Le voyage en Uruguay

Le voyage en Uruguay de Clément Hervieu-Léger, mise en scène de Daniel San Pedro

 

voyage en Urugay ©Juliette Parisot.59En Amérique du Sud, et sur un cargo, une histoire vraie… En 1950, Hector Caorsi, un riche éleveur uruguayen, se rend en France pour acheter des vaches. Il finit par découvrir la Ferme Neuve à Beaumontel, en Normandie. Affaire vite conclue : trois taureaux, Osiris, Robespierre et Serplet et deux vaches, Guérilla et Vanette quittent leurs prairies pour la pampa. Et l’histoire commence !
 Clément Hervieu-Léger, sociétaire de la Comédie-Française, l’a écouté, enfant, des milliers de fois avec fascination ! La Ferme Neuve appartenait à son grand-père, Robert : « Je connais cette histoire par cœur. Je ne sais pas ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Ça s’est passé là ».

La pièce, bouffée d’oxygène pour les citadins, a été créée en milieu rural, suivant la politique de la compagnie des Petits Champs, installée en Normandie. Daniel San Pedro avait envie de clore ce cycle, consacré aux représentations du monde rural au théâtre (Yerma et Noces de Sang  de Federico Garcia Lorca,  et Monsieur de Pourceaugnac de Molière), en se confrontant à une écriture contemporaine, avec Le Voyage en Uruguay de Clément Hervieu-Léger écrit pour un seul comédien.  Guillaume Ravoir, selon San Pedro, un «être un et multiple », formidable de spontanéité, avec une gestuelle à la fois maîtrisée et acrobatique, s’empare du texte avec jubilation. C’est un plaisir de revoir cet acteur, déjà étonnant dans la comédie-ballet de Molière et Lully, Monsieur de Pourceaugnac.

La mise en scène, accompagnée d’une scénographie astucieuse d’Aurélie Maestre, s’adapte à l’espace modeste, simple et imagée avec juste quelques éléments symboliques. Les éclairages d’Alban Sauvé intensifient les situations et le comportement des personnages (le capitaine du bateau, un gaucho uruguayen, etc.) de cette traversée héroïque. Il y a, ici, quelque chose de cinématographique et d’onirique.
Le jeu des lumières marque le passage d’une étape à une autre au cours de ce voyage fou, tour à tour drôle, mélancolique, extravagant… Et le public qui entre dans le jeu se sent à la ferme, entend le bruit des vagues, partage les joies et  frayeurs des personnages …Dès le début, se crée une forte complicité avec le comédien : on est embarqué au cœur de la traversée avec le cousin Philippe, ou  à la ferme du grand-père de jeune garçon, et on écoute cette histoire haute en couleurs.

Tenu en haleine, ému et enchanté: chacun a son pays lointain !

Elisabeth Naud

Théâtre du Lucernaire, jusqu’au 15 octobre, à 21h du mardi au samedi. 53, rue Notre Dame des Champs 75006 Paris. T : 01 45 44 57 34


 

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Archive pour 11 septembre, 2016

Les Frères Karamazov de Fédor Dostoïevski

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Les Frères Karamazov de Fédor Dostoïevski, mise en scène de Frank Castorf

 

Les Frères Karamazov (1880), dernier roman du grand  écrivain (1821-1881) , que met en scène avec éclats et fracas Frank Castorf, est, entre ombres, lumières et images contemporaines, une lecture sensible et mouvante de deux idéologies antithétiques: l’orthodoxie à l’Est et le libéralisme à l’Ouest. Ce  livre mythique, vision prophétique de l’instabilité confuse de la modernité et de la post-modernité, traite de l’attention infinie au sentiment existentiel, à travers une quête de la responsabilité de l’individu dans une société idéale.

 La pierre d’achoppement des discours -moteur et relance de la réflexion – touche à la question du meurtre du père-figure honnie d’aristocrate, déchu, égoïste et revendiquant sa dépravation… Un crime probable, imaginé par les trois frères Dimitri, Ivan et Aliocha, et par leur frère bâtard, Smerdiakov. L’amour pour la fatale Gruschenka, que se disputent fils et père, vaut les trois mille roubles paternels à dérober, un enjeu qui réactive encore la controverse.

 Parabole prémonitoire des politiques à venir des XXème et XXIème siècles, l’idée de ce crime symbolique s’avance vers le parricide accompli, rendu ainsi légitime. Les raisonnements aveugles, négation des règles et mépris de l’interdit, conduisent à la mort de l’homme comme à l’anéantissement collectif, à travers un avenir aux prises avec le fascisme, le nazisme et le communisme déviant. Aujourd’hui, d’autres dialectiques, néfastes et mortifères, imposent leur triste réalité.

 Frank Castorf frotte les temps dostoïevskiens et l’immédiate contemporanéité russe, en insérant dans son spectacle des propos acerbes, extraits d’Exodus, le roman de Léon Uris, publié en Russie sous le pseudonyme de DJ Stalingrad. Le dramaturge Sebastian Kaiser estime que l’auteur construit un tunnel conduisant de son époque jusqu’à la mégalopole capitaliste du Moscou d’aujourd’hui, avec sa jeunesse en état de « nadryw », saturation émotionnelle des concerts punks, des bagarres de métro, et des émeutes dans les stades.

 La mise en scène répond présente, aux échos de la violence de nos années 2015, et se donne sur une friche industrielle à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), site de Babcock et Wilcox, entreprise de chaudières et d’installations électriques, qui a compté jusqu’à 2.000 salariés, berceau de luttes sociales. Ainsi, la programmation 2016-2017 de la MC93 préfigure la rénovation de la partie Sud de ces halles monumentales, fleuron de l’architecture industrielle de béton et de fer, vidé de ses entrailles métalliques, entre barrières de chantiers, grues hérissées et trous préparatoires à la construction, se joue ici l’épopée de Dostoïevski revue par Frank Castorf.

