Le temps d’aimer la danse à Biarritz

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Le temps d’aimer la danse à Biarritz

«Contre l’uniformité, qui met les esprits au même diapason, contre le bon ton, qui classe les esthétiques et les hommes, et ne les réunit pas, fidèle à sa ligne artistique et à une vision polyphonique du monde, ce festival  réalise un véritable tour de force : la fraternité du grand écart», dit Thierry Malandain, directeur de ce festival qui présente, en neuf jours, la danse sous toutes ses formes.

Un grand écart qui a débuté avec la chorégraphie tellurique d’Hofesh Shester, Barbarians (voir Le Théâtre du blog), qui agit sur le public comme un massage cardiaque : d’abord un peu choqué, il adhère progressivement à l’énergie et la gestuelle des danseurs.
La compagnie d’Hofesh Shester pendant la classe qu’elle donne à ses artistes, puis celle qu’elle partage avec le public, dévoile les  grandes lignes de son style. Avec un travail  fondé sur l’improvisation, il importe ici de sentir son corps et les mouvements qu’il induit directement, hors cIMG_2649ontrôle cérébral.
Pour le chorégraphe, le corps doit se libérer de ses codes, même si, pour le danseur Frédéric Despierre, l’improvisation révèle que ces artistes viennent d’horizons différents : classique, hip-hop ou  danse traditionnelle…

Le public peut aussi suivre, en fin de semaine, les stages de la compagnie Pernette, et ceux de Nicolas Le Riche avec  Clairemarie Osta, qui est aussi au programme du festival. Le temps d’aimer la danse propose un éventail de styles varié sur une semaine, avec de grandes troupes comme le Ballet de l’Opéra national du Rhin, ou le Ballet National de Marseille, à la Gare du Midi, et des compagnies professionnelles ou amateurs qui se produisent gratuitement sur les scènes en plein air dressés sur l’esplanade du Casino ou au Jardin public. La riche programmation de ce vingt-sixième festival rassemble un public à la fois diversifié et curieux.

Il faut aller voir cette ville qui danse, et qui ne renierait les propos de Serge Diaghilev, en 1910 : «Nous voulons trouver l’art au moyen duquel toute la complexité de la vie, tous les sentiments et les passions s’exprimeraient en dehors des mots et des concepts, de manière non pas rationnelle, mais spontanée, évidente, indiscutable.»

Jean Couturier

www.letempsdaimer.com      


Archive pour septembre, 2016

Le voyage en Uruguay

Le voyage en Uruguay de Clément Hervieu-Léger, mise en scène de Daniel San Pedro

 

voyage en Urugay ©Juliette Parisot.59En Amérique du Sud, et sur un cargo, une histoire vraie… En 1950, Hector Caorsi, un riche éleveur uruguayen, se rend en France pour acheter des vaches. Il finit par découvrir la Ferme Neuve à Beaumontel, en Normandie. Affaire vite conclue : trois taureaux, Osiris, Robespierre et Serplet et deux vaches, Guérilla et Vanette quittent leurs prairies pour la pampa. Et l’histoire commence !
 Clément Hervieu-Léger, sociétaire de la Comédie-Française, l’a écouté, enfant, des milliers de fois avec fascination ! La Ferme Neuve appartenait à son grand-père, Robert : « Je connais cette histoire par cœur. Je ne sais pas ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Ça s’est passé là ».

La pièce, bouffée d’oxygène pour les citadins, a été créée en milieu rural, suivant la politique de la compagnie des Petits Champs, installée en Normandie. Daniel San Pedro avait envie de clore ce cycle, consacré aux représentations du monde rural au théâtre (Yerma et Noces de Sang  de Federico Garcia Lorca,  et Monsieur de Pourceaugnac de Molière), en se confrontant à une écriture contemporaine, avec Le Voyage en Uruguay de Clément Hervieu-Léger écrit pour un seul comédien.  Guillaume Ravoir, selon San Pedro, un «être un et multiple », formidable de spontanéité, avec une gestuelle à la fois maîtrisée et acrobatique, s’empare du texte avec jubilation. C’est un plaisir de revoir cet acteur, déjà étonnant dans la comédie-ballet de Molière et Lully, Monsieur de Pourceaugnac.

