Ça va, ça va le monde !

Festival d’Avignon:

Ça va, ça va le monde !  Lectures organisées par RFI (Suite)

 Dans l’enceinte ombragée et fleurie, protégée du mistral du jardin de la Maison Jean Vilar, Hôtel de Mons, ces lectures se poursuivent et nous promettent encore de belles surprises. (Voir Le Théâtre du Blog)

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               Photo Pascal Gely : Lecture de Parfois le vide ; Géraldine Keller, Raharimanana, Tao Ravao, Jean-Christophe Feldlander

Parfois le vide de Raharimanana, lecture dirigée par l’auteur

  »Tout cadavre laissé au sort a succulence de carcasse (…) macéré à nos malheurs (…) amas d’impuissances… » Ainsi débute cet étonnant poème dramatique adressé à un certain Momo, et à nous tous. Dans une prose imagée et rageuse, l’auteur malgache joue de la langue : allitérations, répétitions, constituent une musique au-delà des mots :  » J’écris avec la musique, dit-il, les mots portent une part de rythme que les musiciens peuvent relayer. »

Accompagné de son complice de longue date, créateur du blues malgache, Tao Ravao, au kabosy et à la valiha et Jean-Christophe Feldlander aux percussions, le poète partage son texte avec la chanteuse lyrique Géraldine Keller qui se définit elle-même, comme « pneumo-facturière de matière sonore volatile ». Ce quatuor remarquable nous embarque pendant une heure dans une diatribe sulfureuse et bouillonnante contre le monde tel qu’il va, avec ses migrants fuyant la guerre, la dictature et la pauvreté :  » Il ne suffit plus que tes gouvernants t’égorgent, il t’en faut d’autres. Mondialisation ( …)

« Nous étions des oiseaux qui marchions contre des créatures de fer (…) » mais l’atterrissage est difficile   »Tu auras été un oiseau magnifique mon ami… tu pars ton passeport s’appelle oubli, Momo. »

 » Je regarde le monde, je ne peux pas fermer les yeux, explique l’auteur quand on l’interroge sur la noirceur de son propos. C’est la parole qui me tient debout ; avec les mots, je vole. »  Il y a cependant beaucoup de lumière dans ce texte.

Un grand moment d’émotion que l’on souhaite retrouver la saison prochaine au théâtre d’Ivry qui soutient le projet.

Mireille Davidovici

Diffusion le 7 août à 12h10 sur RFI 
Le texte est paru aux éditions Vents d’ailleurs.

 

e-passeur.com de Sedef Ecer mise en lecture d’Armel Roussel

 On nous annonce, ex abrupto, que c’est la fin de l’ONU, que les États n’existent plus, et que seules subsistent des entreprises;  un pour cent de la population mondiale détient toutes les richesses et les quatre-vingt-dix neuf pour cent restant  sont des réfugiés, condamnés à l’errance.

Heureusement, les  humains ont leurs smartphones et e.passeur.com :  » Très chers migrants vous n’aurez qu’une seule arme, votre écran mobile (… ) Cher réfugié, grâce à e-passeur.com, tu auras un compagnon de route, tu pourras te diriger (…) retenir un matelas dans un camp de clandestins… » Ainsi parle l’homme qui a fondé ce système et dirige désormais deux milliards de téléphones : « Tous les chemins mènent à mon site web. »

Dans ce futur effrayant, on entend encore des hommes et des femmes correspondre par Skype… En particulier, une sage-femme guatémaltèque, une coiffeuse de Hanoï et une archéologue syrienne: leurs routes finiront par se  croiser…

Ce texte n’est pas que science fiction et nous secoue par ses effets de réel. Sans un mot de trop et ici, remarquablement adapté et lu pour les ondes, il constitue un appel au secours. Mais il nous réserve quelques bulles d’amour avec trois beaux portraits de femmes.

