Les Francophonies en Limousin 2016 (suite) Five Kings / l’histoire de notre chute

Les Francophonies en Limousin 2016 (suite)

 

Five Kings / l’histoire de notre chute texte d’Olivier Kemeid d’après William Shakespeare, mise en scène de Frédéric Dubois

 

FRANCOPHONIES 2016 23 SEPT - FIVE KINGS -C.PEAN-2619

©C.Péan

En cinq épisodes datés entre 1960 et 2017, le spectacle nous entraîne dans la saga des Deux-Roses (1450-1485), façon série contemporaine.

 Dans la réécriture d’Olivier Kemeid, le pouvoir est resté un thème central autour duquel se déploient les personnages : « Tout mon travail consiste à décrire les mécanismes actuels du pouvoir, avec l’aide de Shakespeare qui en cernait l’essence. Five Kings, cinq formes de pouvoir que nous retrouvons autour de nous. Richard II : la finance ; Henry IV : le politique ; Henry V : le pouvoir militaire ; Henry VI : on est chez les Bush avec le fils trainard et le père président. La présence forte de la religion avec Jeanne d’Arc. Talbot guerrier romantique. (…). Enfin Richard III, le pouvoir médiatique : l’image, le culte de l’iconographie, la puissance de l’individu. La mafia.» 

Il a fallu cinq ans à l’auteur québécois pour assimiler, maturer puis transposer le cycle des rois maudits shakespeariens : de Richard ll à Richard lll en passant par les deux Henry IV, Henry V et les trois Henry VI. Sur les traces d’Orson Welles et de son projet pharaonique avorté Five Kings –le réalisateur n’avait pu terminer le montage des huit pièces— , Olivier Kemeid s’attelle à ce travail colossal, après le succès de son Moi, dans les ruines rouges du siècle. Une réécriture, dit-il, contrairement à l’adaptation fidèle de Henry IV de Valère Novarina, Falstafe, commandée par Marcel Maréchal. Celui-ci sans toucher à la langue d’origine se contentait de coupes conséquentes faisant de l’abandon de Falstaff le thème central de sa pièce : l’abandon du jeu, et donc de l’enfance…

 

Tel n’est pas l’optique de Five Kings. Olivier Kemeid remanie de façon magistrale le verbe shakespearien en une prose contemporaine charnue rythmée, nuancée quand il prête aux personnages populaires l’accent québécois : Henri lV, s’encanaillant avec Falstaff dans les bouges des bas-fonds, adopte le parler joual, à l’instar de son compagnon de débauche, et lui lance des bordées d’injures à la Capitaine Haddock : «  Gros moisi, éponge houblonnée, Diogène des handicapés », mais il passe progressivement à un françaiset des propos châtiés quand il accède au trône et tourne le dos à son ami. « En bannissant le gros Falstaff tu bannis le monde entier », lui reproche ce dernier dans son phrasé goûteux.

 

Fréderic Dubois traduit cet imaginaire en une somptueuse fresque, épousant à la lettre les options de l’auteur. Lui qui enchanta récemment le public avec Le roi se meurt d’Eugène Ionesco, qui s’est déjà brillamment frotté à Anton Tchekhov aussi bien qu’à Michel Tremblay, Michel-Marc Bouchard ou Xavier Durringer signe ici un spectacle aussi rigoureux qu’inventif.

FRANCOPHONIES 2016 23 SEPT - FIVE KINGS -C.PEAN-2419

©C.Péan

A chaque épisode correspond une esthétique de costumes, une ambiance, impliquant que le temps a passé et le contexte changé. Le temps on le sait, est l’une thématique récurrente du poète élisabéthain et hante cette pièce. Dans Henry lV, le prince Harry arbore une dégaine années soixante dix au côté de Falstaff en hippie vieillissant. Quand apparaît Richard duc d’York ( fascinant Patrice Dubois) dès la fin d’Henry Vl , il agit dans l’ombre à la tête d’un gang de malfrats. Devenu Richard lll, il trône en pleine lumière dans un show télévisé bling bling où il se met en scène lui-même.

Les acteurs endossent plusieurs rôles dont Etienne Pilon touchant en Richard ll et Jean-Marc Dalpé, truculent mais émouvant Falstaff. Moins convaincante, la transposition de la guerre séculaire entre la France et l’Angleterre en un conflit entre l’Occident et le Moyen-Orient.
Jeanne d’Arc devient Jéhad, une paysanne qui, au nom d’Allah, vient à la rescousse de son peuple, les Amasia, tribu du désert. Malgré les alliances avec les reines ennemies, Henri V lance contre eux une invasion préventive, illustrée par des projections d’images de la guerre d’Irak peut-être trop suggestives. On perd ici le surplomb et la distance apportés par l’œuvre originale.

La tirade de Richard Plantagenêt est bien plus parlante et actuelle dans sa généralité : « La paix/ La paix étendue comme un drap blanc sur nos blessures encore vives/ La paix certaine sans failles/ Le repos éternel seul la garantit/ Mais pour avoir ne serait-ce qu’une parcelle de cette paix en ce bas monde / Il nous faut commettre les actions les plus basses / Les sacrifices les trahisons / Élever les cousins contre les cousins/ Les frères contre les frères/ Les fils contre leurs pères. » L’Histoire se répète.

Créé à l’automne 2015 au Québec, joué en avril 2016 à Bruxelles, le spectacle vient pour la première fois en France. Il faut souhaiter plus longue vie à Five Kings, qui en quatre heures trente haletantes nous emporte dans un tourbillon vertigineux. Un vrai coup de cœur.

