvent nez à nez avec un personnage tout en rondeur. Son nom : Alcofribas Nasier, (anagramme de François Rabelais). Ici, tout est en place pour attaquer  la journée : console de jeux et casque sur les oreilles, énorme gobelet rempli de soda avec paille géante, et grand sac plein de popcorns… : l’univers quotidien et les jeux préférés d’Alcofribas.
Seulement voilà, ce jeune héros de 11 ans, à la chevelure ébouriffée et habillé de couleurs vives, a un problème existentiel. Il mange trop, beaucoup trop ! « Tu dois maigrir, Aricofils ! Avec un nom comme ça, lui dit sa mère, tu devrais être mince comme un fil ! »,.

Mais les oreilles bouchées par le casque, Alcofribas n’entend rien. Triste,  enfermé dans son monde, avec, pour seule compagnie, sa boulimie et ses jeux électroniques. Cela ne peut continuer ainsi. «Tu as un frigo à la place du cerveau ! » lui déclare sa mère. Et, au grand désespoir d’Alcofribas, ses parents décident de lui offrir comme cadeau de Noël, une cure d’amaigrissement à la clinique de Thélème.
Désemparé, et contre sa volonté, Alcofribas y entre mais reçoit heureusement la visite d’Eudemon, l’infirmier : «Je viens discuter avec toi et nourrir ton esprit ». Lui-même « ex-grand gosier », révèle à notre jeune ami, comment il a été sauvé par l’histoire d’un géant.
Cette confidence va bouleverser la vie d’Alcofribas !
« Devenir un grand gosier heureux sera désormais possible » précise l’auteure Pascale Hilion, pour laquelle et pour la metteuse en scène, il s’agissait à partir de ce deuxième roman (1534) de François Rabelais, d’écrire un texte,  et de créer un spectacle original et contemporain pour petits et grands.

L’écriture de Pascale Hilion maintient toute la profondeur et l’humour présents dans la langue rabelaisienne. «Sous le burlesque énorme, dit-elle, se cache une protestation courageuse ». La mise en scène fait appel à la commedia dell’arte, aux marionnettes et au film d’animation.
La musique, très beau travail de «métissage des genres musicaux » de Raphaël Starkier, entre en résonance avec l’étrangeté et le burlesque des situations dramatiques, et crée l’émotion.
 Le public suit avec ravissement le parcours initiatique de ce jeune adolescent un peu paumé et attachant. La magie théâtrale opère, et nous assistons à une rencontre ludique et profonde entre ce récit du XVIème siècle, et cette version théâtrale.

En cette période estivale, Un gros gras grand Gargantua nous invite dans l’univers enchanteur, mais très actuel et sans détour de la jeunesse et les relations humaines. C’est aussi une occasion de retrouver, ou de découvrir le monde truculent, si moderne de François Rabelais.

 Elisabeth Naud

 Théâtre du Centre, jusqu’au 30 juillet. 13 rue Louis Pasteur. T: 06 64 91 55 67. 

 

Caen amour

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Festival d’Avignon:

Caen amour , chorégraphie de Trajal Harrel.

 Sous forme de défilé de mode, cette performance d’une heure nous transporte dans  l‘imaginaire du chorégraphe new-yorkais, nourri par la danse moderne américaine, en particulier, celle de Loïe Fuller.
Les artistes tiennent à bout de bras ou près du corps, sans les porter, différents costumes de Junya Watanabe, Raf Simons ou autres couturiers. Ils se déhanchent, caricaturant les postures des mannequins, dans le style du voguing, une danse née dans les clubs gay afro et latino-américains à New-York, dans les années soixante-dix. Deux danseurs et une danseuse, parfois nus, tournent autour d’un décor en bois rappelant les voûtes du cloître des Célestins.

