La Nuit juste avant les forêts

Festival d’Avignon:

La Nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Didier Taudière

 

Lanuit-off16-©Melando MJ Huet-2Le lieu, une évidence : un centre nautique bétonné sur l’île de la Barthelasse qui tient de la friche, du blockhaus, du hangar abandonné, de la zone interdite. Y coule le fleuve, promesse de déplacements possibles. Au loin, la cité des Papes que les prémisses du coucher de soleil couvrent d’or. La lune pour témoin. Et puis les « cons qui stationnent ».
Les spectateurs, tas de badauds désorientés, se sont donné rendez-vous ici pour une fuite en avant, à la poursuite d’un homme en jean noir crasseux et troué, au blouson de cuir déglingo qui rappelle furieusement l’auteur, ange déchu. « Beau hideusement », aurait dit Arthur Rimbaud.

Le mec : il pue la bière, le cri de révolte et la solitude.  A ses côtés, un compagnon de route, destinataire fantôme du soliloque, un militaire de fortune, avec sa guitare électrique en bandoulière : le musicien Patrice De Benedetti. Le journal Minute dépasse de sa poche. Le contre-chant reggae avec rifs punks fonctionne bien. Il met la pression et agace comme un insecte.
C’est le crépuscule. La compagnie des Sirventès nous propose de courir derrière ce texte halluciné, à la recherche d’un frère, d’un autre à aimer, alors que rien ne paraît possible. Bernard-Marie Koltès fait de cette œuvre en apnée, soixante-trois pages sans ponctuation, « l’expression, la longue expression d’un désir unique. »

Didier Taudière qui a choisi l’extérieur pour terrain de jeu miné, saisit au col l’ivresse de vivre, le sexe et le langage. Félicien Graugnard, à l’origine de ce projet, a l’étoffe des anti-héros. Nerveux, traqué, vacillant, son jeu tient du parkour (cette discipline qui mêle escalade et gymnastique dans des décors urbains).
En équilibre instable sur les poutres de béton, les grilles, les toits, défiant le vent, son personnage semble se jouer du danger, des obstacles, plier l’architecture à son désir. Il rencontre,  percute,  esquive. Il en est de l’espace comme de la rencontre amoureuse : « Dès qu’elle ouvre sa bouche pour dire les grandes phrases, je suis pour me barrer ». En lisière de trottoir, il agit en funambule salement gracieux.
Bernard-Marie Koltès  ( 1977), peint ici un monde de putes, d’étrangers, d’incompris, où l’armée, les ministères et les flics, « le clan des entubeurs, des petits salauds techniques » confisquent tout, lieux publics et travail. Même urgence. Même flamboiement.

 Voici un travail très audacieux. Didier Taudière a choisi la rue-et ce lieu-ci – avec une grande pertinence. Les images-choc foisonnent et se sur-impriment comme par effet de persistance rétinienne. La dramaturgie s’accorde à la nuit. L’énergie y est reine. Du théâtre comme on l’aime, impur, obscène, et dérangeant. La parole résonne avec force, se fraie un chemin puissant au milieu des spectateurs. Eux aussi, de manière inconfortable, sont impliqués dans l’expérience de recherche d’identité, de positionnement dans l’espace et parmi les autres. Tout signifie. Malgré la noire lame de fond, ça irradie d’espoir.

« … Camarade, camarade, moi j’ai cherché quelqu’un qui soit comme un ange au milieu de ce bordel, et tu es là, je t’aime… »

Stéphanie Ruffier

La Manufacture, hors les murs : prévoir une bonne demi-heure avec navette fluviale pour rejoindre la base nautique sur l’île de la Barthelasse, jusqu’au 28 juillet, à 20 h 30. T: 06 33 24 85 64

 

 

 


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2 commentaires

  1. Stephanie Ruffier dit :

    Oui, ce spectacle mérite une large diffusion. Il prouve que la rue sait allier énergie et exigence.

  2. Claudine Dussollier dit :

    j’ai eu l’occasion de découvrir ce spectacle à sa création, il se déroulait dans et autour d’une Friche industrielle à Vieux Condé. je partage tout à fait votre critique, c’est un beau et sale spectacle, qui fait aimer Koltès, le théâtre de rue et le théâtre tout court. Il devrait être bien davantage diffusé.

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