La mise en scène, accompagnée d’une scénographie astucieuse d’Aurélie Maestre, s’adapte à l’espace modeste, simple et imagée avec juste quelques éléments symboliques. Les éclairages d’Alban Sauvé intensifient les situations et le comportement des personnages (le capitaine du bateau, un gaucho uruguayen, etc.) de cette traversée héroïque. Il y a, ici, quelque chose de cinématographique et d’onirique.
Le jeu des lumières marque le passage d’une étape à une autre au cours de ce voyage fou, tour à tour drôle, mélancolique, extravagant… Et le public qui entre dans le jeu se sent à la ferme, entend le bruit des vagues, partage les joies et  frayeurs des personnages …Dès le début, se crée une forte complicité avec le comédien : on est embarqué au cœur de la traversée avec le cousin Philippe, ou  à la ferme du grand-père de jeune garçon, et on écoute cette histoire haute en couleurs.

Tenu en haleine, ému et enchanté: chacun a son pays lointain !

Elisabeth Naud

Théâtre du Lucernaire, jusqu’au 15 octobre, à 21h du mardi au samedi. 53, rue Notre Dame des Champs 75006 Paris. T : 01 45 44 57 34


 

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Les Frères Karamazov de Fédor Dostoïevski

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Les Frères Karamazov de Fédor Dostoïevski, mise en scène de Frank Castorf

 

Les Frères Karamazov (1880), dernier roman du grand  écrivain (1821-1881) , que met en scène avec éclats et fracas Frank Castorf, est, entre ombres, lumières et images contemporaines, une lecture sensible et mouvante de deux idéologies antithétiques: l’orthodoxie à l’Est et le libéralisme à l’Ouest. Ce  livre mythique, vision prophétique de l’instabilité confuse de la modernité et de la post-modernité, traite de l’attention infinie au sentiment existentiel, à travers une quête de la responsabilité de l’individu dans une société idéale.

 La pierre d’achoppement des discours -moteur et relance de la réflexion – touche à la question du meurtre du père-figure honnie d’aristocrate, déchu, égoïste et revendiquant sa dépravation… Un crime probable, imaginé par les trois frères Dimitri, Ivan et Aliocha, et par leur frère bâtard, Smerdiakov. L’amour pour la fatale Gruschenka, que se disputent fils et père, vaut les trois mille roubles paternels à dérober, un enjeu qui réactive encore la controverse.

 Parabole prémonitoire des politiques à venir des XXème et XXIème siècles, l’idée de ce crime symbolique s’avance vers le parricide accompli, rendu ainsi légitime. Les raisonnements aveugles, négation des règles et mépris de l’interdit, conduisent à la mort de l’homme comme à l’anéantissement collectif, à travers un avenir aux prises avec le fascisme, le nazisme et le communisme déviant. Aujourd’hui, d’autres dialectiques, néfastes et mortifères, imposent leur triste réalité.

 Frank Castorf frotte les temps dostoïevskiens et l’immédiate contemporanéité russe, en insérant dans son spectacle des propos acerbes, extraits d’Exodus, le roman de Léon Uris, publié en Russie sous le pseudonyme de DJ Stalingrad. Le dramaturge Sebastian Kaiser estime que l’auteur construit un tunnel conduisant de son époque jusqu’à la mégalopole capitaliste du Moscou d’aujourd’hui, avec sa jeunesse en état de « nadryw », saturation émotionnelle des concerts punks, des bagarres de métro, et des émeutes dans les stades.

 La mise en scène répond présente, aux échos de la violence de nos années 2015, et se donne sur une friche industrielle à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), site de Babcock et Wilcox, entreprise de chaudières et d’installations électriques, qui a compté jusqu’à 2.000 salariés, berceau de luttes sociales. Ainsi, la programmation 2016-2017 de la MC93 préfigure la rénovation de la partie Sud de ces halles monumentales, fleuron de l’architecture industrielle de béton et de fer, vidé de ses entrailles métalliques, entre barrières de chantiers, grues hérissées et trous préparatoires à la construction, se joue ici l’épopée de Dostoïevski revue par Frank Castorf.