 » Le monde qui nous entoure est aussi cynique que je l’ai écrit, dit  Sedef Ecer. En Turquie, j’ai constaté que mon  pays devenait une prison de migrants à ciel ouvert; j’ai écrit dans l’urgence. » La pièce, créée à Istanbul et à Izmir par l’auteure, sera reprise dans la version française qu’elle a elle-même établie, au théâtre de Bussang, cet été,   ainsi que First Lady, qui sera réalisée par Vincent Goethals.

M. D.

 Diffusion sur R.F.I. le 14 août à 12h10.

Les deux textes viennent de paraître à L’Avant-Scène.
Les lectures organisées par RFI continuent jusqu’au 20 juillet, au jardin de la Maison Jean Vilar,  rue de Mons à 11h30

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Sedf Ecer : photo de Pascal Gely

 


Archive pour 18 juillet, 2016

Braises et cendres

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Festival d’Avignon:

Braise et Cendres, Quelques pages arrachées à la vie rêvée de Blaise Cendrars, d’après les œuvres autobiographiques et poèmes de Blaise Cendrars, adaptation et mise en scène de Jacques Nichet

   Féru de littérature, le metteur en scène avoue avoir redécouvert un auteur qu’il croyait connaître, Blaise Cendrars (1887-1961), poète, romancier, reporter et mémorialiste dont l’œuvre s’inscrit sous le signe du voyage, de la découverte et de l’exaltation folle du monde moderne, entre réel et imaginaire. Le dramaturge dit avoir ouvert les yeux, une fois pour toutes, grâce aux deux livres de la Pléiade publiés sous la direction de Claude Leroy, avec, entre autres ses récits autobiographiques, force de l’écriture et de l’imagination, narration libre et vive. Où Blaise Cendrars «attise sous les cendres du passé quelques braises toujours prêtes à s’enflammer», d’où le jeu des sonorités en écho avec   ce nom:  Cendrars et le titre: Braise et Cendres. L’image du feu et de l’incandescence lumineuse comme métaphore de l’œuvre.

 La scénographie de Philippe Marioge, rehaussée par les lumières de Jean-Pascal Pracht, se présente comme une fresque posée au sol, vaste étendue volcanique de lave en écoulement, familière des paysages asséchés et ravagés de l’Etna, peinture de flammes d’or, d’ocre et orangé, prête à rougeoyer sous le vent. Entre ombre et obscurité, instantanés de lumière éblouissante, Charlie Nelson arpente le plateau, renverse une chaise et se tient en équilibre sur un pied.

Puis, il endosse la capote des Poilus, et raconte les horreurs de la Grande Guerre. L’acteur, tête et dégaine de baroudeur que rien ne saurait effrayer : la vie n’est qu’un jeu d’enfant à ses yeux, et il convoque sur le plateau sa propre parole avec apartés, considérations existentielles et états d’âme. Mais il invite aussi à ses côtés des figures proches qu’il incarne, lors d’un geste ou d’une inflexion de la voix : sa mère, son père, ses camarades du front, son amie fragile. Blaise Cendrars ne désespère jamais et rien n’arrête son périple planétaire : humour, accès de colère, gouaille et panache, le marcheur qui n’a pas tant bougé que cela, ne se lasse ni ne se fatigue : la vie à préserver déclenche son joli moteur de vitalité.

 La réalité et l’onirisme rivalisent à travers un verbe brut ou bien rêveur. Dans le recueil Les Feuilles de route, l’un des premiers poèmes, Tu es plus belle que le ciel et la terre, une déclaration d’amour, privilégie les pouvoirs du voyage :«Quand tu aimes il faut savoir / Chanter courir manger boire / Siffler / Et apprendre à travailler/  Quand tu aimes il faut partir / Ne larmoie pas en souriant / Ne te niche pas entre deux seins / Respire marche pars va-t’en… »

 Un hymne à l’amour et à la vie dans le secret de l’énigme et les mystères inépuisables, une présence restituée  grâce à l’incarnation de Charlie Nelson.