 

Mireille Davidovici

 Les Francophonies en Limousin, jusqu’au 1er octobre www.lesfrancophonies.fr

Five Kings / histoire de notre chute est publié aux éditions Léméac (Québec/Canada)

 

 

 

 


Archive pour septembre, 2016

Time’s Journey Through a Room

 

 Festival d’Automne à Paris.

Time’s Journey Through a Room, texte et mise en scène de Toshiki Okada, spectacle en japonais surtitré en français

 

317Le séisme de 2011 au Japon suivi du tsunami et de l’accident nucléaire de Fukushima ont profondément inspiré l’écriture de Toshiki Okada, dramaturge contemporain postmoderne, qui renoue avec la tradition ancestrale japonaise dont il s’écartait jusque là pour confronter, sur le plateau comme en littérature, les vivants et les morts.

 

Après la catastrophe japonaise-césure dans le Temps et l’Histoire-n’est-il pas temps qu’advienne, comme «naturellement», une prise de conscience collective efficiente vers  des changements socio-politiques et économiques.Les vivants et les morts sont là pour témoigner de possibilités encore inaccomplies.

 

 A la manière d’un sismographe, le dramaturge enregistre les répercussions de la catastrophe, à long et moyen terme, sur trois personnages – un couple dont la femme,  meurt une nuit, quatre jours après les événements de 2011, et qui continue d’entretenir une parole solitaire  avec son époux qui l’écoute attentivement mais ne lui répond guère, et une amie de celui-ci qui lui plaît bien-ici et maintenant en 2016 -et qu’il invite chez lui. Les sentiments individuels du trio sont révélés par  la parole: l’une parle à l’un, et l’un parle à l’autre, sans jamais que les femmes ne communiquent ; elles appartiennent à des temporalités autres, dans la vie du mari.

 Mais, toujours à la manière d’un sismographe, Toshiki Okada enregistre aussi les soubresauts intimes des êtres, de l’univers et de leurs sons: gouttes d’eau, raclements d’objets en métal, voilages blancs et silencieux qui volètent au passage des courants d’air, ampoules de servante de théâtre, bouquet design de fleurs et vase posé sur table de bois, avec deux chaises: soit le bruit des accessoires quotidiens qui font la musique des jours.

 Toshiki Okada s’est entouré de Tsuyoshi Hisakado, créateur de sons et sculpteur  qui met en valeur tel bruit du monde extérieur, tel mouvement zoomé, à travers une extension des mouvements corporels par le son seul. Le public admire l’étrangeté de l’épouse défunte qui soulève la jambe en esquissant un pas lent et répété de danse, à la manière d’un frottement, tandis que l’époux assis donne une rotation à son pied. Objets et sons, comédiens-les vivants et la morte-sont ici comme synchronisés, comme les accessoires d’une superbe installation vivante, auditive et visuelle.

Après la catastrophe et avant sa propre mort, la défunte pressent la qualité existentielle de tous les instants de la vie auxquels elle ne s’était guère attachée. Ses petits enfants l’agaçaient, avoue-t-elle, dérangeant son confort immédiat, mais elle se rend compte qu’ils portent en eux et à jamais, l’héritage de l’avenir, héritiers en dernière instance de son propre avenir à elle, et à lui.

 Le mari ne répond pas mais prend acte avec intérêt des dires de la défunte, souriante et rieuse,  et son amie du temps présent, introduite sans le vouloir dans ce Voyage du Temps dans un appartement, délicate et précautionneuse, comprend implicitement les effets de la catastrophe éprouvés par son ami. Ces deux solitudes vont se rejoindre pour affronter ensemble le passage des jours.

Une aventure théâtrale intense, à l’écoute de voix intérieures troublées mais vivantes.

 Véronique Hotte

 T2G Théâtre de Gennevilliers, Festival d’Automne à Paris, du 23 au 27 septembre.

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Issey Miyake, la Semaine de la Mode.

Issey Miyake, défilé pour la Semaine de la Mode.

IMG_8620Souvent spectaculaire, le défilé de ce créateur de soixante dix-huit ans est toujours très attendu . Né à Hiroshima en 1938, il perd sa mère, irradiée, trois ans après l’explosion de la bombe atomique. Après avoir travaillé chez Givenchy et Guy Laroche, Issey Miyake montre sa première collection à New-York, en 1971. Depuis lors, il n’a cessé de surprendre. Alliant tradition et nouvelles technologies, il recherche constamment de nouvelles textures apportant fluidité et légèreté aux vêtements, sans renoncer aux matières ancestrales comme le raphia ou le papier japonais whasi.

Au printemps dernier, au National Art Center de Tokyo, une grande exposition, que nous espérons voir un jour en France, témoignait de son inventivité. Interactive, elle présentait les étapes de son travail de conception, ses influences, et leurs mises en œuvre pratiques. En mai 1968, il disait «vouloir créer des vêtements du quotidien portés par la plupart des gens». Les coûts de production de ses créations l’ont détourné de cet objectif initial! Cependant, tout le monde connait ces vêtements plissés commercialisés sous le nom de Pleats Please, en 1993, Nous savons moins qu’Issey Miyake a créé toutes les tenues de l’équipe lituanienne pour les Jeux Olympiques d’hiver de 1992. En 1999, le couturier présentait sa dernière propre collection, depuis, ses équipes de créateurs perpétuent son état d’esprit à travers les nouvelles collections qui sont en vente dans cent trente-trois boutiques au Japon et quatre-vingt onze à l’étranger.