 Métaphore éloquente : sur les restes industriels, s’édifiera peut-être un monde meilleur. Dans cette immense salle, en face des rangées de spectateurs, la scénographie panoramique de Bert Neumann, disparu en 2015, détaille les mouvements dialectiques de la pensée dostoïevskienne. À jardin, une tour citadine et moderne avec ses escaliers côté salle et côté plateau ; à cour, sur un plan d’eau, une datcha en bois, salle à manger et cuisine; entre les deux, un sauna et sa cheminée qui diffuse de la vapeur par à-coups.
Les comédiens sont filmés au plus près, façon Cassavetes, le visage expressif, dangereusement exposé et poursuivi par la caméra et le micro.  Silhouettes hantant les rues de la ville, comparables aux labyrinthes d’une pensée philosophique vivante, dédales fermés de fragiles palissades de bois reliant les différents espaces. Et dont le public devine la marche que l’on voit d’abord sur l’écran vidéo central, installés dans le sauna, l’église, ou la datcha… mais qui, dommage, sont rarement sur le plateau, et pour des scènes assez fugaces !

 Malgré la longueur de la deuxième partie, où se succèdent de vains monologues, le pari est largement tenu: ces excellents comédiens incarnent leur personnage avec intensité et passion. Souffrant du poids charnel d’une voix intérieure entêtante, ils jouent leur partition dans un don de soi et un engagement scénique remarquable… Que ce soit Hendrik Arnst (le père), Marc Hosemann (Dimitri), Alexander Scheer (Ivan), Daniel Zillmann (Alexei), Sophie Rois (Smerdiakov), Kathrin Angerer (Grouchenka), Lilith Stangenberg (Katerina), Patrick Güldenberg (Rakitine), et Jeanne Balibar qui parle l’allemand comme le français.
Bref, une aventure excessive mais aux atouts artistiques  évidents.

 Véronique Hotte

Festival d’Automne à Paris : MC 93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis Bobigny, à la Friche industrielle Babcock à La Courneuve, 80 rue Émile Zola,  jusqu’au 14 septembre. (En allemand, surtitré en français). T: 01 53 45 17 17.

 

 

Duc de Gothland

Duc de Gothland de Christian Dietrich Grabbe, traduction de Bernard Pautrat, mise en scène de Bernard Sobel

Duc de Gothland_fil02-52 copyright H. BellamyIronie : le vrai héros de la pièce: Berdoa, le “nègre“, le More, l’autre, la face sombre qui éblouit l’humanité comme un éclair. Le duc de Gothland  devient sa cible, pour l’avoir naguère humilié. Berdoa, demi-mort, ressuscite, et cela tout au long de la pièce, pour sa vengeance. Il retourne les alliances, frappe avant d’être frappé, insinuant le poison dans la “civilisation“. Il s’allie aux Finnois, qui sont au moins un peu barbares, et ennemis de ces Européens honnis que les Suédois.
Berdoa n’a pas son pareil pour capter les opportunités d’une situation et y réagir à la vitesse d’un lion se jetant sur sa proie. Gothland, le loyal Gothland, le bon blanc ? En un instant il va le retourner et nous en faire voir la face tout aussi “noire“ que la sienne : l’humaniste crédule va boire le poison d’un faux crime (Le More a mutilé le cadavre de son frère pour faire croire à un assassinat) pour se jeter dans une vengeance sanglante en tuant son frère qu’il accuse d’avoir tué leur frère (vous suivez ?).
Père insulté, fils perverti, épouse chassée morte dans la neige, et voilà : le Duc et le More sont devenus frères siamois, l’humilié a fait-facilement-exploser la morale et les “valeurs“ européennes de Gothland.

Et sur quoi sont-elles assises, nos fameuses “valeurs“ (qu’on ne peut décidément écrire qu’avec des guillemets), et la supériorité satisfaite de notre civilisation ? Christian Dietrich Grabbe, le jeune révolté, vous le demande, au fond de son Europe post-napoléonienne, où les illusions  révolutionnaires françaises se sont perdues et les Lumières éteintes.