 Véronique Hotte

 Théâtre Le Petit Louvre, jusqu’au 30 juillet à 14h10, relâche le mardi. T : 04 32 76 02 79

 

Un Batman dans la tête

img_1229_copieUn Batman dans ta tête de Léon David , mise en scène d’Hélène Soulié

   Matthieu, un adolescent assez paumé se réfugie comme tant d’autres derrière sa console de jeu pour fuir un mal-être, et dans un environnement qu’on devine hostile, et Batman, figure mythique, devient son seul ami. Le jeune homme s’identifie de plus en plus à lui, mais dans un isolement total.

Le texte s’inspire d’un fait divers : à Béziers, un lycéen avait menacé ses camarades avec un hachoir, pour ressentir une émotion!  Mathieu, qu’on voit de dos, allongé dans une baignoire s’adresse à lui-même, grâce à un grand miroir-belle idée de scénographie-ne contrôle plus grand chose de sa vie et parle, parle dans une sorte d’exorcisme. L’auteur sait visiblement de quoi il parle: comédien et éducateur auprès d’adolescents, pour lui, seule « la maltraitance invisible et taboue peut-être à l’origine de cette psychose ».

Clément Bertani est vraiment impeccable, parfaitement crédible et fait de ce Batman, un être  attachant, voire émouvant, mais aussi de très inquiétant, déjà sur la voie de la schizophrénie. Et on le sent vite capable de « passer à l’acte » comme on dit.

Nous n’avons pas été vraiment séduit par le texte, quand même assez bavard et répétitif, mais la remarquable mise en scène et la direction d’acteur d’Hélène Soulié sont d’une rigueur et d’une exigence absolue.  Et pas si fréquent dans le off: la salle affiche complet…

Philippe du Vignal

Artéphile jusqu’au 30 juillet à 19h. T: 04 90 03 01 90.
Les pièces de David Léon dont  Père et Fils  et Sauver la peau sont publiées  aux  Editions Espaces 34.

La Nuit juste avant les forêts

Festival d’Avignon:

La Nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Didier Taudière

 

Lanuit-off16-©Melando MJ Huet-2Le lieu, une évidence : un centre nautique bétonné sur l’île de la Barthelasse qui tient de la friche, du blockhaus, du hangar abandonné, de la zone interdite. Y coule le fleuve, promesse de déplacements possibles. Au loin, la cité des Papes que les prémisses du coucher de soleil couvrent d’or. La lune pour témoin. Et puis les « cons qui stationnent ».
Les spectateurs, tas de badauds désorientés, se sont donné rendez-vous ici pour une fuite en avant, à la poursuite d’un homme en jean noir crasseux et troué, au blouson de cuir déglingo qui rappelle furieusement l’auteur, ange déchu. « Beau hideusement », aurait dit Arthur Rimbaud.

Le mec : il pue la bière, le cri de révolte et la solitude.  A ses côtés, un compagnon de route, destinataire fantôme du soliloque, un militaire de fortune, avec sa guitare électrique en bandoulière : le musicien Patrice De Benedetti. Le journal Minute dépasse de sa poche. Le contre-chant reggae avec rifs punks fonctionne bien. Il met la pression et agace comme un insecte.
C’est le crépuscule. La compagnie des Sirventès nous propose de courir derrière ce texte halluciné, à la recherche d’un frère, d’un autre à aimer, alors que rien ne paraît possible. Bernard-Marie Koltès fait de cette œuvre en apnée, soixante-trois pages sans ponctuation, « l’expression, la longue expression d’un désir unique. »

Didier Taudière qui a choisi l’extérieur pour terrain de jeu miné, saisit au col l’ivresse de vivre, le sexe et le langage. Félicien Graugnard, à l’origine de ce projet, a l’étoffe des anti-héros. Nerveux, traqué, vacillant, son jeu tient du parkour (cette discipline qui mêle escalade et gymnastique dans des décors urbains).
En équilibre instable sur les poutres de béton, les grilles, les toits, défiant le vent, son personnage semble se jouer du danger, des obstacles, plier l’architecture à son désir. Il rencontre,  percute,  esquive. Il en est de l’espace comme de la rencontre amoureuse : « Dès qu’elle ouvre sa bouche pour dire les grandes phrases, je suis pour me barrer ». En lisière de trottoir, il agit en funambule salement gracieux.
Bernard-Marie Koltès  ( 1977), peint ici un monde de putes, d’étrangers, d’incompris, où l’armée, les ministères et les flics, « le clan des entubeurs, des petits salauds techniques » confisquent tout, lieux publics et travail. Même urgence. Même flamboiement.