Son entrée dans l’univers de la danse remonte à 1980, avec Casta Diva de Maurice Béjart ; il poursuit avec William Forsythe et le ballet de Francfort, en 1991, pour The Loss et The small Details là il se fait remarquer au Théâtre du Châtelet par ses costumes plissés. En 2013, il produit avec son équipe une courte chorégraphie de Daniel Ezralov et des gymnastes. Issey Miyake résume ainsi son itinéraire: «Mon travail est une réflexion au long court sur la manière dont les gens s’habillent, c’est une recherche de techniques et de matières pour concevoir de nouveaux vêtements.» Quelle que soit la période, le mouvement a toujours fait partie intégrante de ses créations. Un mouvement perpétuel qui anime en permanence nos vies : en cela Issey Miyake est d’une grande modernité.

Jean Couturier

Défilé le 30 septembre.

www.isseymiyake.com

 

Faust I et II, de Goethe, conception Robert Wilson

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Faust I & II, de Goethe, conception Robert Wilson, adaptation de Jutta Ferbers, musique de Herbert Grönemeyer, avec le Berliner ensemble.

 

Les temps modernes (ceux qui succèdent juste au Moyen-Âge) ont leurs mythes : Faust incarne un désir humain de toute puissance, d’abord par la connaissance, jusqu’à défier Dieu en créant l’Homunculus (petit homme), cousin de la créature de Frankenstein.
Le vieux Faust, donc, a tout étudié, les sciences, la philosophie « et même la théologie », et il n’y a trouvé que l’amer savoir et la chair triste de qui aurait lu tous les livres. Et si la chair n’était pas triste ? Voilà une nouvelle découverte, une nouvelle étude à conduire. Méphistophélès, le fils maudit du ciel, se charge d’organiser le voyage, en échange de l’âme du savant, son esclave dans l’autre monde.
Mais pour qui ne croit pas à cet autre monde, c’est tentant. Voilà donc notre vieux savant devenu un homme ordinaire, jeune, beau, riche de tous les trésors de la terre, croyant être amoureux et ne désirant qu’un joli corps innocent « aux nattes repliées », qu’il oublie assez vite. On connaît le triste refrain de Marguerite, sorte d’Ophélie germanique : « Ma mère, je l’ai tuée, mon enfant, je l’ai noyé… » (Ce sera aussi celui de la Marie de Woyzeck). Pourtant c’est elle, en allégorie de l’«éternel féminin » qui va le repêcher, à la fin, des flammes de l’enfer. En attendant, la deuxième partie du poème aura emmené Faust aux confins du savoir, de la beauté –il rencontre Hélène en personne-, au-delà du temps, qui ne cesse pas pour si peu de vampiriser la vie humaine.

Du poème dramatique monstre, Robert Wilson et ses coéquipiers ont fait un fantastique opéra-comique. Cela commence, à titre d’échauffement pour les acteurs, par un prologue “d’enfer“ qui nous installe dans une gigantesque et luxueuse baraque de foire. Elle doit s’ouvrir « du Ciel au Monde et du Monde à l’Enfer ». Nous voilà prévenus : nous assisterons à un festival de prodiges, sous la baguette magique –faustienne- de Robert Wilson, qui pourrait bien être à lui-même son propre Méphisto. Chaque image, chaque effet est une perfection. Et travaillé avec une précision “infernale“ : les gestes arrêtés de ses poupées-acteurs, la température d’une lumière, les coïncidences rythmiques…

Si l’on cherche le spectacle total, il est là. La musique, souvent en référence au divertissement Second Empire ou aux années folles, donne le ton de la légèreté. Et on rit souvent. De quoi ? C’est toujours une question intéressante : on rit des facéties, de la séduction du Diable (Christopher Nell). On rit comme des enfants de sa virtuosité totale, au chant, aux claquettes : la baraque de foire tient ses promesses. On rit des marionnettes du pouvoir, empereur, évêque, militaire aux allures du gendarme de Guignol ; on rit aux parodies musicales obligatoires (et virtuoses) : le flamenco de la passion, la musique orientale de l’Égypte ancienne (!)… On ne rit pas toujours : Robert Wilson déconcerte en faisant passer sur l’écran la puissance silencieuse d’un guépard, la beauté du mouvement à peine ralenti (la panthère de Rilke ?).

Le magicien, le grand Robert Wilson, nous a offert les plus beaux « tours » de son répertoire, et nous a littéralement enchantés. Quoiqu’on puisse dire de la perfection de ce spectacle, on reste  en dessous.  Et les changements de scènes, les « knee-plays », sont à eux seuls un prodigieux spectacle d’ombres. Même si la seconde partie du spectacle est une succession, qui lasse un peu, de moments en eux-mêmes enthousiasmants, qui sont nés de la rencontre, du bon mariage entre Robert Wilson et le Berliner Ensemble. La troupe a en quelque sorte rajeuni le metteur en scene. Ces acteurs prodiges savent tout faire : chanteurs, danseurs, d’une incroyable virtuosité, née elle-même du feu, du plaisir de jouer. Pour leur humour, leur liberté dans la rigueur, on a envie de les embrasser tous.

Christine Friedel

Consolation pour ceux qui n’ont pas pu assister à ce Faust : le couple Wilson/Berliner revient, toujours invité par le Théâtre de la Ville, au Théâtre des Champs Elysées avec  L’Opéra de quat’ sous (15 au 31 octobre), et avec Letter to a man, avec Mikhael Baryshnikov, à l’Espace Cardin du 15 décembre au 21 janvier.

 

Chute !