Duc de Gothland_fil02-5   copyright H. BellamyLa pièce participe d’une sorte de concentré de la pièce de William Shakespeare : Berdoa tiendrait d’Othello pour le courage guerrier et de Iago pour la perversité, de Richard III pour l’énergie dévorante. Gothland, comme Othello, se goinfre de perfidie comme si elle était vérité, Macbeth lâche devant ses propres fautes, qui massacrerait pour prouver qu’il n’est pas coupable, et tous les seconds rôles de tyrans du répertoire.
Conduite, fouettée par un Denis Lavant au mieux de sa forme, sous une forêt à l’envers de Lucio Fanti, image d’une nature dénaturée, la pièce avance avec une force réjouissante.

Avec une vérité des rapports de forces nue jusqu’à l’os,  et dans un langage cru et direct : Christian Dietrich Grabbe n’a rien d’un “classique“ respectable.
La direction d’acteurs ici manque de précision, et les scènes de bataille se suivent et se ressemblent (on excuse l’auteur, Napoléon n’était pas loin!) mais on est entraîné dans les trois heures de ce western spaghetti.
Quand la violence s’accumule sur la violence, sans la moindre trace de rédemption, quand la peau est arrachée avec les masques, il ne reste qu’un grand froid dans l’esprit et un grand rire dans les poumons. À voir sans chipoter.

 Christine Friedel

 Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes,  jusqu’au 9 octobre. T: 01 48 08 39 74

Fumiers

Fumiers d’après un épisode de l’émission Strip Tease de Florence et Manolo d’Arthuys, adaptation et mise en scène de Thomas Blanchard

 

2016_01_28_FUMIERS_004Alain_Monot-2000x1331Le gros tas de fumier qui trône au milieu du plateau annonce la couleur. Autour du monticule majestueux se jouera, pendant une heure quinze, une comédie de la haine entre voisins. A Brioux Saint-Juire, une guerre de dix ans oppose Nicole Vaucher et les époux Dejousse, condamnés à partager une cour mitoyenne.

Nicole n’en démord pas, la cour lui appartient et, bien qu’elle perde procès sur procès, elle continue à déverser tous les jours des brouettées d’excréments à trois mètres de la résidence secondaire de ses voisins. Les villageois s’en mêlent, constitués en comité de soutien à Nicole, et mènent la vie dure aux « parigots-têtes de veaux ».

Les parties se connaissent de longue date mais la brouille s’envenime au jour le jour, sans autre issue que la violence. Ici, le ridicule irait jusqu’à tuer. Cet épisode rocambolesque est tiré de la mémorable série documentaire belge qui, dans les années quatre-vingt a fait les belles heures de la RTBF et de France 3, avant de tomber en disgrâce pour voyeurisme et atteinte à la vie privée des petites gens. La pièce suit au plus près l’intrigue mais n’en conserve pas la sobriété: les réalisateurs montraient les choses mais sans commentaires. Il appartenait aux téléspectateurs de se faire leur opinion. Mais ici tout est surjoué, démonstratif.

 Pour échapper au réalisme, le metteur en scène pousse les situations vers un grotesque débridé: les acteurs forcent le trait jusqu’à transformer leurs personnages en caricatures d’eux-mêmes. En monstres affublés de costumes de mauvais goût : trop clinquants pour Liliane Dejousse (Christine Pignet), laids ou sales pour les villageois. Nicole (Johanna Nizard)  particulièrement repoussante sous un empilement de hardes, a les mains rougies par le placenta d’une vache qu’on a entendu vêler derrière le tas de fumier.
Lutin ou sorcière, elle s’active, dure à la tâche, comme on le voit dans le documentaire d’origine diffusé dans le hall du théâtre. Du plus bel effet : montagne infranchissable, tour de guet, perchoir, ce fumier s’anime parfois étrangement grâce à des projections vidéo. Ce qui donne au spectacle une dimension onirique.

Le micro-drame social, réalisé par Florence et Manolo d’Arthuys, destiné à montrer la misère humaine, psychologique et sexuelle des protagonistes, et la naissance insidieuse d’un conflit irréversible, devient ici une farce trop énorme pour nous toucher ou nous renvoyer à un questionnement sur le violence quotidienne ou la discrimination. Les acteurs, aussi talentueux soient-ils, prennent plaisir à en faire des tonnes mais se trouvent entraînés dans la spirale d’un jeu outrancier qui ne fait même pas rire…

 Mireille Davidovici

 Théâtre du Rond-Point, Paris, jusqu’au 2 octobre. T: 01 44 95 98 21 www.theatredurondpoint.fr