Nous avons souvent souligné l’interaction entre le monde de la mode et celui de la danse : avec un défilé théâtralisé à l’excès, Trajal Harrel  dénonce indirectement le sexisme et le colonialisme du XIXème siècle à l’exposition universelle de Chicago, avec une danse du ventre orientale, qui a ensuite inspiré les Hoochie-Coochie shows. 
Son père appréciait en cachette ces spectacles qui furent pour lui son premier contact avec la danse. Voguing et hoochie-Coochie nourrissent donc Caen amour. Ainsi le chorégraphe donne une une caution intellectuelle à ce spectacle et, en se trémoussant sur des musiques des années 70, accueille les spectateurs dont certains vont s’asseoir sur des coussins pour être au plus près des artistes, et sont invités, pendant le spectacle, à découvrir l’autre côté du décor.
Une double circulation s’instaure donc : celle des artistes, et celle du public qui apprécie pleinement cette pièce: rien de nouveau mais Trajal Harrel bouleverse nos codes de perception de l’art, et ce Caen amour décalé, est plus proche d’une performance que d’une chorégraphie. Comme par miracle, ici, ni micro ni vidéo: rien que pour cela, on a envie d’embrasser l’artiste, et de le remercie longuement pour la gaîté légère qui régnait ce soir-là dans le cloître….

 Le festival d’Avignon a vraiment grand besoin de ce genre de soirée!

Jean Couturier

Le spectacle s’est joué au Cloître des Célestins, du 9 au 12 juillet.
betatrajal.org

 

Teatro a Corte à Turin

Teatro a Corte 2016  à  Turin:

 Pour sa dixième édition, ce festival ne déroge pas à sa vocation : présenter le spectacle européen dans les demeures royales du Piémont. Pour mettre en valeur son prestigieux patrimoine de parcs et châteaux, Beppe Navello et son équipe programment d’année en année, des spectacles où prédomine le visuel : danse, nouveau cirque, théâtre de rue et installations…

 Picasso Parade, texte et mise en scène de Nicola Fano, chorégraphie de Paolo Mohovich

 picassoAu palais Madame, situé au Sud-Est de la Piazza Reale à Turin, on traverse des salles richement ornées de peintures baroques où sont exposés mobiliers, objets  prestigieux et statues de toutes les époques, dont un Jugement de Salomon et un Sacrifice d’Abraham imposants, sculptés dans l’ivoire dans le plus pur style XVIIIème.
 Puis on pénètre dans la salle des fêtes, pour une création dédiée à L’Arlequin de Pablo Picasso. Selon l’historien du théâtre Nicola Fano, auteur de La Tragedia di Arlecchino, les nombreux Arlequins du peintre, de folâtres, sont devenus tristes au fil des toiles, puis le peintre l’a représenté mort, en 1936, sur un rideau de scène destiné au Théâtre de Bussang (Vosges):  La Dépouille du Minotaure en costume d’Arlequin, aujourd’hui visible au musée des Abattoirs de Toulouse).

Fidèle à cette vision historique, la pièce commence par un tableau vivant, représentant  Les Saltimbanques (1906), avec quatre interprètes. Petit à petit, La Ballerine et Arlequin se déploient dans l’espace pour un gracieux pas-de-deux jonglé. Une narratrice commente (trop) longuement : il est question d’œuf, forme trop parfaite, anti-cubiste pour Picasso, qu’il préférait en omelette… Des allusions à la vie de Montmartre, au cirque, au cubisme accompagnent les évolutions du couple de jongleurs. À leurs habiles échanges de balles blanches et à leurs ébats dansés, se mêle le gros homme en rouge  qu’on voit sur le tableau, pataud et maladroit. A la fin, Arlequin, mort, sera emporté par le Minotaure avant que se reforme le tableau des Saltimbanques, pour les saluts.
Malgré un cadre qui se prête à la confrontation entre modernité et baroque, malgré aussi l’agilité des circassiens allemands Stefen Sing et Crisina Casiado, et la balourdise feinte de Tiziano Pilloni, la pièce reste au stade d’une idée de dramaturge. Parasité par un texte trop abondant, Picasso Parade n’arrive pas à nous émouvoir en mariant harmonieusement récit, musique, danse et jonglage.  

