L’Invocation de l’Enchantement

Festival de la Mousson d’été:

L’Invocation de l’Enchantement, de Yannis Mavritsakis. Lecture dirigée par Véronique Bellegarde,  traduction de Michel Volkovich.

A l’Abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson, la 22ème édition du festival  a fait la part belle aux écritures d’Amérique du Sud. Créé en 1994, il occupe une place importante dans la découverte et la diffusion des écritures dramatiques contemporaines d’Europe et d’ailleurs. Les lectures ont permis à de nombreux textes d’aboutir à une mise en scène. 

 Yannis Mavritsakis, lui est grec; né à Montréal, il  vit à Athènes. D’abord comédien, il se consacre depuis 2004 à l’écriture et est invité ici pour la cinquième fois.Le Point Aveugle est sa première pièce mise en lecture à  La Mousson d’été ».  Puis, il y eut  en 2011, Boulot de merde,  et en 2013, Vitrioli,mis en scène par Olivier Py au Festival d’Avignon 2014, et en 2014 Décalage vers le rouge.

 La lecture de L’invocation de l’enchantement, dirigée finement par  Véronique Bellegarde, confirme une fois de plus, le talent et la modernité de l’écriture dramatique de cet auteur. L’univers de la pièce se partage entre raison et pressentiment, conscient et inconscient, réalité et fantasmes.… Rapports de séduction, de force, ensorcellement et perversité, fascination.  Ici, la tension dramatique progresse lentement  et donne ainsi avec l’usage d’une « parole-action » (selon les termes du  Michel Vinaver), corps à cette fiction théâtrale.Le rythme, souvent lent et répétitif de l’écriture, semblait agir de façon , envoûtante sur les spectateurs.

La structure  est classique. Mais l’agencement des séquences, indépendantes les unes des autres, finit par former une seule et même pièce. Les cinq tableaux  comportent tous deux personnages : Le passant et la mère  Le monsieur et la fille, la bête volante et le chien , Le dresseur et le père et La fille .Le public relève avec surprise et d’un tableau à l’autre, la présence d’un personnage présent déjà qui a juste changé de nom. Ainsi dans le tableau 2, Le Passant est devenu Le Monsieur et la situation dramatique où  il se situe, diffère. Ou bien encore, La Fille, dans le Tableau 2 que l’on retrouve  à la fin.

Au fil de la lecture, les séquences s’agencent comme dans un puzzle et à l’écoute, « plus que par la langue, la poésie se produit surtout par la composition dramatique ».La fin de chacune de ces fictions reste ouverte, comme dans le troisième Tableau où le personnage Chien s’adresse à  Bête :Chien : « Quelle image ? Montre-moi. Je veux voir.Silence.Rien de tout cela n’existe.Silence.Si cela existe, montre-moi. Je veux voir. A nous spectateurs, d’imaginer la suite; comme le remarque Dimitra Kandylaki ,traductrice et dramaturge, l’action est, et ici aussi « (…) statique, tout tarde, tout se passe « à l’intérieur » en laissant apparaître une situation où tout à l’air d’être comme avant, mais où rien n’est plus pareil » 

Loin  d’une écriture réaliste, ou du quotidien, ou bien du théâtre documentaire,  Yannis Matvritsakis se sent proche, de la tragédie antique (rares sont ses œuvres  à plus de deux personnages, petit clin d’œil du poète dramatique à Eschyle) : « Oui, dit-il, c’est la base de mon théâtre. Elle m’a influencé. Pourquoi ? Je ne peux pas rationaliser ce sentiment, au début dans mon œuvre, il était inconscient, et à présent, il devient de plus en plus conscient ».

Mais pour Yannis Matvritsàkis, rien de définitif, il a fait part de son projet, plus proche d’une écriture épique. Et si les dieux ont déserté l’Attique, comme l’exprime sublimement Friedrich Hölderlin, l’écriture théâtrale de cet écrivain ne cesse d’être un dialogue entre l’homme et ce qui le dépasse. L’écriture a, dit-il, « cette fonction, elle est une conversation avec « Dieu », entre guillemets. J’essaye de communiquer à la fois, avec ce que j’ai de plus profond en moi et avec ce qui est au-dessus . Je déteste systématiquement tout ce qui a attrait au quotidien, au concret, au tangible ».