 Voici un travail très audacieux. Didier Taudière a choisi la rue-et ce lieu-ci – avec une grande pertinence. Les images-choc foisonnent et se sur-impriment comme par effet de persistance rétinienne. La dramaturgie s’accorde à la nuit. L’énergie y est reine. Du théâtre comme on l’aime, impur, obscène, et dérangeant. La parole résonne avec force, se fraie un chemin puissant au milieu des spectateurs. Eux aussi, de manière inconfortable, sont impliqués dans l’expérience de recherche d’identité, de positionnement dans l’espace et parmi les autres. Tout signifie. Malgré la noire lame de fond, ça irradie d’espoir.

« … Camarade, camarade, moi j’ai cherché quelqu’un qui soit comme un ange au milieu de ce bordel, et tu es là, je t’aime… »

Stéphanie Ruffier

La Manufacture, hors les murs : prévoir une bonne demi-heure avec navette fluviale pour rejoindre la base nautique sur l’île de la Barthelasse, jusqu’au 28 juillet, à 20 h 30. T: 06 33 24 85 64

 

 

Au Coeur

Festival d’Avignon:

 

Au Coeur de Thierry Thieû Niang

   au_coeur_uneDans l’église gothique de la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon, où, de part et d’autre de la nef, sont alignées deux rangées de chaises, le silence a pris place. Cette église a perdu son sanctuaire au XIXème siècle, et la vue s’ouvre désormais sur le mont Andaon, le fort Saint-André et le ciel. Magnifique prologue !
Puis, lentement arrivent et s’immobilisent les comédiens-danseurs. Une série d’objets : jouets, fleurs, jante de roue de voiture,  gants de boxe et de chantier, mot : « NEON » affiché en tubes fluo par Claude Lévèque à qui on doit la scénographie, etc. jonchent le sol..
 Pour ce projet, Thierry Thieû Niang a fait appel, à de jeunes amateurs de la région de huit à dix-huit ans. La rencontre a eu lieu en décembre 2015 : «C’était juste après les évènements de novembre, dit-il, j’ai cherché avec eux ces mouvements individuels et collectifs, ces élans vers le haut… Nous avons travaillé sur le poids et l’envol, chanté aussi des berceuses… ». Les textes sont de l’écrivaine vietnamienne, Linda Lê.
Pendant soixante-quinze minutes, dans un cadre hors du temps quotidien, se succèdent des tableaux poétiques, avec un chant a cappella : « L’âme se repose, la nuit la vie est belle », un instant parmi d’autres, de toute beauté.

Grâce et véracité des gestes de ces tout jeunes danseurs, musique superbe, interprétée par Robin Pharo,qui joue de la viole de gambe et qui chante: le spectacle retient, dans un silence religieux, l’attention du public. «Je trouvais intéressant de convoquer, parmi les jeunes enfants et adolescents, une matière classique, ancienne, presque lointaine », dit Thierry Thieu Niang. 
Au fil des scènes, tous ces jeunes corps s’emparent de l’espace : « Pour travailler des danses comme des paysages intérieurs, abstraits, biographiques aussi. Des portraits au présent qui interrogent l’intérieur et l’extérieur, (…) ». Ils dansent en duo, mais aussi, à travers le geste chorégraphique, se combattent, s’appellent, se cherchent dans la foule, dorment, rêvent, et tombent d’amour, sous les coups,  d’émerveillement, et après leur dernier souffle… Ce spectacle est proche d’une grande fresque dansée, animée par cette figure esthétique de la chute. Le rythme ne cesse de s’intensifier et l’émotion de grandir : « Un enfant joue à tomber. (…) Il se relève et recommence. (…) Il dit qu’il joue à faire le mort ! A quoi joue-t-il ? Et nous, que voyons-nous tout à coup de cette immobilité, de cette suspension ? ».