 Vu au Palais Madame le 7 juillet.

 Arc et Every Action par la compagnie Ockham’s Razor

 e840ab9be78f844001552bed5c60835aDans  Arc, tels les passagers de la Méduse, un homme et deux femmes se trouvent échoués sur un radeau en aluminium, suspendu par quatre câbles, à 3,5 mètres du sol. Le trio passera par tous les états du triangle amoureux : rencontre, amour, haine, jalousie, solitude, exclusion prennent, à cette hauteur, une tournure  dramatique.
Le dangereux radeau,  ici dispositif ludique, se fait balançoire, ou berceau, mais il peut aussi, ne tenant plus qu’à deux filins, prendre une trajectoire verticale, et  devenir un perchoir où les acrobates ne devront leur salut qu’à leur grande maîtrise des agrès.

Every Action confirme la stupéfiante virtuosité de la compagnie anglaise, dont les trois directeurs associés revendiquent le terme de « rasoir » pour caractériser leur travail  dépouillé : « Rasoir renvoie au fait que nous supprimons tout élément superflu. » Une corde unique, passant dans des poulies, retombe en deux pans d’une dizaine de mètres, et va servir de terrain de rencontre et d’exploration aux acrobates. Ce dispositif, reposant sur l’interaction des mouvements, de part et d’autre des poulies,  les contraint à l’écoute des autres. Une belle célébration de l’équilibre et de la solidarité.

Arc et Every Action: des pièces courtes, conçues et réalisées à la perfection. Mais simplicité ne signifie pas facilité : ici, les combinaisons les plus complexes se décomposent et se recomposent pour des créations exemplaires.

 Spectacle vu au théâtre Astra le 7 juillet.

 Delle Fiabbe e delle sedie  (Des contes et des chaises) de Marco Muzzolon

 Foto_sedia_SirenettaQu’imaginer de mieux, pour découvrir les jardins du palais Stupinigi, de nouveau ouverts au public, qu’un parcours ludique dans leurs vastes allées, à la recherche de chaises censées nous renvoyer aux contes de notre enfance ? Munis d’écouteurs qui nous en livrent des bribes, nous allons de Pinocchio (une chaise avec un  pied de pantin)  à La Princesse au petit pois (un petit pois vert repose sur un gros tas de coussins),  en passant par Le Joueur de flûte de Hamelin (un siège en forme de souris bleue),  etc.
Ni le texte ni cette chasse aux chaises-fables ne nous ont convaincus dans  cette rencontre imaginaire promise entre contes et chaises.

Vu au palais Stupigini le 8 juillet

Mais ce grand palais de chasse, dont la coupole centrale est surmontée d’un cerf, offre d’autres surprises: ses peintures, récemment restaurées, scènes de chasses grandiloquentes à la mesure des riches rois de Savoie. Et, à l’extérieur, de beaux spectacles nous attendaient :

 Évohé et Le Chas du Violon

 Les Colporteurs nous avaient séduit l’an dernier au festival d’Aurillac avec leur Chas du violon (voir Le Théâtre du Blog) qu’ils présentent ici, avec une autre petite forme adaptée à l’étonnante structure en étoile, réalisée en câbles et tubes, qu’Antoine Rigot a conçue avec un architecte, afin de pouvoir l’installer en tous lieux et d’y inviter des duos d’autres artistes.
Six formes brèves circulent ainsi car la structure a été dupliquée. Il aura fallu trois prototypes, explique Antoine Rigot, avant d’arriver à cette étrange construction géométrique qui s’avère très fonctionnelle et ressemble, en plus grand, à un agrès de square pour enfants. Les deux tonnes de tension des fils semblent communiquer leur puissance aux artistes…

