Karamazov

Festival d’Avignon:

Karamazov, d’après Les Frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski, traduction d’André Markowicz, adaptation de Jean Bellorini et Camille de la Guillonnière, mise en scène de Jean Bellorini

160709_rdl_0661  À la façon d’une enquête policière plutôt bon enfant et d’un thriller à caractère social, philosophique et moral, Jean Bellorini, analyse avec patience les tourments des personnages. Comme on le sait, le sentiment de culpabilité conduira l’un des frères de la famille au parricide.
L’aîné, Dimitri, amoureux passionné, est revenu dans la bourgade pour réclamer l’héritage maternel à son père Fiodor Pavlovitch ; le second, Ivan, le philosophe, nourrit une haine similaire pour ce père sans cœur ni rigueur morale. Smerdiakov, fils illégitime et délaissé, plein de rancœur, en est réduit à la domesticité. Quant au plus jeune, le mystique Aliocha, sa piété le porte à la compassion.

En écho à ces graves tensions familiales, se joue tout près la tragédie d’un homme du peuple, offensé et dont l’humiliation meurtrit par ricochet le fils qui ne s’en remet pas. La justice, l’amour et la charité sont-ils possibles dans un monde sans Dieu? La responsabilité concerne-t-elle le meurtrier coupable ou Celui qui n’empêche rien ? Pour Jean Bellorini, Fiodor Dostoïevski ne pose pas tant la lutte du Bien contre le Mal, que la nécessité d’un Dieu censé accompagner l’homme dans sa quête existentielle.
Vanité! Ni justice divine, ni justice sociale : l’homme subit le vide, son cynisme et sa violence. Le discours du Grand Inquisiteur que reproduit Ivan, avec la fougue de Geoffroy Rondeau, reste significatif et porteur de sens : Dieu abandonne l’être définitivement. Et le peuple, misérable et innocent, est la première victime de ce  monde-bourreau.

À sa manière, musicale, colorée et festive, Jean Bellorini  imagine l’univers de ces hommes et femmes, bien-nés ou roturiers, purs ou moins purs, vaillants ou lâches, dignes ou indignes, que les jours maltraitent. Le spectacle s’ouvre avec la prise en charge du récit par une femme du peuple (le comédien Camille de la Guillonnière) poussant un landau, et qui raconte en voisine, la petite histoire, avec un air moqueur.

La carrière de Boulbon nous offre les pages illustrées d’un joli livre de contes. Sur le devant du plateau, un espace avec, de jardin à cour, des rails où glissent des sortes de cabines transparentes pour les scènes intimes. À jardin, une maison-qui est elle, immobile- celle du petit garçon et de son père, un repère dostoïevskien significatif de la condition humaine qui donne à voir l’impuissance sociale des petits, face aux mouvements assurés des plus grands.
Sur le large toit incliné d’une maison de bois qui pourrait être celui d’une gare, se hissent les figures d’une vie faite de passions et de douleurs : les frères, le père vil dans le cadre de sa fenêtre; l’enfant qui se souvient de la honte passée, et s’entretient avec le pédagogue Aliocha.
Ce toit-terrasse propose l’échange avec l’autre et l’au-delà : belle fresque que le  public regarde d’en bas.

 François Deblock incarne un Aliochan, ange rayonnant d’aujourd’hui essayant de comprendre ses proches. Jean-Christophe Folly, dans le rôle du frère aîné emporté, joue remarquablement sa partition, comme Karyll Elgrichi (l’altière Katerina Ivanovna), Blanche Leleu (l’émouvante Liza) et Clara Meyer (la rebelle Grouchenka). La musique de Jean Bellorini, Michalis Boliakis et Hugo Sablic est fidèle au rendez-vous, avec ses comédiens-musiciens, (piano et fanfare aux cuivres brillants percussions et instruments à vent installée sur une plate-forme glissant sur les rails. Marc Plas (l’amer Smerdiakov), chante un mélancolique Tombe la neige, un rappel plein d’humour du sentiment amoureux.

 La première partie de ce long spectacle est bien tenue mais la seconde s’égare dans des  monologues fébriles…. A vouloir désacraliser le drame dostoïevskien, et en surfant sur l’air du temps, avec la question religieuse, Jean Bellorini a sans doute trop négligé les enjeux existentiels du célèbre roman…

 Véronique Hotte

 Carrière de Boulbon, jusqu’au 22 juillet.

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