Antigone de Jean Anouilh

AntigoneAnuilh18,@Kiki_Papadopoulou

©Kiki_Papadopoulou

 

Festival d’Athènes:
 
Antigone de Jean Anouilh, traduction de Stratis Paschalis, mise en scène d’Hélène Efthymiou
 
L’auteur veut montrer le lien entre la vie et le fait théâtral qui la dépasse, et décrit la partie métonymique des occupations  quotidiennes. Ainsi, la métaphore fonctionne à partir du moment où elle traduit le passage d’une réalité historique à la fiction. Il a gardé intacte la fable, mais en la situant en 1944, quand fut créée la pièce en France. La pièce se construit à mesure que l’entre-deux-guerres fournit des exemples de tortures qui poussent intellectuels, écrivains et artistes dénoncer le totalitarisme, l’esprit nazi, le fascisme. Bref, tout ce qui les a entrainés à  la résistance aux horreurs et atrocités de la seconde guerre mondiale.

L’Antigone antique, déjà synonyme de résistance, se place aux côtés de ceux qui  veulent exercer leur devoir de citoyen consciencieux, face à ceux qui détiennent le pouvoir.  Au profit d’une cité pacifique, ils réclament le droit à la désobéissance envers un système politique qu’ils considèrent comme injuste. Jean  Anouilh a actualisé Antigone mais a respecté la matière première symbolique de Sophocle:  il met en valeur le discours de la bravoure et du sentiment, face  à celui du devoir et de la raison. Le conflit paraît inévitable, vu l’intransigeance des uns et des autres. L’auteur français montre ici l’homme qui  se mesure  à son ego, en proie au tragique.

 La metteuse en scène a situé la pièce dans une maison de retraite ou un hôpital d’invalides, un espace bien mis en valeur par la scénographe Zoé Molyvda Fameli: des ventilateurs tournent en circuit fermé, alors que les «habitants» du lieu, semblent eux, condamnés à l’immobilité. Stratis Paschalis se met au service de la pièce et montre ce personnage mythique issu de l’Antigone de Sophocle, où Jean Anouilh prend ses distances  avec l’antiquité et met en scène ce grave conflit dans un huis-clos, pour nous emmener au plus profond d’un discours sur la guerre. Pour Stratis Paschalis,  c’est aussi  une occasion de traiter des  problèmes de l’actualité la plus cruelle…

Côté interprétation, Vassiliki Troufacou donne plutôt l’impression de raconter l’itinéraire du personnage d’Antigone, sans mettre en valeur sa tragédie personnelle. Mais Stelios Maïnas (Créon), emmène le spectacle vers des horizons plus solides: il est bien un  dirigeant politique malmené par les circonstances. Le Chœur, incarné  par Phédon Kastris, exprime le conflit avec Antigone. Aneza Papadopoulou (la Nourrice) crée, elle, un personnage fait de sympathie et de résignation. L’Ismène de Jeanne Mavréa et l’Hémon de Georges Frintzilas jouent entre mesure et démesure. Marie Liami, (la muette Eurydice) traverse majestueusement l’espace dans sa marche vers le suicide.
   
La pièce finit sur les paroles du Chœur : « Il ne reste plus que les gardes. Eux, tout ça, cela leur est égal ; c’est pas leurs oignons. Ils continuent à jouer aux  cartes… ».  Mais la mise en scène passe outre les indications de l’auteur qui, lui, montre bien l’indifférence des gardes face à cette tragédie : pour eux, le destin fait son travail, et, à Thèbes, on attend le retour du Sphinx et d’Œdipe, comme si de rien n’était….
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Spectacle joué au Théâtre Rex d’Athènes, les 21 et 22 juillet. Puis, en tournée en Grèce.