 Évohé, mise en scène d’Antoine Rigot

 evohe 1DSC_1805jpgDans Les Métamorphoses d’Ovide, les Bacchantes s’écrient  » Évohé, évohé ! »  pour saluer le dieu du vin, Bacchus, qu’Ariane abandonnée par Thésée, rencontre sur l’île de Naxos. Munie de son célèbre fil, Julia Figuière s’aventure d’abord prudemment sur  l’Étoile ; Bacchus (Julien Posada) lui, l’observe avant de l’entreprendre et l’entraîner dans l’ivresse.
La dramaturgie, induite à la fois par la fable et la structure étoilée, engendre une forme dépouillée d’une pure géométrie : l’action se développe, le rythme s’accélère, et les figures des funambules se diversifient, de plus en plus complexes. Ils bondissent sur les fils, et dansent de hardis pas-de-deux.

Julia Figuière défie la pesanteur avec une bouteille de champagne sur la tête avant d’en verser le contenu dans des flûtes et de trinquer avec son partenaire. La grâce était au rendez-vous dans ces jardins, au coucher du soleil. Et la drôlerie en plus, avec Le Chas du violon, interprétée par Agathe Olivier et Coline Rigot, un jeu de rivalités et d’amour entre une mère sur des talons-aiguille, et sa fille en bottes de cuir : « Le fil, dit Antoine Rigot, est un passeur de la fragilité des relations humaines. »

A ne pas manquer : la tournée d’été des  petites formes de l’Étoile en France et en Europe.  Pour les vingt ans de leur compagnie, installée en Ardèche, Agathe Olivier et Antoine Rigot préparent chez eux, Sous la toile de Jheronimus, à partir du triptyque de Jérôme Bosch, Le Jardin des délices, qui se créera du 18 au 25 janvier prochain, à la Biennale internationale des arts du cirque à Marseille (www.lescolporteurs.com)

Vu au palais Stupigini le 8 juillet

 Instants de suspension, de et par Pauline Barboux et Jeanne Ragu

suspension «Un corps-à-corps aérien où l’un ne tiendrait pas sans l’autre», disent  les  acrobates. À l’issue de leur formation, se sont associées pour inventer la Quadrisse:  quatre drisses noires réunies, «  fines de dix millimètres, pour qu’elles disparaissent et dessinent l’espace. » Cet agrès, né de leur pratique de la danse aérienne, acquise notamment aux côtés de Kitsou Dubois, permet, selon la combinaison des brins, d’ouvrir et de transformer l’espace.

Devant le Palais de chasse, ficelées l’une à l’autre, dos à dos ou en cuillère, elles vont petit à petit, se défaire de leur étreinte, pour s’envoler ensemble le long des quatre filins suspendus à un haut mât. Elles défient avec talent les lois de la pesanteur sur la musique de Carmino d’Angelo interprétée par lui,  Pierre Ragu et Etienne Barboux.
Elégantes, et souriantes malgré les efforts fournis, elles nous enchantent. On les retrouvera avec plaisir dans le nouveau spectacle de l’Envolée Cirque, avec Traits d’Union en septembre, et dans la nouvelle pièce de Kitsou Dubois, R+O , les 26 et 27 janvier,  au Théâtre d’Arles.

Vu au palais Stupigini le 8 juillet

 Mireille Davidovici

(A suivre)

Le festival Turin Teatro a Corte se poursuit jusqu’au 17 juillet. T. +39 0105634352 www.teatroacorte.itv

 

 

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Le Mois de Marie, précédé de L’Imitateur

Le Mois de Marie précédé de L’Imitateur de Thomas Bernhard

  mois-de-marieSoirée diapos : un Bavarois en costume traditionnel de randonneur, avec hautes chaussettes et harnais de cuir (Pascal Rozand), projette sur un petit écran, balcons fleuris jusqu’à la gueule, vaches fleuries aussi, spécialités culinaires, et chalets de bois devant de grandes étendues verdoyantes : autant de clichés que l’on a de cette région…

Régulièrement, l’image d’un cimetière s’intercale entre deux photos, prétexte  à raconter un fait divers, plutôt macabre, et souvent sans « chute ». Des récits de morts, plus stupides les uns que les autres. Comme par exemple, celui  de ces habitants rendus fous par le brouillard qui sévit six mois de l’année dans leur village, ou ce père de famille, peut-être un lointain ancêtre de Xavier Dupont de Ligonnès, qui trucide ses enfants. Toutes ces horreurs débitées par notre montagnard comme des souvenirs de vacances. Drôle et terriblement cynique, et qui annonce bien la suite !