Chute ! écrit et chuté par Matthieu Gary et Sydney Pin

 

chute-2Soit deux acrobates : tel un bateleur, Matthieu Gary annonce “un nouveau combat de l’homme face à la gravité “ et, désignant le phénomène de foire, Sydney Pin, en équilibre sur la tête, il continue : « Notre homme a l’air bien en place ! Il respire ! La gravité l’entraîne vers les entrailles de la terre ! »

Suit une série de chutes. Chacun à tour de rôle soulève l’autre, et, de plus en plus haut, le lance brutalement à terre. « La hauteur est liée à la douleur, alors que le son de l’impact n’a pas changé », constatent-ils. Ainsi poursuivent-ils leurs expériences de la chute, tout en les analysant scientifiquement et émotionnellement : «Nous allons tenter de traverser, avec humour, nos sensations de chuteurs (…) Nous essaierons de comprendre ensemble ce qui nous maintient debout (…) quel plaisir nous avons à chuter. Pourquoi rions-nous du chuteur ? »

Ils tombent et retombent, de toute leur hauteur, ou de tout leur long, face ou dos contre terre. Variant les positions et les figures : «C’est vertical, c’est vers le vas, jusqu’au sol ! » Au fur et à mesure, la brutalité des gestes s’estompe en une presque chorégraphie acrobatique, un ballet des corps qui s’attirent et se repoussent. Ils éprouvent et commentent les forces d’attraction et de résistance à l’œuvre, les deux conditions de l’équilibre : qu’ils soient vivants ou inertes, « tous les corps massifs s’attirent. Je suis attiré par ce banc, lui-même attiré par le sol… »

 Le public frémit et réagit bruyamment à la violence de ces performances, tout en riant de ces acrobaties virtuoses aussi impressionnantes que ludiques. Disposés sur les quatre côtés, au plus près de la piste rectangulaire, les spectateurs sont souvent pris à partie, comme au cirque : « Nous sommes circulaires dans le cœur mais quadri-frontaux par nécessité (…) Si l’on veut jouer partout, et pour tous ».

 Le Collectif Porte 27 voulait créer «une forme mobile et épurée pour les classes de lycée, qui traiterait de la perception de notre corps à travers l’expérience de la chute.» Objectif atteint : on s’amuse des exploits des deux acrobates mais on apprend pourquoi et comment on tombe, démonstration à l’appui. À amortir sa chute, en  modifiant sa trajectoire en cours de route pour atterrir en répartissant le poids sur une plus grande surface du corps. »

La leçon se fait philosophique, la chute métaphore existentielle . La vie n’est-elle pas fait de chutes et de rebonds, jusqu’au moment où l’on ne se relève pas : «comment continuer à vivre en sachant qu’à la fin… » mais tout finit à la rigolade par un harmonieux duo de cascades… Parfois un peu trop bavard, ce spectacle intelligent, drôle et sensible est à voir. Les dates ne manquent pas… Avis aux programmateurs : il en existe aussi une version courte.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 8 octobre au Monfort – T. 01 56 08 33 88 – www.lemonfort.fr

porte27.org/spectacles/chute-version-longue-creation-2016/

Les 22 et 23 Novembre au Théâtre le Fil de L’eau à Pantin (93); 20 Octobre au festival Quint’Est à Strasbourg/ 26 -29 octobre au festival Circa à Auch/; les 3 et 4 Novembre au Pays de Craon. les 10 décembre à Brie, pays de la roche au fée-Bretagne. Les 17 et 18 décembre, Gênes (Italie).

6 Janvier à Montataire avec la Faïencerie de Creil.  Les 17 et 18 Janvier, Théâtre coupe d’or à Rochefort (17) ;2 et 3 Mars, au nouveau Relax à Chaumont (52). Fin mars festival Spring à Elbeuf. Les 6 et 7 avril à Ay (51) / Du 25 au 27 avril à la Mjc Calonne (08). Les 10 et 11 Mai à Homécourt. Le 8 juin, Nouveau Relax, Chaumont.

 Image de prévisualisation YouTube 

 

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Les Francophonies en Limousin 2016

 

Les Francophonies en Limousin 2016 (suite)

 

Cap sur les écritures francophones

 Les auteurs en jeu ou l’Imparfait du présent

FRANCOPHONIES 2016 24 SEPT - IMPARFAIT DU PRÉSENT -LA PROFONDEUR DES FORÊTS-  -C.PEAN-2746La maison des auteurs des Francophonies reçoit de nombreux écrivains en résidence à Limoges, ainsi que des pièces de théâtre soumises à son comité de lecture.

Pour rendre compte de ses découvertes, venues de tous les continents, le Festival propose des lectures scéniques, confiée à des élèves comédiens. S’y presse le public, nombreux malgré l’heure matinale et curieux d’entendre la langue française déclinée dans sa diversité. D’autant qu’une rencontre avec l’auteur clôt chaque lecture.

l’École du Nord se prête, cette année, à cet exercice, très formateur, sous la direction de Guy Régis Junior (voir Théâtre du Blog). On a apprécié la précision de la direction d’acteur ainsi que la maîtrise et l’intelligence des textes par les quatorze jeunes gens de deuxième année, souvent tous en scène.  