 

 

 

 

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Le Grand Parquet fait peau neuve

Le Grand Parquet fait peau neuve

lieu-grand-parquet En 2014, au départ de son directeur, François Grosjean, et suite à l’agression d’une employée par un détraqué du quartier, on crut un moment à la fermeture de cet ancien parquet de bal, transformé en salle de spectacle de 364 m² au sol pour une capacité de 170 à 450 personnes.
Il avait ouvert ses portes en 2005, rue du Département, puis  migré il y a deux ans sur l’esplanade des jardins d’Éole. Situé au cœur des quartiers de La Chapelle et Flandre- Aubervilliers, à la limite des 18e et 19e arrondissements, ce théâtre avait pour ambition de croiser les publics, tout en favorisant le dialogue entre les cultures. Ce qui fut fait, malgré un contexte d’insécurité permanente. Car la demande était forte.

Sauvé in extremis, et après bien des rumeurs et polémiques, ce lieu atypique va revivre sous la houlette du Théâtre Paris-Villette et accueillir des créateurs en résidence. Il sera une « maison des artistes », tremplin pour de futurs projets, la plupart en lien avec des publics locaux. Tout au long de la saison, les équipes en création pourront y répéter et y  présenteront aussi des lectures, des travaux d’atelier, des maquettes et des formes brèves, annoncent ses nouveaux directeurs, Valérie Dassonville et Adrien de Van.

 En cette soirée de réouverture, élus et partenaires associatifs se pressent derrière de hauts grillages enfin installés autour du Grand Parquet, sécurité oblige. Après les discours officiels de rigueur, le public rencontre deux des vingt compagnies choisies parmi les 210 candidats de l’appel à projet. Chacune va improviser une petite forme, prélude à sa prochaine création…

 Que faites-vous dans la vie ? de Valérie Mréjen, dispositif de Julien Fišera

Une fois qu’on a décliné sa profession, on a droit à une série de questions souvent attendues. « Tu as lu beaucoup de livres ? » demande-t-on à une bibliothécaire ; à un éleveur de brebis : « Vous êtes pour ou contre l’ours dans le Pyrénées ? » ; à un ostéopathe : « Comment vous faites pour toucher autant de gens ? » ; ou encore à un poissonnier : « Vous mangez du poisson tous les jours ? » ; à un gendarme : « Est-ce que tu as une arme ? Est-ce que tu as déjà tué quelqu’un ? Et si tu n’es pas d’accord avec les ordres ? » Enfin, à une comédienne : « Est-ce que tu as déjà couché pour un rôle ? » Et à un comédien : « Comment tu fais pour apprendre ton texte ?» 

Valérie Mréjen a interrogé différents corps de métier et nous donne un échantillon des fantasmes que suscitent chez autrui nos diverses occupations. Le metteur en scène Julien Fišera appelle des spectateurs à rejoindre le plateau pour lire, à tour de rôle, ces questions stéréotypées. Ils s’acquittent tant bien que mal de cette tâche ce qui n’occulte en rien la saveur du texte.

Un impromptu sympathique concocté par une équipe artistique qu’on retrouvera au Paris-Villette avec Eaux Sauvages et, en résidence, au printemps au Grand Parquet, pour préparer un prochain spectacle.

 

Villes/Témoins de Stéphane Schoukroun

Le metteur en scène improvise, avec deux de ses complices, la présentation de son prochain spectacle documentaire, en avril 2017 au Grand Parquet :  issu d’un dialogue entre des élèves comédiens de l’École supérieure d’art dramatique de Paris et des femmes isolées habitant au Centre d’hébergement et de réinsertion sociale. Sans texte préalable, il s’agit de s’interroger sur la place de chacun dans la vie, dans la ville puis sur scène. De donner la parole à chacun pour y prendre cette place.

Depuis 2011,  Villes/Témoins se forge à travers le récit des habitants sur leur rapport à la ville et aux territoires: Alfortville, Guyancourt, Naves et Uzerche en Corrèze, l’échangeur autoroutier de Bagnolet et, en 2015, le Parc de la Villette, puis la Maison des métallos de l’automne 2015 à l’été 2016: autant d’étapes d’une recherche sur notre capacité à habiter l’endroit où nous nous trouvons.A suivre…

Mireille Davidovici

 

 

35, rue d’Aubervilliers ; T. 01 40 03 72 23 ; www.legrandparquet.fr

L’Invocation de l’Enchantement

Festival de la Mousson d’été:

L’Invocation de l’Enchantement, de Yannis Mavritsakis. Lecture dirigée par Véronique Bellegarde,  traduction de Michel Volkovich.

