Du béton dans les plumes

Festival d’Avignon:

Du Béton dans les plumes, texte et mise en scène d’Axel Cornil

 46f117ea8d505418234123c04437f082cad9bf3afdd995d56fd0c40615fdc91d1cf424c2« La terre façonne les hommes. Même quand celle-ci est cachée sous la pierre, le bitume ou l’asphalte, même quand elle est meurtrie. Surtout, quand elle est meurtrie. « Ce préambule donne le ton de ce spectacle,  grave et poétique quand il évoque la région de Mons, dévastée par l’industrialisation puis par la désindustrialisation, ravagée par les guerres, où la jeunesse se désespère et ne rêve que d’ailleurs. Mais  Axel Cornil sait aussi être d’une drôlerie féroce et dérangeante.

Quatre comédiens fougueux se partagent le rôle de Pétrone, un jeune homme de vingt-cinq ans aux prises avec une impossible succession, qui hérite en bloc des guerres mutilations, sacrifices et  désespoirs conjugués  mais aussi… d’une maison en ruine.
 Ce fils d’architecte déchu, du nom d’Icare, et d’une mère noyée dans l’alcool, nommée Europe, aussi dévastée que le continent du même nom, est né, on l’aura compris dans une famille aussi en ruine. Ici, un réalisme brutal côtoie la dimension mythologique la plus onirique: un cocktail inconfortable mais convaincant et paradoxalement revigorant !

De rebond en rebond, l’auteur nous raconte la tristesse et la maladie de la mère, l’humeur sereine d’Icare, le père, pris dans d’épouvantables tempêtes morales, mais aussi les cigarillos du grand-père et les sandwichs mous des enterrements ! Ici, la mort et la maladie rodent à tous les coins de rue, et pourtant les quatre garnements qui se partagent les rôles au gré des besoins de l’histoire, ne manquent ni de fougue ni d’humour dévastateur. Entre franche drôlerie et nostalgie, le texte se déploie en évocations poétiques et scènes des plus tristes. Mais une fraîcheur de vie emporte ce fleuve de souffrances !
  Dans une scénographie (Thomas Delord) des plus épurées : des bâches en fond de scène, une autre sur le plateau, une table, cinq chaises, des plans d’architecte et quelques bouteilles de porto figurent cette maison de famille en chantier, dont les entrepreneurs désespèrent de tirer quelque chose. Métaphore de cette région abandonnée et des vies dévastées qui s’y accrochent !

Axel Cornil dirige ses acteurs comme un chœur : les  garnements s’en donnent à cœur joie : malicieux, nostalgiques, boudeurs, délirants, mais aussi gouailleurs impertinents !  Et il travaille une matière brute, avec des voix hurlant parfois ce patois borain,  ici chargé de  bouffées lyriques, dans  un jeu des lumières crues adroitement dispensées.

Un mélange de tons et une recherche quasi-rimbaldienne d’une écriture scénique nous arrachent au confort des productions formatées…

Michèle Bigot

Spectacle joué à La Manufacture, du 6 au 13 juillet.


Archive pour 15 juillet, 2016

Tirésias

Festival d’Avignon:

Tirésias, texte et mise en scène de Philippe Delaigue, création sonore et musicale de Philippe Giordani

photo Tirésias-min La scène esquisse une antre à peine éclairé, comme une caverne, ou un  grenier, avec ses étagères supportant des piles poussiéreuses et branlantes de boîtes de carton beckettiennes, recels énigmatiques d’étoffe humaine existentielle. Sont relégués là,  comme du temps compressé, des trésors accumulés de bandes d’enregistrement de quelques vingt-cinq siècles et plus, anthologies, compilations ou florilèges, dont sans doute La dernière bande, une pièce anachronique parmi d’autres, puisque l’acquisition en est plutôt récente; cette sélection concerne notre modernité ou post-modernité, des époques dites contemporaines.
Les boîtes méticuleusement datées égrainent Les Métamorphoses d’Ovide, des œuvres de Sophocle, d’Homère, patrimoine culturel et mémoire que le maître des lieux, Tirésias protège, depuis l’observatoire, près de sa fille. Pouvoir extra-lucide de prédire et prophétiser, tel est le talent du visionnaire.