Archive pour 1 août, 2016

Le Serviteur de deux maîtres

Le Serviteur de deux maîtres  de Carlo Goldoni, mise en scène d’Andy Massingham

 

odyssey-theatre3La compagnie Odyssey, solidement ancrée dans le Canada anglophone, fait revivre depuis trente ans la commedia dell’arte, chaque été à Ottawa, et présente cette année une nouvelle version de la célèbre pièce de Carlo Goldoni.
Intrigue avec sous-intrigues bien compliquée: Truffaldino, le protagoniste, est au service de Florindo, l’amant de Béatrice,  et de son frère Federigo.  Tout se complique  quand Clarisse  (la fille de Pantalone)  qui aime Silvio (le fils du Docteur Lombardi) est promise à Federigo sans qu’on sache que le fiancé est décédé. Celui qui se présente à sa place, est sa sœur  Beatrice  travestie, ce qui ajoute du piquant aux relations tempétueuses qui bouleversent ce  microcosme qu’est la société vénitienne. Nombreux malentendus, jeux d’identité  et d’intrigues  secrètes…

 Truffaldino  qui a juré de respecter l’anonymat de ses deux employeurs, provoque   des  rencontres rocambolesques qui frôlent la farce la plus pure.  Et qui font courir le serviteur, les maîtres et tout les domestiques. Les grand moments de drôlerie, déjà existants chez Goldoni, ont ici subi l’influence du comique du cinéma muet. Pour Andy  Massingham, cela représente  l’évolution  d’une pratique  corporelle  qui a connu ses origines en Italie au XVIème siècle,  et qui en s’inspirait du style populaire de foire, d’un jeu délicieusement vulgaire, avec scénarios, masques, types de personnages et lazzis  appartenant aux différents dialectes italiens,  avec chacun leur  signification. Carlo Goldoni  a apporté à cette comédie  (1785) un goût plus raffiné,  et une substance psychologique plus profonde, servie par un jeu corporel important.

  Mais le metteur en scène a  choisi de teinter la pièce d’un comique mêlé de tristesse : le pauvre Truffaldino,  écrasé par son état de serviteur est follement amoureux de la soubrette, la belle  Smeraldina qui allume les hommes  sans la moindre hésitation… La compagnie d’Ottawa qui joue toujours  en plein air,  respecte bien l’esprit de Goldoni,  sans  tomber dans une imitation de la pièce d’origine. Avec une expression comique et affective de l’actualité, où musiques populaires, tango, hip hop et d’opéra jouent un rôle  important.
Jesse Buck, (Truffaldino) s’est libéré de son personnage de clown conventionnel du Cirque du Soleil, qu’il a pratiqué pendant des années,  pour adopter un jeu comique  ou mélodramatique. Mince, léger et souple, l’acteur masqué opère une véritable transformation du pauvre Zani qui passe d’un désespoir amoureux,  à une danse folâtre avec Brighella l’hôtelier, lui aussi masqué. 

La course hystérique du valet pour éviter que les deux maîtres  ne se rencontrent, commence quand  les deux Zanis tentent de les servir simultanément, en leur apportant leurs plats dans des  coins opposés du restaurant.

Les bouteilles de vin s’envolent, le pain et les plats glissent d’un panier, et d’une main à l’autre. On attend une collision catastrophique mais non! Dans cette machine très bien huilée, les gags ont été calculés  à la seconde près! Les vieux Pantalone et le Docteur forment un duo comique à la Laurel et Hardy;  Smeraldina, femme de chambre de Clarice, une danseuse extraordinaire, et Florindo, le jeune dandy,  s’amusent à parodier l’opéra moderne et à mettre en valeur ces musiques de toute origine.
Cette lecture de Goldoni semble être  bien ancrée dans la nouvelle conscience  européenne, ou américaine quand la langue anglaise, devenue un parler populaire  familier, remplace ici les dialectes de Venise, de Turin etc… employés par Carlo Goldoni. Dans un vrai pot-pourri culturel et joyeux dans une mise en scène  d’une très grande qualité…

De beaux costumes  semblent croiser toutes les époques  et quatre  masques magnifiques signalent les différences de classe sociale. Des praticables aux couleurs brillantes, facilement déplacés par les acteurs,  évoquent un jardin, la ville et les rues de Venise, au bord des canaux… Tout ce  monde de fantaisie, imaginé par Carlo Goldoni, loin  de la vulgarité de la commedia, se rapprochait  de l’opéra-comique, où la musique de diverses origines avait une fonction importante.
La compagnie a trouvé ici un style  qui  pourrait devenir un modèle du genre, quand, au théâtre, on veut passer d’une époque éloignée comme celle de Carlo Goldoni  à la nôtre… 

 Alvina Ruprecht

 Spectacle présenté à Strathcona Park, à Ottawa, jusqu’au 21 août.

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