A l’Abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson, la 22ème édition du festival  a fait la part belle aux écritures d’Amérique du Sud. Créé en 1994, il occupe une place importante dans la découverte et la diffusion des écritures dramatiques contemporaines d’Europe et d’ailleurs. Les lectures ont permis à de nombreux textes d’aboutir à une mise en scène. 

 Yannis Mavritsakis, lui est grec; né à Montréal, il  vit à Athènes. D’abord comédien, il se consacre depuis 2004 à l’écriture et est invité ici pour la cinquième fois.Le Point Aveugle est sa première pièce mise en lecture à  La Mousson d’été ».  Puis, il y eut  en 2011, Boulot de merde,  et en 2013, Vitrioli,mis en scène par Olivier Py au Festival d’Avignon 2014, et en 2014 Décalage vers le rouge.

 La lecture de L’invocation de l’enchantement, dirigée finement par  Véronique Bellegarde, confirme une fois de plus, le talent et la modernité de l’écriture dramatique de cet auteur. L’univers de la pièce se partage entre raison et pressentiment, conscient et inconscient, réalité et fantasmes.… Rapports de séduction, de force, ensorcellement et perversité, fascination.  Ici, la tension dramatique progresse lentement  et donne ainsi avec l’usage d’une « parole-action » (selon les termes du  Michel Vinaver), corps à cette fiction théâtrale.Le rythme, souvent lent et répétitif de l’écriture, semblait agir de façon , envoûtante sur les spectateurs.

La structure  est classique. Mais l’agencement des séquences, indépendantes les unes des autres, finit par former une seule et même pièce. Les cinq tableaux  comportent tous deux personnages : Le passant et la mère  Le monsieur et la fille, la bête volante et le chien , Le dresseur et le père et La fille .Le public relève avec surprise et d’un tableau à l’autre, la présence d’un personnage présent déjà qui a juste changé de nom. Ainsi dans le tableau 2, Le Passant est devenu Le Monsieur et la situation dramatique où  il se situe, diffère. Ou bien encore, La Fille, dans le Tableau 2 que l’on retrouve  à la fin.

Au fil de la lecture, les séquences s’agencent comme dans un puzzle et à l’écoute, « plus que par la langue, la poésie se produit surtout par la composition dramatique ».La fin de chacune de ces fictions reste ouverte, comme dans le troisième Tableau où le personnage Chien s’adresse à  Bête :Chien : « Quelle image ? Montre-moi. Je veux voir.Silence.Rien de tout cela n’existe.Silence.Si cela existe, montre-moi. Je veux voir. A nous spectateurs, d’imaginer la suite; comme le remarque Dimitra Kandylaki ,traductrice et dramaturge, l’action est, et ici aussi « (…) statique, tout tarde, tout se passe « à l’intérieur » en laissant apparaître une situation où tout à l’air d’être comme avant, mais où rien n’est plus pareil » 

Loin  d’une écriture réaliste, ou du quotidien, ou bien du théâtre documentaire,  Yannis Matvritsakis se sent proche, de la tragédie antique (rares sont ses œuvres  à plus de deux personnages, petit clin d’œil du poète dramatique à Eschyle) : « Oui, dit-il, c’est la base de mon théâtre. Elle m’a influencé. Pourquoi ? Je ne peux pas rationaliser ce sentiment, au début dans mon œuvre, il était inconscient, et à présent, il devient de plus en plus conscient ».

Mais pour Yannis Matvritsàkis, rien de définitif, il a fait part de son projet, plus proche d’une écriture épique. Et si les dieux ont déserté l’Attique, comme l’exprime sublimement Friedrich Hölderlin, l’écriture théâtrale de cet écrivain ne cesse d’être un dialogue entre l’homme et ce qui le dépasse. L’écriture a, dit-il, « cette fonction, elle est une conversation avec « Dieu », entre guillemets. J’essaye de communiquer à la fois, avec ce que j’ai de plus profond en moi et avec ce qui est au-dessus . Je déteste systématiquement tout ce qui a attrait au quotidien, au concret, au tangible ».