 Le devin, remarquablement interprété par le comédien Thomas Poulard, avec  l’humour et l’ironie du prétendu sage face à la jeunesse qui l’interpelle) se montre nonchalant et bougon au possible, quand il est confronté aux questions brouillonnes des adolescents d’aujourd’hui auxquelles il doit répondre – par anticipation ou prévision – via Skype, un mode de consultation obligé, que maîtrise et contrôle la fille même de Tirésias (émouvante Héloïse Lecointre). Dans un mélange de piété filiale et de compassion pour les jeunes têtes en consultation.

 

« Aurai-je mon brevet ? », « Va-t-il répondre à mon sms ? », « Serai-je obèse plus tard ? », les questions fusent en vrac, demandent les jeunes pousses inquiètes. Tirésias s’empresse vite de se jeter sur sa couche pour se reposer, fermé à ces vaines questions, jusqu’au jour où Léo l’interroge sur son propre désir d’en finir. Le pédagogue le prend au mot, et lui propose un choix de morts viriles ou féminines, en se moquant du jeune préposé qui voudrait une disparition précoce.
Et Tirésias raconte comment il a conquis l’éternité, tout en perdant la vue, victime de l’opposition radicale de Zeus et Héra, époux vindicatifs, en conflit à propos de la question du genre-masculin ou féminin -de l’intensité maximale du plaisir.

 

À partir de sa propre expérience: homme d’abord, femme durant sept ans, puis homme à nouveau, le sage inventorie les histoires, celle de Phaéton par exemple, qui rivalise d’orgueil avec le char paternel face au Soleil, un char que le présomptueux ne maîtrise pas.
Jimmy Marais, jeune acrobate, mime les agissements de Phaéton, en équilibre près du Ciel sur les étagères, aux côtés de la fille de Tirésias, danseuse et amoureuse.

D’une chute incandescente trop violente, Léo ne veut pas. Tirésias pense alors à des morts plus douces, comme celle de Narcisse qui, à trop s’admirer, n’a guère vécu non plus, saisi par son reflet.

 De fil en aiguille, d’un conte ou d’une métamorphose à l’autre, Léo suit un chemin initiatique, passe par la prise de conscience et la connaissance de soi à travers douleurs, souffrances et expériences plus ou moins agréables :un principe de réalité qui n’occulte pas non plus le nécessaire principe de plaisir. Telle est la vie.

 La mise en scène ludique s’amuse des facéties joueuses de Tirésias, marionnettiste qui manipule ses figurines vivantes avec talent, humour et vraie générosité.  Et défilent alors les figures de la mythologie antique qui, pour Philippe Delaigue, portent «l’éternel recommencement de nos erreurs, de nos angoisses, de nos chimères et de nos amours ».
Un moment de théâtre agréable et édifiant.

 Véronique Hotte

 Théâtre Gilgamesh, jusqu’au au 30 juillet à 12h40, relâche les 18 et 25 juillet. T : 04 90 89 82 63

En cette journée de deuil…

Festival d’Avignon

imageBien entendu l’équipe du Théâtre du blog,très présente soir après soir aux représentations dans le in comme dans le off, s’associe de tout cœur à cette déclaration que nous a fait parvenir le Festival.

Tout est dit, et bien dit dans ces quelques lignes chargées de la grande douleur que nous ressentons tous: ce qui s’est produit à Nice, aurait pu aussi se passer dans la Cité des Papes. Un de ces nombreux soirs de fête théâtrale, comme elle en connaît depuis soixante-dix ans, et que le monde entier nous envie.
Mais, prophétiquement, il y a juste une semaine avant cette acte de barbarie, Angélica Liddell, en grande robe de lamé doré, ( une partie de son spectacle a trait aux attentats de Paris), s’avançait sur la scène du Cloître des Carmes et lançait au public ses imprécations: « Voilà pourquoi je vous dis que vous êtes à une semaine d’une nouvelle tuerie »….
Nous pensons à tous les innocents disparus de Nice et d’ailleurs, à tous ceux-et ils sont nombreux-qui luttent contre la mort, à tous leurs proches et aussi à tout le corps médical qui se dévoue pour sauver les survivants blessés, et à tous  ceux qui les aident à retrouver un sens à leur vie…

Ph. du V.