Thierry Thieû Niang nous émeut, quand il prend comme thème, l’ambivalence de cet évènement qu’est la chute d’un enfant, d’un adolescent. Touché par ce mouvement, et frappé par des images comme la photo du petit Aylan, et de jeunes corps abandonnés , échoués sur les côtes ces derniers mois, le chorégraphe et metteur en scène nous offre une création, à la fois grave et pleine d’allégresse.
Avant d’être artiste, il fut d’abord instituteur et psychomotricien ; à vingt-trois ans, la danse va bouleverser sa vie et il créera ses premières pièces en 1993. Le théâtre occupera aussi une place de choix dans son parcours et il devient le complice de Patrice Chéreau pour la mise en scène de La Douleur de Marguerite Duras et pour La Nuit juste avant les forêts, de Bernard-Marie Koltès.   

Ce spectacle tout en finesse du début à la fin, ne cesse de surprendre. Les corps dansants, le jeu poétique avec les objets, le poème proféré par la plus jeune des fillettes (huit ans), petit ange aux longs cheveux blonds, procurent aux spectateurs un moment d’émotion profonde, un souffle de légèreté et une mélancolie si nécessaires à l’âme, en ces temps sombres et si violents…

Elisabeth Naud

Le spectacle a été joué à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon ; les 15, 16 et 17 juillet et
 se poursuivra à la salle de la collection Lambert à Avignon, les 21, 22 et 23 juillet : 04 90 14 14 14.

   

 

 

Heimaten et Les Idées grises

Festival d’Avignon :

XS, un programme de formes courtes, proposé par la SACD France, la SACD Belgique, et le Théâtre National de Bruxelles, et qui  n’excédent pas 25 minutes et  jouées dans le Jardin de la Vierge du lycée Saint Joseph.

160713_rdl_2899Heimaten, conception et mise en scène d’Antoine Laubin, écriture et dramaturgie d’Axel Cornil, Thomas Depryck et Jean-Marie Piemme

Antoine Laubin a réuni ces trois auteurs, pour écrire autour de la notion de patrie et d’appartenance. Heimat a plusieurs sens en allemand : patrie, maison, village, tous lieux constitutifs de notre « chez soi ».
Lily Noël et Hervé Piron parlent devant un écran sur leurs quartiers, en Belgique. Sur l’écran, Olivier Simon et Rika Weniger, eux, engagent le dialogue avec ces deux Belges,  chacun évoquant ce qu’est pour lui ce fameux Heimat, comment on se l’approprie et comment il influe sur notre personnalité. De la philosophie en mode joyeux et parfois drôle, qui pose les bonnes questions… L’interaction entre les comédiens à l’écran, et au plateau se fait bien, et pour cause, ceux à l’écran sont en direct, cachés non loin…
 Un bon moment de réflexion positive qui fait du bien.

160713_rdl_2960Les Idées grises, conception et interprétation de Bastien Dausse et François Lemoine

Bastien Dausse et François Lemoine de la compagnie Barks, proposent une réflexion sur la quête de liberté absolue, sous forme d’acrobaties. D’abord un petit numéro de chaises en équilibre où l’on risque la chute. Puis des jeux sur une table, un tapis, et une bagarre à la ventouse-déboucheur d’évier…  Interprétés avec talent, ces numéros ont un air de déjà vu,  à l’esthétique un peu vieillotte.
Puis les acrobates pénètrent dans une tente blanche fermée sur trois côtés, l’ouverture, invisible au public donnant côté jardin. Une caméra projette la captation sur la bâche et on les découvre, assis à une table et bougeant bizarrement, attirés par le plafond.  Bastien Dausse et François Lemoine tête en bas : image projetée retournée ! Belle prouesse et superbe idée ! Ce spectacle, mollement commencé, finit par une performance inattendue et poétique.