Dans ses pièces, le genre de la tragédie n’est pas mort. L’invocation de l’enchantement, et l’ensemble de ses textes en témoignent. Avec Yannis Mavritsakis, la tragédie prend forme dans un contexte esthétique et éthique reflétant notre monde consumériste. En témoigne cette mise en lecture aboutie, tout en résonance avec une parole dramatique déconstruite où « Les personnages isolés, vulnérables, vacillants, cèdent l’un après l’autre à la séduction d’une forme polymorphe, issue de nulle part mais qui s’enracine dans leur présent et grandit en absorbant leur précieuse substance humaine ».

De temps à autre, une intervention musicale, jamais illustrative, renforce la tension dramatique de ces courts récits. Peu à peu prend forme un univers d’étrangeté, quelque peu angoissant, mais aussi teinté d’humour, et plusieurs éléments ou personnages appartiennent au monde du cirque : le dompteur, la cabine, l’action du dressage, le bestiaire, l’espace du vide aussi ! … et le titre , L’invocation de l’enchantement, se suffit à lui-même. Ici, ces deux espaces artistiques, la tragédie et le cirque, ne sont pas si éloignés l’un de l’autre et créent cette atmosphère décalée, hors du commun entre onirisme et réalité.

 Véronique Bellegarde et Marie Desgranges, Guillaume Durieux, Marcial Di Fonzo Bo, Philippe Fetun, Alain Fromager, Camille Garcia, Charlie Nelson et le musicien-compositeur Philippe Thibault, ont réussi cette  mise en voix d’un texte fort mais complexe de par sa construction dramaturgique et sa densité poétique et spirituelle. Cette écriture exige d’eux une écoute et un travail particulièrement subtils.

Cet écrivain, qui « n’aime pas cette vie, voilà pourquoi j’essaye d’en inventer d’autres… » s’inscrit  avec  sa sensibilité et son rapport au théâtre, dans un espace esthétique proche de celui d’Antonin Artaud pour qui « Le théâtre (…) doit être considéré comme le Double non pas de cette réalité quotidienne et directe dont il s’est peu à peu réduit à n’être que l’inerte copie, aussi vaine qu’édulcorée, mais d’une autre réalité dangereuse et typique « .

Malgré une chaleur accablante, le public fut surpris, dérangé, et très ému. Sans doute l’un des moments les plus forts de cette Mousson d’été 2016.

Elisabeth Naud

Festival de la Mousson d’été 2016, du 23 au 29 Août. A l’Abbaye des Prémontrés, Pont-à-Mousson. Région Lorraine.

Viktor une pièce de Pina Bausch

 

Viktor une pièce de Pina Bausch par le Tanztheater Wuppertal.

IMG_2552Raimund Hoghe, dramaturge de Viktor, écrit dans son Histoires de théâtre dansé à propos des répétitions à Rome : «Dans une indication de mise en scène pour son film Mama Roma, Pier Paolo Pasolini note : “Elle regarde dans le lointain pleine de nostalgique attente“. » Attente que connaît aussi le public du Tanztheater Wuppertal. Malgré les longueurs de certaines pièces de Pina Bausch —et celle-ci en contient beaucoup—, il reste fidèle car ses danseurs et ses images lui sont familières et nécessaires. De nombreux spectateurs ont vécu leurs premières émotions de théâtre avec ces artistes, et ils reviennent les voir inlassablement, tandis que les plus jeunes, curieux, découvrent la chorégraphe. Lors de la première, deux garçons d’une dizaine d’années, au premier rang, semblaient passionnés par les différents tableaux beaux et tristes, compréhensibles ou obscures qui se déroulaient devant eux.

La scénographie de Peter Pabst nous plonge dans ce qui pourrait être une carrière, une mine, ou des catacombes. Durant les trois heures quinze du spectacle, un homme, Andrey Berezin, lance des pelletés de terre sur le plateau tandis que les danseurs, en solo en duo ou en groupe, viennent nous prendre à témoin de leurs fêlures ou de leur instinct de survie. «Insatiable, je m’accroche à notre vie, car il n’y a qu’une seule chose au monde qui ne s’épuise jamais», écrit Pier Paolo Pasolini.