Adossée au Théâtre du Nord, à Lille, cette école professionnelle supérieur d’art dramatique  est dirigée par Christophe Rauck. Ce dernier a inauguré un nouveau cursus où deux apprentis auteurs se mêlent à chaque promotion.Fait unique en France, calqué sur l’exemple québécois qui a permis à tant d’excellents dramaturges d’émerger Outre-Atlantique. Pour les 16 élèves l’acte d’écriture se trouve au cœur de leur formation, pendant trois ans, par des allers et retours entre les 14 acteurs et les 2 écrivains. Reçus sur dossier et sur une pièce de commande, ceux-ci sont en contact direct avec le plateau. Ils peuvent ainsi tester formes brèves, pièces jeune public ou grand format, produites sous l’œil vigilant de leur parrain (Christophe Pellet pour ce groupe). À l’issue des trois ans, leur pièce, si tout va bien, constitueront le spectacle de sortie d’école. Lucas Samain, réquisitionné pour les coupes dans les pièces lues à l’Imparfait du présent, apprécie ce dispositif : «  Nous avons 14 relecteurs qui rentrent dans notre écriture. Ce retour vaut tous les cours de dramaturgie. » Lucie Pollet, directrice des études, précise que ces jeunes auteurs seront également confrontés à des échanges avec l’étranger, cette année, l’école part en Russie, pour un échange avec le GITIS (Conservatoire de Moscou) et le théâtre Fomenko où Christophe Rauck sera metteur en scène invité. Une belle source d’inspiration pour l’écriture…

 

La profondeur des forêts de Stanislas Cotton (Belgique)

Sirius Malgrétout, alias Le Chat, est hanté par son double, Tommy Tantpis, alias Le Renard. Tandis qu’au sortir de prison Sirius veut vivre une vie normale, Tommy, qui s’avère être un fantôme, essaye de l’en empêcher en le ramenant sans cesse à leur crime . Stanislas Cotton, qui a des dizaines de pièces à son actif ( voir Théâtre du Blog) , avait pour commande de traiter un fait divers sordide qui eut lieu en 1993 en Angleterre : le meurtre d’un enfant par deux autres. Il en fait un conte poétique cruel. Le détour par les deux figures complices de Pinocchio sort la pièce du réalisme et du moralisme. On entre de manière onirique dans le cauchemar de Sirius, ce qui n’empêche pas de poser indirectement la question de la justice et de la résilience : chacun a droit de recommencer une fois qu’il a payé en purgeant sa peine.

 

FRANCOPHONIES 2016 24 SEPT - IMPARFAIT DU PRÉSENT -L-AVEU-WAEL KADDOUR  -C.PEAN-2877L’Aveu de Wael Kaddour ( Syrie) traduit de l’arabe par Wissam Arbache et Hala Omran

Dans sa maison, Omar, jeune metteur en scène, accueille son oncle, colonel de l’armée régulière et son aide de camps, ainsi que deux comédiens, venus répéter La jeune fille et la mort, d’Ariel Dorfman : Haya dont le frère vient d’être exécuté en prison et Akram. La pièce chilienne traite des tortures endurées par une militante dans les geôles d’une dictature sud- américaine et fait écho à la guerre civile en Syrie. Théâtre dans le théâtre, le texte de Wael Kaddour permet d’entrer dans le vif du conflit syrien car elle met en scène des personnages emblématiques des camps qui s’affrontent dans la guerre civile jusqu’aux sein d’une même famille.

« Je voulais parler de la Révolution et mettre en avant la question de la violence : cette violence d’aujourd’hui trouve ses racines dans celle des années quatre-vingt et quatre-vingt- dix explique, le jeune metteur en scène. La Révolution était d’abord pacifique. En revanche la violence imposée par le régime a fait surgir celle qui était enfouie dans la société depuis des générations. » Avant la guerre, dit-il la vie artistique était dynamique dans son pays, malgré le manque de soutien et la censure de l’État. Mais il a dû s’exiler en Jordanie en 2011 et se réfugier en France en 2015. Sa pièce s’ancre sur une situation réelle mais aborde de biais, les thèmes du pardon, de la vengeance et de le reconstruction.

Entorse à la règle du tout francophone, cette lecture correspond à l’urgence de faire entendre une autre parole que celle des médias et pose aussi la question de comment donner corps à des situations réalistes, sans être dans le documentaire à chaud.

 

 

Anges fêlé(e)s d’Éva Doumbia

Ibrahima, jeune homme révolté, sort de prison : « Je suis malade du cœur, malade de chier, tu manges, tu chies (…) » Sofia sa sœur, perd la raison tiraillée entre deux cultures : « Les trop-lecteurs deviennent des gens malheureux (…)S’effacer faire disparaître le corps dessiné. (…) J’ai dit oui à non. » Magali crie au viol et pète les plombs … Les personnages, ou plutôt des voix, émergent, se croisent et hantent une ville hybride et violente, Marseille.

« Les anges sont des voix qui sont exhalées par les corps », explique l’auteure. « Mes textes n’étaient pas fait pour le frontal » : d’abord metteure en scène dans des lieux non théâtraux : elle envisage ses spectacles comme des performances autour de l’identité plurielle des Afreuropéens. « Une culture métissée en train de s’inventer dans une grande violence. »

Rythme et ponctuation syncopés, ce premier texte offre plusieurs pistes de lecture à travers les itinéraires chahutés, les colères et les cris rentrés de figures complexes.

 

Crème-Glacée de Marie-Hélène Larose-Truchon ( Canada-quabec)

Crème-Glacée est en manque d’histoire. Madame Sa mère est bien trop occupée pour lui en conter. Mais La-Vieille-qui-s’emmerde dans le fond du pot de glace lui ramènera l’attention de sa mère et ses histoires. Dans cette charmante pièce pour enfants se réconcilient trois générations de femmes.

Marie Hélène Larose-Truchon s’attache, dans son écriture, à « représenter la langue québécoise en train de mourir car « la langue est une façon d’habiter les terres, ces terres volées aux premières nations. » Sujet dont traite son premier texte, Un oiseau m’attend.

 

Distribution des prix

 FRANCOPHONIES 2016 25 SEPT - PRIX SACD - C.PEAN-3516RFI et la SACD font cause commune pour la promotion des auteurs francophones.

