Le Serviteur de deux maîtres
Le Serviteur de deux maîtres de Carlo Goldoni, mise en scène d’Andy Massingham
La compagnie Odyssey, solidement ancrée dans le Canada anglophone, fait revivre depuis trente ans la commedia dell’arte, chaque été à Ottawa, et présente cette année une nouvelle version de la célèbre pièce de Carlo Goldoni.
Intrigue avec sous-intrigues bien compliquée: Truffaldino, le protagoniste, est au service de Florindo, l’amant de Béatrice, et de son frère Federigo. Tout se complique quand Clarisse (la fille de Pantalone) qui aime Silvio (le fils du Docteur Lombardi) est promise à Federigo sans qu’on sache que le fiancé est décédé. Celui qui se présente à sa place, est sa sœur Beatrice travestie, ce qui ajoute du piquant aux relations tempétueuses qui bouleversent ce microcosme qu’est la société vénitienne. Nombreux malentendus, jeux d’identité et d’intrigues secrètes…
Truffaldino qui a juré de respecter l’anonymat de ses deux employeurs, provoque des rencontres rocambolesques qui frôlent la farce la plus pure. Et qui font courir le serviteur, les maîtres et tout les domestiques. Les grand moments de drôlerie, déjà existants chez Goldoni, ont ici subi l’influence du comique du cinéma muet. Pour Andy Massingham, cela représente l’évolution d’une pratique corporelle qui a connu ses origines en Italie au XVIème siècle, et qui en s’inspirait du style populaire de foire, d’un jeu délicieusement vulgaire, avec scénarios, masques, types de personnages et lazzis appartenant aux différents dialectes italiens, avec chacun leur signification. Carlo Goldoni a apporté à cette comédie (1785) un goût plus raffiné, et une substance psychologique plus profonde, servie par un jeu corporel important.
Mais le metteur en scène a choisi de teinter la pièce d’un comique mêlé de tristesse : le pauvre Truffaldino, écrasé par son état de serviteur est follement amoureux de la soubrette, la belle Smeraldina qui allume les hommes sans la moindre hésitation… La compagnie d’Ottawa qui joue toujours en plein air, respecte bien l’esprit de Goldoni, sans tomber dans une imitation de la pièce d’origine. Avec une expression comique et affective de l’actualité, où musiques populaires, tango, hip hop et d’opéra jouent un rôle important.
Jesse Buck, (Truffaldino) s’est libéré de son personnage de clown conventionnel du Cirque du Soleil, qu’il a pratiqué pendant des années, pour adopter un jeu comique ou mélodramatique. Mince, léger et souple, l’acteur masqué opère une véritable transformation du pauvre Zani qui passe d’un désespoir amoureux, à une danse folâtre avec Brighella l’hôtelier, lui aussi masqué.
La course hystérique du valet pour éviter que les deux maîtres ne se rencontrent, commence quand les deux Zanis tentent de les servir simultanément, en leur apportant leurs plats dans des coins opposés du restaurant.
Les bouteilles de vin s’envolent, le pain et les plats glissent d’un panier, et d’une main à l’autre. On attend une collision catastrophique mais non! Dans cette machine très bien huilée, les gags ont été calculés à la seconde près! Les vieux Pantalone et le Docteur forment un duo comique à la Laurel et Hardy; Smeraldina, femme de chambre de Clarice, une danseuse extraordinaire, et Florindo, le jeune dandy, s’amusent à parodier l’opéra moderne et à mettre en valeur ces musiques de toute origine.
Cette lecture de Goldoni semble être bien ancrée dans la nouvelle conscience européenne, ou américaine quand la langue anglaise, devenue un parler populaire familier, remplace ici les dialectes de Venise, de Turin etc… employés par Carlo Goldoni. Dans un vrai pot-pourri culturel et joyeux dans une mise en scène d’une très grande qualité…
De beaux costumes semblent croiser toutes les époques et quatre masques magnifiques signalent les différences de classe sociale. Des praticables aux couleurs brillantes, facilement déplacés par les acteurs, évoquent un jardin, la ville et les rues de Venise, au bord des canaux… Tout ce monde de fantaisie, imaginé par Carlo Goldoni, loin de la vulgarité de la commedia, se rapprochait de l’opéra-comique, où la musique de diverses origines avait une fonction importante.
La compagnie a trouvé ici un style qui pourrait devenir un modèle du genre, quand, au théâtre, on veut passer d’une époque éloignée comme celle de Carlo Goldoni à la nôtre…
Alvina Ruprecht
Spectacle présenté à Strathcona Park, à Ottawa, jusqu’au 21 août.
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