160713_rdl_3112Axe, conception et interprétation de Thierry Hellin et Agnès Limbos
accompagnement artistique, création sonore de Guillaume Istace

On retrouve ici Agnès Limbos, grande spécialiste du théâtre d’objets et Thierry Hellin, acteur charismatique qu’on avait tant aimé dans Childeric d’Éric Durnez. Deux aristocrates déchus, seuls dans leur petit intérieur cossu, ne se parlent plus guère, et ne se comprennent plus du tout. Madame parcourt la ville et au-delà, pour trouver du thé, Monsieur va piocrer dans le réfrigérateur ; ils se poursuivent  autour du tapis…

Thierry Hellin ridicule à souhait, en bottes de cuir, slip et robe de chambre. Agnès Limbos sait faire rire juste : une petite moue, un petit geste et nous voilà hilares !  On rit de ces êtres décadents qui s’effondrent comme le lustre qui dégouline sur la nappe.
Même un peu moins construite et fournie que Ressacs, l’excellent dernier spectacle de la compagnie d’Agnès Limbos, la pièce distille cet humour belge que l’on aime tant chez nous.

Julien Barsan

Le spectacle s’est joué au Jardin de la Vierge du Lycée Saint Joseph du 12 au 14 juillet.

Une trop bruyante solitude

Festival d’Avignon:

Une trop bruyante Solitude, texte de Bohumil Hrabal, traduction d’Anne-Marie Ducreux Palenicek, adaptation et mise en scène de Laurent Fréchuret

 TBS2©LiseLevyDepuis trente-cinq ans, cet ouvrier écrase des livres dans une presse mécanique, pour les réduire en masse informe : geste grave et déresponsabilisé qui pourrait être associé au chant funèbre des tentatives multiples de cultiver le monde.
La mort dans l’âme, le travailleur écrase les feuilles et les couvertures de centaines d’ouvrages de référence, du papier sale et noirci d’encre, récupérant çà et là un volume rare et précieux, à préserver d’une disparition définitive.

Pour sa propre survie, face au néant et au nihilisme de ces temps nouveaux qui éradiquent le patrimoine artistique capable d’édifier les citoyens du monde, l’ouvrier, revendicatif et rebelle, boit des bières, et affabule, invente une société autre et s’enfuit dans l’imaginaire fertile, ou bien dans sa cave et dans les rues de Prague :« Je perçus clairement les cris des rats en guerre, une guerre qui se terminera par des grands cris de joie, jusqu’à ce qu’on trouve une raison de tout recommencer… »

 Le héros de ce présent d’amertume s’essaie non plus à détruire mais à reconstruire. Couvert d’encre sur le visage, T-shirt et pantalon, entièrement absorbé par la presse, outil dévastateur qui engloutit jour après jour des tonnes de livres interdits par la censure : « Ce genre d’assassinat, ce massacre d’innocents, dit-il il faut bien quelqu’un pour le faire. » Mais déterminé, habité par la valeur symbolique de la littérature, le révolté solitaire fait acte de résistance, sauvant les trésors sans prix de l’humanité mais, du coup, réduit son rendement. Sans travail, il reviendra à ses chers livres.

 Une Trop Bruyante Solitude de l’écrivain tchèque Bohumil Hrabal (1914-1997), d’abord diffusé à Prague en 1976, sous forme de «samizdat», publication clandestine, fut traduit dans plus d’une dizaine de langues…
 Ce soliloque, selon le metteur en scène, révèle l’absurdité tragi-comique du quotidien, un splendide apologue de la « normalisation », machine à broyer l’esprit. Le jeu de Thierry Gibault, comme une « caisse de résonance d’un monde fabuleux qui ne veut pas mourir »  est à la fois spontané et étudié, fidèle à la figure de l’homme passionné de mots et d’idées, d’images et de poèmes, de pensées et de songes. Hagard, dévoué à sa cause juste, il se livre. Pour lui, la valeur réelle de l’existence s’affermit à travers l’expression de soi inscrite dans le monde, en léger décalage, perspective et regard distancié sur la vie.
La résistance contre tous les silences et les mises sous boisseau: standardisation, nivellement, complaisance du culte populiste, politique de démagogie-passe par la dimension artistique qui restitue la capacité d’élan et de vie, rendant légitime l’espoir.
Thierry Gibault, en homme-orchestre, lutte contre vents et marées, pour l’Histoire des hommes, les merveilles du monde non répertoriées, et celles de cités comme Palmyre.