Dans ses pièces, le genre de la tragédie n’est pas mort. L’invocation de l’enchantement, et l’ensemble de ses textes en témoignent. Avec Yannis Mavritsakis, la tragédie prend forme dans un contexte esthétique et éthique reflétant notre monde consumériste. En témoigne cette mise en lecture aboutie, tout en résonance avec une parole dramatique déconstruite où « Les personnages isolés, vulnérables, vacillants, cèdent l’un après l’autre à la séduction d’une forme polymorphe, issue de nulle part mais qui s’enracine dans leur présent et grandit en absorbant leur précieuse substance humaine ».

De temps à autre, une intervention musicale, jamais illustrative, renforce la tension dramatique de ces courts récits. Peu à peu prend forme un univers d’étrangeté, quelque peu angoissant, mais aussi teinté d’humour, et plusieurs éléments ou personnages appartiennent au monde du cirque : le dompteur, la cabine, l’action du dressage, le bestiaire, l’espace du vide aussi ! … et le titre , L’invocation de l’enchantement, se suffit à lui-même. Ici, ces deux espaces artistiques, la tragédie et le cirque, ne sont pas si éloignés l’un de l’autre et créent cette atmosphère décalée, hors du commun entre onirisme et réalité.

 Véronique Bellegarde et Marie Desgranges, Guillaume Durieux, Marcial Di Fonzo Bo, Philippe Fetun, Alain Fromager, Camille Garcia, Charlie Nelson et le musicien-compositeur Philippe Thibault, ont réussi cette  mise en voix d’un texte fort mais complexe de par sa construction dramaturgique et sa densité poétique et spirituelle. Cette écriture exige d’eux une écoute et un travail particulièrement subtils.

Cet écrivain, qui « n’aime pas cette vie, voilà pourquoi j’essaye d’en inventer d’autres… » s’inscrit  avec  sa sensibilité et son rapport au théâtre, dans un espace esthétique proche de celui d’Antonin Artaud pour qui « Le théâtre (…) doit être considéré comme le Double non pas de cette réalité quotidienne et directe dont il s’est peu à peu réduit à n’être que l’inerte copie, aussi vaine qu’édulcorée, mais d’une autre réalité dangereuse et typique « .

Malgré une chaleur accablante, le public fut surpris, dérangé, et très ému. Sans doute l’un des moments les plus forts de cette Mousson d’été 2016.

Elisabeth Naud

Festival de la Mousson d’été 2016, du 23 au 29 Août. A l’Abbaye des Prémontrés, Pont-à-Mousson. Région Lorraine.


Archive pour 6 septembre, 2016

L’Invocation de l’Enchantement

Festival de la Mousson d’été:

L’Invocation de l’Enchantement, de Yannis Mavritsakis. Lecture dirigée par Véronique Bellegarde,  traduction de Michel Volkovich.

A l’Abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson, la 22ème édition du festival  a fait la part belle aux écritures d’Amérique du Sud. Créé en 1994, il occupe une place importante dans la découverte et la diffusion des écritures dramatiques contemporaines d’Europe et d’ailleurs. Les lectures ont permis à de nombreux textes d’aboutir à une mise en scène. 

 Yannis Mavritsakis, lui est grec; né à Montréal, il  vit à Athènes. D’abord comédien, il se consacre depuis 2004 à l’écriture et est invité ici pour la cinquième fois.Le Point Aveugle est sa première pièce mise en lecture à  La Mousson d’été ».  Puis, il y eut  en 2011, Boulot de merde,  et en 2013, Vitrioli,mis en scène par Olivier Py au Festival d’Avignon 2014, et en 2014 Décalage vers le rouge.

 La lecture de L’invocation de l’enchantement, dirigée finement par  Véronique Bellegarde, confirme une fois de plus, le talent et la modernité de l’écriture dramatique de cet auteur. L’univers de la pièce se partage entre raison et pressentiment, conscient et inconscient, réalité et fantasmes.… Rapports de séduction, de force, ensorcellement et perversité, fascination.  Ici, la tension dramatique progresse lentement  et donne ainsi avec l’usage d’une « parole-action » (selon les termes du  Michel Vinaver), corps à cette fiction théâtrale.Le rythme, souvent lent et répétitif de l’écriture, semblait agir de façon , envoûtante sur les spectateurs.

La structure  est classique. Mais l’agencement des séquences, indépendantes les unes des autres, finit par former une seule et même pièce. Les cinq tableaux  comportent tous deux personnages : Le passant et la mère  Le monsieur et la fille, la bête volante et le chien , Le dresseur et le père et La fille .Le public relève avec surprise et d’un tableau à l’autre, la présence d’un personnage présent déjà qui a juste changé de nom. Ainsi dans le tableau 2, Le Passant est devenu Le Monsieur et la situation dramatique où  il se situe, diffère. Ou bien encore, La Fille, dans le Tableau 2 que l’on retrouve  à la fin.