Apparaît une sorte de petit castelet à plat, sorte de plateau avec décor et nuages où sont installées deux vieilles en costumes et mantilles identiques, vamps version bigotes. Perchées au-dessus de leur village, elles pourraient aussi bien  être assises sur un banc toute la journée. Elles portent le même nom et devisent sur la mort d’un certain Monsieur Geissrathner qui, en sortant de chez lui sans regarder, s’est fait écraser par un Turc.
 Le racisme ordinaire n’est jamais loin, entre Turcs et Yougoslaves.
L’auteur épingle aussi l’hypocrisie de son pays où les gens se regardent, s’épient et se critiquent en s’adressant de larges sourires ! Malgré la drôlerie des propos, la mort rôde : d’ailleurs le personnage déclare, non sans humour : « Quelqu’un qui se tue, c’est quelqu’un de dangereux … mais on ne le sait qu’après. »

 Frédéric Garbe réussit à mettre en scène cette farce, sans lui enlever de sa teneur sordide. Accompagné de Gilbert Traïna, il incarne aussi l’une des deux commères qui flottent au-dessus du village et de sa petite route où passe l’ambulance. Leurs voix et surtout leurs gestes, très précis, se répondent en écho, par exemple, quand ils ajustent leurs mantilles. Cette chorégraphie accompagne leurs paroles et aussi leurs silences, tout aussi remplis de sens. Un excellent spectacle qui nous faire rire tout en nous glaçant le sang

Julien Barsan

Théâtre des Halles à 16h30 (relâche les 18 et 25) T.04 32 76 24 51

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Les Vibrants

Festival d’Avignon:


Les Vibrants
par la compagnie Teknaï, mise en scène de Quentin Defait

0fc13a_c816e5dfef4c4f17af39295a3ea28f65Parmi les nombreux spectacles sur la Grande Guerre, celui-ci  reçu le label de la mission du Centenaire de la première guerre mondiale et ont été le coup de cœur du Club de la presse, au festival d’Avignon 2014.  Eugène (Benjamin Brenière), jeune soldat engagé volontaire, qu’un éclat d’obus a laissé défiguré, est hospitalisé au Val-de-Grâce dans le service du docteur Morestin. Dans ce service des  gueules cassées, où les miroirs sont absolument prohibés, une jeune infirmière fera tout pour le sortir de son mutisme.
Eugène a une fiancée, Blanche, jeune comédienne que, dans son état, il  refuse de revoir. La grande Sarah Bernhardt (Amélie Manet), lors de sa tournée aux armées françaises, fait escale au Val-de-Grâce, invitée par le colonel Picot (Mathieu Hornuss) qui cherche à remonter le moral de ses hommes.
 Elle rencontre Eugène, se prend d’affection pour lui, et lui apprend son métier puis lui offrira le rôle-titre de Cyrano de Bergerac, un comble pour le soldat dont le nez est une prothèse. Surprise : il apprend qu’il aura Blanche pour partenaire.

Le texte d’Aïda Asgarzadeh (qui joue aussi dans le spectacle) est bouillonnant d’intelligence et déploie de beaux ressorts dramaturgiques, bien relayés par les comédiens  et la mise en scène. Cette saga humaine et historique rappelle la structure en fresque du Porteur dHistoire  d’Alexis Michalik, qui a triomphé à Avignon et au-delà avec lui aussi de jeunes comédiens.