Véronique Hotte

Théâtre des Halles jusqu’au 28 juillet, à 16h30, relâche les 18 et 25 juillet. T : 04 32 76 24 51
Le texte est publié aux éditions Robert Laffont.

Les Corvidés et Tâkasûtra

160709_rdl_0062Festival d’Avignon :

Sujets à vif: programme B

Les Corvidés  conception de Jonathan Capdevielle et Laetitia Dosch

 L’écrin du jardin de la Vierge accueille ces courts spectacles, coproduits par la SACD ( Dieu sait qu’elle a dû en voir de toutes les couleurs, la petite vierge blanche !) Deux imposants corbeaux nous saluent par des croassements. Puis, miracle, ils parlent! Et racontent leur quotidien de corbeaux de spectacles, leur plaisir de voir la Cour d’honneur en «plein écran», se comparent à leur «pote, le poulpe du spectacle d’ Angélica Liddell» ( voir Le Théâtre du Blog), nettement moins chanceux.

Jonathan Capdevielle dont on connaît le talent d’imitation, prête sa voix aux corvidés qui observent, commentent, plaisantent et n’hésitent pas à demander au responsable du lieu « de mettre les belles nanas» au premier rang.
 Mathieu Bauer, directeur du Centre Dramatique de Montreuil, présent à cette représentation, se fait traiter d’Harry Potter ! Et on a aussi droit à une  parodie, sur le mode corbeau, des fameuses trompettes de Maurice Jarre qui précèdent les spectacles du Festival et du Théâtre National de Chaillot, ex-T.N.P. de Jean Vilar, ! Et bien sûr, on ne résiste pas à la blague du corbeau qui a «des heures de vol » !

Après ce prélude-le seul moment vraiment réussi du spectacle-Laetitia Dosh et Jonathan Capdevielle entrent en scène. Lui, en noir, elle, en long fourreau échancré . A la question qu’elle lui pose : «As-tu sucé récemment? » on comprend vite qu’ils sont des vampires, chauves-souris humaines en quête de sang mais aussi de chair fraîche, avec  des dialogues assez crus !  Ensuite, il ne se passe pas grand-chose, ils errent sur le plateau en parlant doucement, semblant chercher leurs marques et leurs mots. Un moment spectaculaire:  ils donnent à manger aux corbeaux, mais manquent de se faire becqueter ! Bref, on assiste à un brouillon de spectacle plutôt vulgaire, et qui souffre d’un manque de dramaturgie.

 

Tâkasûtra conception de Sophie Cattani et Herman Diephuis

 160709_rdl_0203En seconde partie, le danseur chorégraphe Hermann Diephuis et la comédienne-metteuse en scène Sophie Cattani (inoubliable dans le film Tomboy), en costume sobres : pantalon sombre et chemise blanche, annoncent être là pour susciter le désir en nous ! Ils nous proposent un petit ballet enchaînant des positions du Kâmasûtra et ponctué d’un « taka » ,quand tout le monde est à sa place !

Puis, Kâmasûtra à l’appui, dans la traduction de Frédéric Boyer, ils nous expliquent quelle position privilégier, au cas où l’homme est de corpulence plus forte que la femme, et inversement… Ensuite, ils décrivent de façon technique, les huit étapes de la fellation.
 L’amour se dévoile comme une mécanique avec ses bons et mauvais gestes. On sent Hermann Diephuis plus habile dans la danse, et Sophie Cattani plus à l’aise avec le texte (même quand son micro se détache, à force de positions scabreuses ! Mais elle ne ménage pas ses efforts. Après un ballet amoureux plusieurs fois reproduit, on a droit, pour finir, à une petite danse à la Fred Astaire.
Un spectacle plutôt amusant et bien enlevé. Après la vulgarité gratuite de la pièce précédente où personne n’a bougé, difficile de comprendre pourquoi des gens partent l’air outré, c’est ça aussi Avignon !