Au fil de la lecture, les séquences s’agencent comme dans un puzzle et à l’écoute, « plus que par la langue, la poésie se produit surtout par la composition dramatique ».La fin de chacune de ces fictions reste ouverte, comme dans le troisième Tableau où le personnage Chien s’adresse à  Bête :Chien : « Quelle image ? Montre-moi. Je veux voir.Silence.Rien de tout cela n’existe.Silence.Si cela existe, montre-moi. Je veux voir. A nous spectateurs, d’imaginer la suite; comme le remarque Dimitra Kandylaki ,traductrice et dramaturge, l’action est, et ici aussi « (…) statique, tout tarde, tout se passe « à l’intérieur » en laissant apparaître une situation où tout à l’air d’être comme avant, mais où rien n’est plus pareil » 

Loin  d’une écriture réaliste, ou du quotidien, ou bien du théâtre documentaire,  Yannis Matvritsakis se sent proche, de la tragédie antique (rares sont ses œuvres  à plus de deux personnages, petit clin d’œil du poète dramatique à Eschyle) : « Oui, dit-il, c’est la base de mon théâtre. Elle m’a influencé. Pourquoi ? Je ne peux pas rationaliser ce sentiment, au début dans mon œuvre, il était inconscient, et à présent, il devient de plus en plus conscient ».

Mais pour Yannis Matvritsàkis, rien de définitif, il a fait part de son projet, plus proche d’une écriture épique. Et si les dieux ont déserté l’Attique, comme l’exprime sublimement Friedrich Hölderlin, l’écriture théâtrale de cet écrivain ne cesse d’être un dialogue entre l’homme et ce qui le dépasse. L’écriture a, dit-il, « cette fonction, elle est une conversation avec « Dieu », entre guillemets. J’essaye de communiquer à la fois, avec ce que j’ai de plus profond en moi et avec ce qui est au-dessus . Je déteste systématiquement tout ce qui a attrait au quotidien, au concret, au tangible ».

Dans ses pièces, le genre de la tragédie n’est pas mort. L’invocation de l’enchantement, et l’ensemble de ses textes en témoignent. Avec Yannis Mavritsakis, la tragédie prend forme dans un contexte esthétique et éthique reflétant notre monde consumériste. En témoigne cette mise en lecture aboutie, tout en résonance avec une parole dramatique déconstruite où « Les personnages isolés, vulnérables, vacillants, cèdent l’un après l’autre à la séduction d’une forme polymorphe, issue de nulle part mais qui s’enracine dans leur présent et grandit en absorbant leur précieuse substance humaine ».

De temps à autre, une intervention musicale, jamais illustrative, renforce la tension dramatique de ces courts récits. Peu à peu prend forme un univers d’étrangeté, quelque peu angoissant, mais aussi teinté d’humour, et plusieurs éléments ou personnages appartiennent au monde du cirque : le dompteur, la cabine, l’action du dressage, le bestiaire, l’espace du vide aussi ! … et le titre , L’invocation de l’enchantement, se suffit à lui-même. Ici, ces deux espaces artistiques, la tragédie et le cirque, ne sont pas si éloignés l’un de l’autre et créent cette atmosphère décalée, hors du commun entre onirisme et réalité.

 Véronique Bellegarde et Marie Desgranges, Guillaume Durieux, Marcial Di Fonzo Bo, Philippe Fetun, Alain Fromager, Camille Garcia, Charlie Nelson et le musicien-compositeur Philippe Thibault, ont réussi cette  mise en voix d’un texte fort mais complexe de par sa construction dramaturgique et sa densité poétique et spirituelle. Cette écriture exige d’eux une écoute et un travail particulièrement subtils.

Cet écrivain, qui « n’aime pas cette vie, voilà pourquoi j’essaye d’en inventer d’autres… » s’inscrit  avec  sa sensibilité et son rapport au théâtre, dans un espace esthétique proche de celui d’Antonin Artaud pour qui « Le théâtre (…) doit être considéré comme le Double non pas de cette réalité quotidienne et directe dont il s’est peu à peu réduit à n’être que l’inerte copie, aussi vaine qu’édulcorée, mais d’une autre réalité dangereuse et typique « .

Malgré une chaleur accablante, le public fut surpris, dérangé, et très ému. Sans doute l’un des moments les plus forts de cette Mousson d’été 2016.

Elisabeth Naud

Festival de la Mousson d’été 2016, du 23 au 29 Août. A l’Abbaye des Prémontrés, Pont-à-Mousson. Région Lorraine.

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