 

En cette journée de deuil, nous réaffirmons qu’un spectateur est une femme, un homme, un enfant engagé, sa seule présence fait mentir les ténèbres.
Être ensemble aujourd’hui est notre force. C’est un geste de résistance.
Horatio dit à Hamlet : « Suspend ta douleur pour dire mon histoire ».
Nous n’allons ni suspendre ni nier notre douleur, mais la dire, sans interrompre la vie et notre solidarité avec les victimes.
Nous allons dire encore l’histoire commune, la commune présence et l’espoir que nous nous donnons les uns aux autres.
Face à ceux qui veulent imposer le silence, nous vous proposons non pas de faire une minute de silence mais d’applaudir ensemble les forces de vie.

Le Festival d’Avignon

Suite aux événements tragiques d’hier soir, les membres de l’association Avignon Festival & Compagnies et tous les acteurs du festival Off  expriment leurs pensées à toutes les victimes et familles touchées par ce drame.
Depuis le début du festival, des mesures de vigilance ont été mises en place dans les salles de spectacles avignonnaises pour que l’accueil du public ait lieu en toute sécurité.
Le Off est un lieu de création, d’échange, de partage, de débat.
Le spectacle continuera, plus que jamais.
Nous ne nous tairons pas. L’art contre l’obscurantisme !

Le festival Off

 

 

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Floating flowers

 

Festival d’Avignon :

Floating flowers par la compagnie B.Dance.

   IMG_4823Au milieu d’une riche tournée européenne, cette compagnie taïwanaise a fait escale à Avignon pour notre plus grand bonheur. Il ne faut pas trop se référer au tract montrant  un danseur élevant une danseuse pour ne plus faire qu’un seul corps: une image anecdotique de ce riche spectacle… Quatre danseurs et quatre danseuses s’échauffent pendant l’entrée du public, puis vont tous revêtir un tutu. Les hommes torse nu, et les femmes moulées dans un body couleur chair.

On pense à Bella Figura  de Jiri Kilian. Sur une musique originale très présente, d’abord calme puis tonitruante de Kueiju Lin, après une première demi-heure plutôt sage et esthétique, les corps vont peu à peu se libérer dans une deuxième partie pleine d’audaces, avec postures en ligne, solos ou des duos d’une grande précision.
 Une rareté pour une compagnie asiatique: il y a ici à une débauche d’énergie et de plaisir communicatif, où la beauté des corps parasitée par des mouvements asynchrones, se trouve parfois en décalage avec l’harmonie induite par les tutus. Frappes des pieds au sol, alternances de mouvements de bras rapides ou lents, sauts surprenants,  et détournement de l’utilisation des tutus…

 Ces jeunes artistes ont une engagement total et Po-Cheng Tsai, leur chorégraphe de vingt-neuf ans a vu à Taipei les travaux d’Hofesh Shechter et de la Batsheva dance company: cela se voit. Il travaille avec ses interprètes depuis leurs études de danse à l’Université, et chacun-danseur ou chorégraphe-s’est nourri de l’imaginaire de l’autre.
Le spectacle s’inspire d’une cérémonie religieuse de Taïwan : la Fête des lampions sur l’eau; référence peu lisible pour un non-initié, dans une chorégraphie, plus proche de la tempête que d’une mer calme et romantique.

Courez voir cette pièce d’une heure qui ne sera pas présentée en France, car l’Angleterre et l’Italie l’attendent cet été. Il faudra suivre de près le parcours du Po-Cheng Tsai, et on espère vraiment que l’un de nos grands théâtres consacrés à la danse pourra  le programmer la saison prochaine.

Jean Couturier

CDC-Les Hivernales du 10 au 20 juillet.

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