Julien Barsan

Spectacle joué au Jardin de la Vierge du lycée Saint-Joseph, du 8 au 14 juillet.

Fatmeh

Festival d’Avignon :

 

Fatmeh chorégraphie d’Ali Chahrour

  ali-chahrour-le-choregraphe-qui-veut-faire-entendre-les-grands-recits-du-monde-arabe,M356860Fatima, fille de Mahomet n’a pas eu droit à son héritage, ce qui fut l’une des causes du schisme entre chiites et sunnites… 

L’artiste libanais aborde ici la condition des femmes, en revenant aux sources de l’imaginaire islamique et en puisant dans ses références culturelles : « pour faire surgir le mouvement ».

« Habitant du désert, tu m’as appris à pleurer. Ton souvenir m’a fait oublier toutes les catastrophes. Et même absent, sous terre, tu seras toujours présent  » : ainsi chante Fatmeh  dans un poème d’amour et de deuil, écrit au Vllème siècle. Ici deux femmes, pendant une heure, déclineront les états d’âme de l’héroïne, de la joie au désespoir. Rania Al Rafei est vidéaste et Yumna Marwan comédienne: Ali Charouhr n’ayant pas fait appel à des danseuses pour que sa chorégraphie ne soit pas influencée par la grammaire contemporaine. Mais sa démarche, très actuelle, fait dialoguer les paroles sacrées avec le chant profane d’Oum Kalsoum, la diva égyptienne surnommée l’Astre d’Orient.

Les artistes revêtent à vue, de longues jupes noires et bientôt des voiles… Une lune de carton pâte, suspendue à cour, veille sur leurs évolutions, progressivement décroissante, tandis qu’au-dessus du cloître, la véritable lune se lève, pleine.  

La magie et l’âme du lieu jouent en faveur de cette danse épurée et d’une simplicité sophistiquée. Rien de linéaire ici. L’épilogue, qui, paradoxalement, introduit le spectacle,  commence par les lamentations des interprètes qui s’auto-flagellent de plus en plus violemment, se frappent la poitrine, jusqu’à engager complètement leurs corps qui oscillent, leurs longues chevelures comprises, dans ce rituel de pleureuses orientales. Ainsi, il introduit d’emblée l’image du deuil attribuée par  tradition à la figure de Fatima.

Fatmeh fait s’entrechoquer gestes de la culture traditionnelle et tubes de la diva égyptienne et aussi dialoguer les styles: danses orientales sinueuses et tourbillons soufis alternent avec des poses hiératiques et gracieuses. Ombres fantomatiques, les interprètes glissent dans le clair obscur des piliers du cloître ou s’avancent vers le public dans la clarté de l’avant-scène. Avec des gestes de toujours, elles jouent habilement de leurs costumes, qui les couvrent ou les découvrent, tantôt occultées par l’étoffe sombre qui virevolte tantôt laissant apparaître un dos, une épaule, la naissance des seins…

Malgré la tristesse qui s’en dégage, comme une lumière noire, ce spectacle, d’une grande sensualité et d’une belle force évocatrice, nous renvoie à tous les deuils. On pense aussi  aux Troyennes. Un vrai coup de cœur…
Ali Chahrour a rappelé, en préambule, qu’en 2014, quand cette pièce a été créée, six attentats ont endeuillé Beyrouth. Navré de se retrouver dans un même contexte, il a demandé au public une minute d’applaudissements pour les victimes de Nice, et de tous les autres actes de terrorisme..

 Mireille Davidovici

Cloître des Célestins jusqu’au 18 juillet et au Tarmac à Paris les 10 et 11 mars prochain. À voir aussi dans ce même lieu, Leila se meurt du 20 au 23 juillet.

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