 Métaphore éloquente : sur les restes industriels, s’édifiera peut-être un monde meilleur. Dans cette immense salle, en face des rangées de spectateurs, la scénographie panoramique de Bert Neumann, disparu en 2015, détaille les mouvements dialectiques de la pensée dostoïevskienne. À jardin, une tour citadine et moderne avec ses escaliers côté salle et côté plateau ; à cour, sur un plan d’eau, une datcha en bois, salle à manger et cuisine; entre les deux, un sauna et sa cheminée qui diffuse de la vapeur par à-coups.
Les comédiens sont filmés au plus près, façon Cassavetes, le visage expressif, dangereusement exposé et poursuivi par la caméra et le micro.  Silhouettes hantant les rues de la ville, comparables aux labyrinthes d’une pensée philosophique vivante, dédales fermés de fragiles palissades de bois reliant les différents espaces. Et dont le public devine la marche que l’on voit d’abord sur l’écran vidéo central, installés dans le sauna, l’église, ou la datcha… mais qui, dommage, sont rarement sur le plateau, et pour des scènes assez fugaces !

 Malgré la longueur de la deuxième partie, où se succèdent de vains monologues, le pari est largement tenu: ces excellents comédiens incarnent leur personnage avec intensité et passion. Souffrant du poids charnel d’une voix intérieure entêtante, ils jouent leur partition dans un don de soi et un engagement scénique remarquable… Que ce soit Hendrik Arnst (le père), Marc Hosemann (Dimitri), Alexander Scheer (Ivan), Daniel Zillmann (Alexei), Sophie Rois (Smerdiakov), Kathrin Angerer (Grouchenka), Lilith Stangenberg (Katerina), Patrick Güldenberg (Rakitine), et Jeanne Balibar qui parle l’allemand comme le français.
Bref, une aventure excessive mais aux atouts artistiques  évidents.

 Véronique Hotte

Festival d’Automne à Paris : MC 93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis Bobigny, à la Friche industrielle Babcock à La Courneuve, 80 rue Émile Zola,  jusqu’au 14 septembre. (En allemand, surtitré en français). T: 01 53 45 17 17.

 

 

Duc de Gothland

Duc de Gothland de Christian Dietrich Grabbe, traduction de Bernard Pautrat, mise en scène de Bernard Sobel

Duc de Gothland_fil02-52 copyright H. BellamyIronie : le vrai héros de la pièce: Berdoa, le “nègre“, le More, l’autre, la face sombre qui éblouit l’humanité comme un éclair. Le duc de Gothland  devient sa cible, pour l’avoir naguère humilié. Berdoa, demi-mort, ressuscite, et cela tout au long de la pièce, pour sa vengeance. Il retourne les alliances, frappe avant d’être frappé, insinuant le poison dans la “civilisation“. Il s’allie aux Finnois, qui sont au moins un peu barbares, et ennemis de ces Européens honnis que les Suédois.
Berdoa n’a pas son pareil pour capter les opportunités d’une situation et y réagir à la vitesse d’un lion se jetant sur sa proie. Gothland, le loyal Gothland, le bon blanc ? En un instant il va le retourner et nous en faire voir la face tout aussi “noire“ que la sienne : l’humaniste crédule va boire le poison d’un faux crime (Le More a mutilé le cadavre de son frère pour faire croire à un assassinat) pour se jeter dans une vengeance sanglante en tuant son frère qu’il accuse d’avoir tué leur frère (vous suivez ?).
Père insulté, fils perverti, épouse chassée morte dans la neige, et voilà : le Duc et le More sont devenus frères siamois, l’humilié a fait-facilement-exploser la morale et les “valeurs“ européennes de Gothland.

Et sur quoi sont-elles assises, nos fameuses “valeurs“ (qu’on ne peut décidément écrire qu’avec des guillemets), et la supériorité satisfaite de notre civilisation ? Christian Dietrich Grabbe, le jeune révolté, vous le demande, au fond de son Europe post-napoléonienne, où les illusions  révolutionnaires françaises se sont perdues et les Lumières éteintes.

Duc de Gothland_fil02-5   copyright H. BellamyLa pièce participe d’une sorte de concentré de la pièce de William Shakespeare : Berdoa tiendrait d’Othello pour le courage guerrier et de Iago pour la perversité, de Richard III pour l’énergie dévorante. Gothland, comme Othello, se goinfre de perfidie comme si elle était vérité, Macbeth lâche devant ses propres fautes, qui massacrerait pour prouver qu’il n’est pas coupable, et tous les seconds rôles de tyrans du répertoire.
Conduite, fouettée par un Denis Lavant au mieux de sa forme, sous une forêt à l’envers de Lucio Fanti, image d’une nature dénaturée, la pièce avance avec une force réjouissante.

Avec une vérité des rapports de forces nue jusqu’à l’os,  et dans un langage cru et direct : Christian Dietrich Grabbe n’a rien d’un “classique“ respectable.
La direction d’acteurs ici manque de précision, et les scènes de bataille se suivent et se ressemblent (on excuse l’auteur, Napoléon n’était pas loin!) mais on est entraîné dans les trois heures de ce western spaghetti.
Quand la violence s’accumule sur la violence, sans la moindre trace de rédemption, quand la peau est arrachée avec les masques, il ne reste qu’un grand froid dans l’esprit et un grand rire dans les poumons. À voir sans chipoter.

 Christine Friedel

 Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes,  jusqu’au 9 octobre. T: 01 48 08 39 74

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