 Le Prix SACD de la Dramaturgie Francophone a cette année deux lauréats : Céline Delbecq avec L’Enfant sauvage et Edouard Elvis Bvouma avec À la guerre comme à la Gameboy pièce qu’on a pu entendre en Avignon cet été, dans le cadre des lectures de Radio France Internationale (voir théâtre du Blog).

L’auteure belge comme le jeune Camerounais évoquent chacun à sa manière des enfants malmenés par le vie : l’un abandonné dans la jungle des villes, l’autre, soldat malgré lui pris dans les nasses de la guerre civile. Leur langue, d’une grande nervosité, donne à ces deux monologues une belle matière à théâtre.

 

FRANCOPHONIES 2016 25 SEPT - HAKIM BAH - PRIX RFI  -C.PEAN-3716Quant au Prix RFI théâtre, il revient à Hakim Bah, pour Convulsions.

Le jury, présidé par Laurent Gaudé a apprécié son style flamboyant : oral lancinant, fragmenté.

Ce troisième volet d’une trilogie intitulée Face à la mort, revisite la tragédie des Atrides : torture, fratricide, adultère, infanticide, le crime appelle le crime. L’auteur a trouvé un maître en Sénèque qui par le traitement des mythes en vient à montrer l’animalité de l’humain : « comment on mange la viande de l’autre ». Le jeune Guinéen a déjà reçu plusieurs prix et ses pièces, dont certaines éditées, commencent à être montées*

 (À suivre…)

 Mireille Davidovici


Présentation du 33ème Festival des Francophonies[/embed]

Prochain cycle de lectures : 1er octobre, Les Caraïbéennes

 L’enfant Sauvage à paraître aux éditions Lansman

 *du 6 au 9 octobre La nuit porte caleçon d’Hakim Bah, mise en scène par l’auteur Théâtre Studio de Vitry

18 novembre Convulsions mis en chantier par Fréderic Fisbach à Théâtre Ouvert et publié à l’occasion dans la collection Théâtre Ouvert/Tapuscrit

 

Les Francophonies en Limousin jusqu’au 1er octobre

 

 

L’Opoponax

L’Opoponax de Monique Wittig, mise en scène de Isabelle Lafon

 

1opoponaxcpascal_victorVoici déclamées les premières lignes du livre par Isabelle Lafon debout près de son micro sur pied, comédienne et conceptrice scénique d’une écriture féminine au plateau : « Le petit garçon qui s’appelle Robert Payen entre dans la classe le dernier, en criant qui c’est qui veut voir ma quéquette, qui c’est qui veut voir ma quéquette. Il est en train de reboutonner sa culotte. Il a des chaussettes en laine belge. Ma sœur lui dit de se taire, et pourquoi tu arrives toujours le dernier. »

 

Le ton d’un discours indirect libre malicieux, sans le savoir, est donné: humour, distance, décalage entre le regard de l’enfant et le point de vue amusé de l’adulte, expérience initiatrice universelle de la petite école, paroles instinctives d’une conscience enfantine qui s’éveille. Comique, tirant sur son pull, comme une petite fille mal à l’aise, Isabelle Lafon diffère du personnage de ses deux précédents spectacles, figure digne et grave, aux côtés de Johanna Korthals Altes dans Deux ampoules sur cinq d’après les Notes sur Anna Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa, et dans Let me try,d’après le Journal 1915-1941 de Virginia Woolf.

 La fréquentation de ces œuvres féminines est délicate : les comédiennes « jouent » leur partition scénique-verbe et posture-dans une belle écoute d’âmes troublées. En phase avec une écriture expressive, tendue par la lutte d’une liberté de femme à conquérir, les comédiennes attentives témoignent d’une grande intériorité. « La première fois que Catherine Legrand est venue à l’école, elle a vu de la route la cour de récréation l’herbe et les lilas au bord du grillage, c’est du fil de fer lisse qui dessine des losanges, quand il pleut les gouttes d’eau glissent et s’accrochent dans les coins, c’est plus haut qu’elle. »

 L’école, qui ressemble à la maison mais, en plus grand, est étonnante pour celle qui parle : « Quelquefois, on fait dormir les enfants l’après-midi mais c’est pour rire. On met, tous, les bras croisés sur la table et la tête dans les bras. On ferme les yeux. C’est défendu de parler. Catherine Legrand ouvre de temps en temps un œil mais c’est défendu aussi. » Attendrissement de l’aventure existentielle des débuts, entre permission et interdit. Il s’agit, dit Marguerite Duras dans sa postface de L’Opoponax , «d’une marée de petites filles qui vous arrive dessus et qui vous submerge… Une seule d’entre nous a découvert cet Opoponax que nous avons tous écrit, que nous le voulions ou non. C’est une fois le livre fermé que s’opère la séparation

 En attendant, et avant de retrouver notre condition d’adulte, il nous faut frayer, nous spectateurs, avec la présence vraie ou fausse des fantômes dans les cimetières ou les bois attenant l’école, dont les silhouettes courent entre les ombres des branches des arbres sous l’intensité de la lune blanche. Dans la journée, on oublie les morts, qu’ils revivent ou pas, car le bleu du ciel s’impose, intense, un bleu absolu à côté des nuages en forme de moutons blancs. Avec, à la batterie, Vassili Schémann, Isabelle Lafon redevient une petite fille étonnée, surprise et attentive aux bruits du monde incontrôlables et étranges.

Véronique Hotte


Théâtre National de la Colline  jusqu’au 20 octobre. Intégrale les samedi  à 19h et les dimanche à 15h: Les Insoumises.
Deux ampoules sur cinq, le mardi à 20h, Let me try le mercredi à 20h et L’Opoponax le jeudi, à 20h.