Des rangées de tulle partagent le plateau en deux, et symbolisent les rideaux qui  séparaient les lits d’hôpital. Malgré un espace réduit, les quatre jeunes comédiens passent facilement d’une scène à l’autre, en modifiant l’espace du plateau. Les masques, très réalistes, contribuent à  l’unité esthétique du spectacle. On se laisse embarquer dans cette histoire émouvante et forte, grâce à une interprétation, des images et une travail sonore soignés… Autant de raisons d’aller voir  la mise en scène de Quentin Defalt.

Julien Barsan

 Théâtre de l’Alizé à 20h45 T. 04 90 14 68 70

 http://www.dailymotion.com/video/x20vsf2

Alors que j’attendais

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Alors que j’attendais, texte et dramaturgie de Mohammad Al Attar, mise en scène de Omar Abusaada en arabe,  surtitré en français

 

Quelque part en Syrie, un jeune homme est plongé dans le coma tandis qu’il continue de vivre au milieu des siens en esprit, éveillé mais invisible à tous. À travers cette présence irréelle, le patient, entre vie et mort, qui a milité pour les droits démocratiques de son pays, observe le quotidien de la vie réduite et empêchée de ses proches.

Le presque fantôme est en compagnie  d’un autre jeune, un DJ ouvert qui a connu la prison et dont l’expérience politique autre est passée par la police politique de Bachar El Assad, d’abord  force conservatrice attisée contre la Révolution en herbe et qui sera bientôt fauchée, puis par les camps djihadistes de Daesh, avant de réaliser que les deux camps mortifères se ressemblaient.
Les deux figures juvéniles qui ont connu la violence physique: torture, tabassage ou prison, sont installées dans les hauteurs, sculptures vivantes au-dessus de la scène, d’où ils observent les leurs qui vivent et existent, un piédestal qui les isole, s’adonnant à la musique dont ils ont fait une passion, bien que le jeune dans le coma descende régulièrement auprès de sa mère, de sa sœur, de sa fiancée et de son ami, sur le plateau, se faufilant derrière chaque personnage sans être vu ni perçu. Ceux-ci s’acharnent à recomposer le film que le jeune homme préparait un série de témoignages de la rue et de l’Histoire – manifestations d’un pays qui bouge et tente.

Les amis n’en finissent pas de réfléchir, de se poser des questions sur le présent et l’avenir du pays, engagés du côté du mouvement sans pourtant agir, produire ni décider pragmatiquement et efficacement : partir ou bien rester ? Pour le metteur en scène Omar Abusaada, cinq ans après la Révolution, le spectacle est l’occasion de faire le point sur la Syrie : le pouvoir en place n’est pas le seul obstacle à l’émergence d’une société nouvelle pour une génération dont les idéaux politiques régénérateurs animent la vie et les projets.

Un défaut manifeste apparaît dans la construction initiale de la société syrienne et son système familial, systématiquement orienté vers la religion et le père, qui est apparemment dans les affaires et la manipulation de l’argent, n’a guère été présent auprès de sa femme et de ses deux enfants. Celle-ci s’est plongée et immergée dans la religion:  lecture fébrile du Coran et port du voile qu’elle a voulu encore imposer à sa fille  qui s’en est libérée en fuyant au Liban.

Les violences commencent dans la famille et le regard qu’on porte sur l’autre – trouver sa raison d’être, une identité d’emprunt pour exister devant l’autre. La justice sociale ne peut être qu’atteinte qu’à l’échelle plus large du monde.Sur la scène, les acteurs sont précis et convaincants, engagés dans leurs convictions politiques d’un renouveau possible et plein d’espoir, même si ce futur immédiat à atteindre se présente comme marqué d’obstacles et de heurts.Le spectacle fait la part belle à la mesure et à la force délicate des attachements.
Saluons Mohamad Al Refai, Mohammad Alarashi, Fatina Laila, Nanda Mohammad, Amal Omran, Moulad Roumieh.