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Esther Louise Dorhout Mees

 

Esther Louise Dorhout Mees, un défilé de couture entre mode et opéra.

IMG_9121En mars dernier, pour sa première venue à la semaine de la mode parisienne, la jeune créatrice néerlandaise avait marqué la mémoire de son public.
Avec un travail qui se situe à la lisière du théâtre et de la mode, elle a créé un univers onirique singulier. La scénographie de ses présentations utilise tous les codes d’une salle de spectacle, et un de ses défilés s’est déroulé dans un théâtre à l’italienne accompagné d’un orchestre classique associé à de nombreux effets lumineux.
Le défilé de mars dans le couvent des Récollets, nous avait  transporté dans le monde d’Ophélie et de ses amies de William Shakespeare. En ouverture, une vidéo qui a reçu de nombreux prix, présentait des jeunes femmes perdues dans une nature envahissante portant les créations de la couturière.
Le défilé se terminait par l’apparition d’Ophélie dans la pénombre, vêtue d’une longue robe de plumes. Ce jour-là, les mannequins rehaussés de cothurnes stylisés, portaient des lentilles noires accentuant leur coté animal, qui allait de pair avec les vêtements dont les motifs rappelaient des peaux de bêtes.

Le lien entre féminité et animalité a souvent été souligné, on pense au film La Féline de Jacques Tourneur (1946), et souvent décliné sur scène par Alfredo Arias dans Peines de cœur d’une chatte anglaise ou dans des comédies musicales comme Cats. Toutes ces robes lourdes et difficiles à porter dans la vie courante, contribuent à créer des personnages oniriques inaccessibles propices à l’évasion.E le défilé de cette créatrice sera très attendu. Elle peut emboiter le pas de ses illustres prédécesseurs, comme Yves Saint-Laurent avec Roland Petit, Issey Miyake avec William Forsythe ou Christian Lacroix qui maintenant s’oriente définitivement vers la création de costumes de scène.

Jean Couturier

Défilé le 2 octobre. Modeaparis.com www.dorhout-mess.com

Les Francophonies en Limousin 2016

Les Francophonies en Limousin 2016

 

Cap sur Port-au-Prince

Trente-troisième édition de ce rendez-vous automnal ouvert sur le monde francophone.

Il est vaste et, cette année, Haïti se trouve à l’honneur, avec une fenêtre sur le Festival des Quatre Chemins, fondé en 2003 et dirigé depuis 2013 par Guy Régis Junior, auteur et metteur en scène, surnommé là-bas « Petit Diable ».  Cette durée dans le temps, dit-il, ce n’est pas rien. Surtout dans un pays comme Haïti, soumis aux soubresauts politiques et à l’incertitude comme garantie. »

Limoges s’est fait, le temps d’un week-end, l’écho de la création du pays, avec des expositions, des projections d’œuvres vidéo sur ses murs, et a fait résonner la langue heurtée mais chantante de ses poètes dont celle de Willems Edouard, sauvagement assassiné le 9 juillet 2016. On pourra entendre son écriture dense, syncopée, hachée. Dans Plaies Intérimaires  il décrivait sa ville, son pays au visage triste :

« (…)/ Il est une terre aux beautés éteintes / Là/ Une éternelle homélie de pluie pour l’anuitement des astres/
Là/ Tous les soleils pendus aux lampadaires (… ) / Dans ce pays proféré/ Un décembre quotidien commémore le carnage d’un cœur conteur (…) »

Voir Haïti renaissant de ses cendres, tel est l’objectif, comme l’exprime l’écrivain Lyonel Trouillot : « Où est la ville que j’aimais ? / Je ne veux pas être enterré dans le grand cimetière./ Je veux les lumières mortes de la cité de l’exposition./ Je veux les papillons de la Saint-Jean (…)/ Où es la ville que j’aimais ?/ Viens, mon enfant, ma mère,/ Et ressuscite moi que je te ressuscite : / Tes rues s’ouvrant à moi comme des lignes de chances. »

 

Chérir Port-au-Prince 

chérir Port au PrinceSous forme d’un cabaret, Valérie Marin La Meslée, auteure d’une chronique sensible dont elle nous lit des bribes, nous invite par ce biais au voyage dans les bars de la ville, où fermente la vie littéraire et artistique haïtienne : «  J’ai connu les bars où l’on discute des expressions du cru, les havres où l’on chante, les scènes où l’on déclame, j’ai lu des inconnus magnifiques, vécu des heures où le temps s’arrête sur celui des mots », écrit-elle. Elle donne la paroles à quelques-uns, rencontrés là-bas : Guy Régis Junior, Marc Vallès, James Noël tentent de nous faire revivre l’ambiance de ces cafés : «  Tous ne sont pas des bordels, on les appelle plutôt bars (…) » 

On a pu ainsi apprécier les vidéos du plasticien Makseans Denis, que l’on retrouvera le soir projetées sur l’Église Saint-Pierre. Wooly, à la guitare, nous chante son pays d’une voix chaude… On le retrouvera tout au long de la manifestation.

Cette présentation très impressionniste ne fut qu’une entrée en matière approximative. Les différentes rencontres programmées iront plus loin.

 

Poésie Pays

Poesie-PaysAutour de James Noël, musiciens et chanteurs( Wooly Saint Louis à la guitare et Claude

Saturne aux percussions) ont reconstitués avec bonheur l’ambiance généreuse des soirées “branchées“ haïtiennes : « (…) / j’invite les poètes de demain/ à faire du porte à porte /aller sceller des baisers sur des poitrines/ pour déverrouiller les cœurs /et marteler des kilos de chaises /sur la tête des assis/ (…) » chante le poète dans Le sang du vitrier.

James Noël caractérise son écriture comme « la métaphore assassine », entre hymne à l’amour et colère orageuse.
En 2010, suite au tremblement de terre il publie La Fleur de Guernica : « Devant ce malheur de grande magnitude, le poète en moi est tombé en enfance, alors j’ai écrit un album jeunesse ». En 2011, il surprend avec la parution de Kana sutra, à l’occasion du festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, publication qu’il définit comme un petit recueil de sagesses champêtres pour fixer ses virages et intranqu’îlités.
Il est le fondateur de Passagers Des Vents, première structure de résidence artistique et littéraire en Haïti et cofondateur, avec la plasticienne Pascale Monnin, et de la revue  Intranqu’îllités, l’une des plus belles revues de littérature contemporaine de langue française, dont la version en ligne est hébergée par Médiapart.

 

C’est tout un continent de la littérature à découvrir.

 

(À suivre…)

 

Mireille Davidovici

 

Prochaines rencontres : Poésie Pays autour de Lyonel Trouillot 29 septembre; rencontre avec Lyonel Trouillot, 30 septembre

 

Les Francophonies en Limousin jusqu’au 1er octobre

 

Plaies intérimaires, Willems Edouard. Éditions Mémoires d’encrier

Nous sommes des villes disparues, Lyonel Trouillot in Anthologie de la poésie haïtienne, Point Poésie

Chérir Port-au-Prince, Valérie Marin La Meslée. Éditions Philippe Rey

Le pyromane adolescent suivi de Le sang du vitrier. Seuil (Points), 2015.

Kana Sutra, éditions Vents d’Ailleurs, 2011

La fleur de Guernica (première fiction sur le séisme du 12 janvier en Haïti), illustré par Pascale Monninéditions Vents d’Ailleurs.

 

 

 

Vania, mise en scène de Julie Deliquet

Vania d’après Oncle Vania d’Anton Tchekhov, mise en scène et scénographie de Julie Deliquet

Vania_Julie Deliquet (c) Simon Gosselin, coll.CF_7038« Scènes de la vie de campagne en quatre actes »-connotation à la Tourgueniev; cela  se passe  dans la propriété que gèrent Sonia et son oncle Vania  qui vivent avec Maria, la mère de Vania (Dominique Blanc) , et Tiéliéguine qui y travaille.
La mère de Sonia n’est plus, et son père, Sérébriakov, médiocre professeur à la retraite, s’est remarié avec Elena, jeune épouse nonchalante.

Pour des raisons économiques, le couple, venu de la ville, séjourne dans la demeure familiale,  ce qui en a vite  déréglé  la vie. Le médecin de campagne Astrov, belle figure d’engagement écologique, séduit la belle-fille timide et sa belle-mère joueuse.

Dans un éloge (1898), Maxime Gorki voyait en Anton Tchekhov, le créateur d’une nouvelle forme d’art dramatique où le réalisme s’élève au symbole dans l’émotion du sentiment existentiel. Les êtres y révèlent malgré eux, une profonde solitude-une meurtrissure-à travers l’oisiveté et l’ennui de la vie campagnarde, l’aspiration à un idéal et la réalité de l’échec.

Le réalisme et l’intériorité servent une peinture impressionniste de la grisaille du quotidien, des rêves de chacun, et de la nostalgie d’une enfance précieuse à jamais passée. La fresque dégage une tendresse infinie, une pudeur élémentaire dénuée de sentimentalité et complaisance, une attention compassionnelle pour le dénuement de l’être, hors de toute vulgarité.

 Julie Deliquet fait vivre à merveille les mouvements inter-relationnels et une respiration chorale,  avec Florence Viala, Laurent Stocker, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Noam Morgensztern, Anna Cervinka et Dominique Blanc.  

Dans l’espace bi-frontal de la salle créée par Julie Deliquet, avec du coup, un élargissement des perspectives spatiales, le  public est comme un invité qu’on attendrait dans cette demeure rustique. Et en train de partager les états d’âme-désenchantements, peurs sourdes et espérances inavouées-d’une cellule familiale sur le point d’éclater, à cause de la venue du professeur et de sa jeune épouse qui fait tourner les cœurs.

Cette situation conflictuelle  est atemporelle, qu’on soit à la fin du XIXème ou du XXIème siècle, et en Orient comme en Occident: les hommes et les femmes se murent intérieurement, au bord du gouffre des jours partis, laissant libre cours à une déception intime qu’ils n’ont plus la force de cacher. À moins que les hasards de l’existence comme ici, ne donnent à une Sonia l’occasion de tomber amoureuse d’Astrov, qui, lui, est attiré par la belle Elena (Florence Viala), inclination partagée par Vania, anti-héros aux promesses déçues.

Laurent Stocker, en figure déconcertée et ombrageuse est très attachant, comme Stéphane Varupenne aux élans fougueux, Anna Cervinka, à la sensibilité souriante et touchante, et Hervé Pierre, qui incarne ce professeur odieux,suffisant et prétentieux, ravi de montrer aux siens, le film Vampyr (1932) de Carl Dreyer…

Damnation ou salut de l’âme, l’immatérialité de l’existence s’inscrit dans la trivialité: surexpositions paradoxalement cachées, ombres mouvantes insaisissables.  Angoisse et impression d’une vie ludique qui fraie avec la mort. Le public tout proche du plateau ressent encore plus le vide existentiel, comme une vague d’émotion.

Véronique Hotte

Théâtre du Vieux-Colombier/Comédie-Française, rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris, jusqu’au au 6 novembre. T: 01 44 58 15 15

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