 Véronique Hotte

 Festival d’Avignon, Gymnase Paul Giéra, jusqu’au 14 juillet.

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D’une chute d’ange, exposition de Johnny Lebigot

Festival d’Avignon:

D’une chute d’angeconception et réalisation de Johnny Lebigot, lumières de Matthieu Ferry 160709_rdl_0013

Collection de végétaux et de graminées, suspensions, accrochages, élévations, sculptures, installations et performances, l’œuvre délicate et expressive de Johnny Lebigot fait du règne végétal, minéral et animal, le refuge d’un destin.
Dans la cave voûtée, le réfectoire, le patio, le salon et le jardin de l’hôtel La Mirande qui jouxte le Palais des Papes, l’exposition est conçue autour de la figure de l’Ange et du patrimoine d’Avignon.
Dans cette installation onirique, Johny Lebigot réalise avec des matériaux bruts et naturels,  des sculptures et des scènes, un monde surréaliste de théâtre d’objets, entre figurines et symboles.
Caverne d’Ali Baba, retraite de brigands, établi, retable et chariot, table de cérémonie, autel païen et sacré, nid, piège,…Le rêve immense s’envole dans les airs.
Le regard est ébloui par la variété des figures et constellations proposées, entre pensée et songe, figures du réel et créatures inventées, un bel entre-deux. Les lignes : toile d’araignée, regard en perspective et en diagonale, écho et miroir, se répondent les unes les autres, privilégiant l’horizontalité mais surtout la verticalité, l’élévation vers les hauteurs dans la projection des rêves et la poursuite de l’attrait céleste intérieur, monde inversé de voûte étoilée avec bois flotté de forêt suspendu.   Mouvements, expansions ou épaisseurs, recherche de légèreté entre l’à-peine vu et l’à-peine dit, la sensation et le geste ineffables, le fil de l’imaginaire se tend à l’infini.

La table de D’une chute d’ange, avec ses figures ailées, s’inspire  de grandes œuvres, comme Le Couronnement de la Vierge d’Enguerrand Carton, détrempe sur bois du Musée Pierre-de-Luxembourg à-Villeneuve lez-Avignon. L’Annonciation du Petit Palais à Avignon sont aussi invitées, accompagnant dans leur danse La Chute des anges rebelles de Brueghel.
Matériaux de récup’ trouvés au coin de la rue ou dans le bois de Vincennes, miracles naturels, dons d’amis – Bourgogne, Guyane, Afrique lointaine et pays exotiques : tout est prétexte à transformation, fabrication, réajustement et ordonnancement, comme s’il fallait à partir de restes végétaux, minéraux et animaux, retrouver les traces ultimes du vivant, de l’expérience extraordinaire et inouïe d’être au monde.

Le descriptif des œuvres imprime l’absolu de la poésie. Le Bestiaire pour Aladin indique « murales, pointes – crins de cheval, coquillages, cheveux, blancs, pierres » et pour les Scènes du monde « Murales – osier et ronce, pierre, lièvre, rongeurs, hérissons, pattes de marcassin, oisillon, mésange ». Et la Chute d’Anges invite au voyage, sur les traces de Charles Baudelaire : « bois flotté, ailes de canard sauvage, noix d’Amérique, divers fruits exotiques, oignon, os arêtes, pinces de crustacés, soles, saint-pierre, bar, os, crânes de divers vertébrés dont rongeurs, grenouilles, mammifère, champignons, orchidées, plumes, roseaux… »

Le premier miracle de toute vie est la capacité de porter le regard sur les merveilles d’être là: voir ce qui a vécu,  et bruit toujours autour de soi, au plus près des battements du cœur qui saisissent d’instinct ce qui continue d’exister dans la trace. Vivre et prendre conscience de la réalité du vivant qui perdure au-delà de la mort…
Un rendez-vous poétique avec soi et le monde sur les chemins des palimpsestes.  

Véronique Hotte   

Hôtel de La Mirande, du 9 au 24 juillet.  

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