Des moments fulgurants du spectacle, nous retiendrons la lente procession des danseurs qui, en couples, traversent le parterre au milieu des spectateurs ; les trois avancées successives vers le public de la danseuse Breanna O’Mara, rythmées par l’ondulation de sa chevelure rousse ; la présence énigmatique de Dominique Mercy, sorte de démiurge accompagnant sur scène les actions de ses amis, ou encore les deux séquences de vente aux enchères publiques qui permettent toutes les excentricités. De belles parties dansées des femmes en robe longues et talons hauts se répètent pendant la pièce, elles témoignent du style de Pina Bausch que l’on retrouvera dans d’autres chorégraphies par la suite.

Certains solos sont trop longs comme la séquence du danseur, au souffle amplifié au micro; à ce propos, selon Raimund Hoghe, Pina Bausch disait en souriant : «Une chose avec votre souffle, c’est beau quand on voit vivre quelqu’un.» Trois allusions à la danse classique sont déclinées ici : l’avancée vers le public du corps sans bras de Julie Shanadan sur la musique de la Belle au bois dormant de Tchaïkovski, le solo d’une danseuse sur pointe qui applique avec précaution une escalope dans ses chaussons, et la leçon de danse décalée et drôle donnée par Cristiana Morganti. Deux séquences révèlent les multiples talents de ces artistes, impressionnants d’énergie : pour les hommes, leurs mouvements de bascule du torse et les arrondies des bras lorsqu’ils progressent vers l’avant-scène, ou leur maîtrise de l’espace dans la scène collective débridée où ils manipulent des planches de bois leur servant de guides ou de passerelles. Au début du spectacle une voix off fait dire à une danseuse, «Je m’appelle Viktor, je suis de nouveau là, et ce que je peux rester ici». De lui nous ne saurons rien de plus.

Les musiques de Lombardie, de Toscane, de Sardaigne ou d’Italie du Sud nous rappellent que cette pièce a été créée en mai 1986, après une résidence d’un mois au Teatro di Roma. Trois danseurs, présents à l’époque sont toujours là : Julie-Anne Stanzak, Dominique Mercy et Jean-Laurent Sasportes. Selon ce dernier, son personnage de vieille femme qui cherche à se débarrasser des morceaux de cœur transformés en pierre par les choses de la vie, est identique à celui de la création. Pour lui, les thèmes abordés dans la pièce, dont ceux de l’être humain en proie à ses désirs et à ses peurs, restent brûlants d’actualité. Il a aimé le travail de transmission de cette chorégraphie à de jeunes danseurs et s’apprête d’ailleurs à transmettre son propre rôle.
En cela, le Tanztheater Wuppertal a réussi son pari audacieux de passation artistique qui permet à un nouveau public de découvrir cette pièce telle qu’à son origine, avec ses défauts et ses qualités.

Jean Couturier

Au Théâtre du Châtelet avec le Théâtre de la Ville du 3 au 12 septembre.  

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La Reine de beauté de Leenane

 La Reine de beauté de Leenane de Martin Mcdonagh, traduction de Gildas Bourdet, mise en scène de Sophie Parel

 

DAK_4729Comédie noire, humour grinçant, cynisme cinglant, La Reine de beauté de Leenane de Martin Mcdonagh, dramaturge britannique d’origine irlandaise, propose sur la scène une danse vivante et virevoltante, mêlée d’amertume que mènent deux diablesses – une mère et sa fille - ; la traduction de Gildas Bourdet en accentue encore le propos trivial qui mime apparemment un parler rustique trop approximatif.

 

Deux démones font la pluie et le beau temps, plutôt le mauvais temps : deux sorcières, deux femmes insupportables, deux spécimens dégradés de la gent féminine, deux figures dépréciées de l’humanité : d’un côté, la mère désagréable, revêche, rabat-joie, cœur fermé, chaussettes de laine et chaussons aux pieds, assise sur son fauteuil roulant, et de l’autre, la fille, image exactement inversée de la première, impudique, glamour et sexualisée avec petite robe exagérément courte.

 « Trou du cul… » : les deux femmes s’invectivent, s’injurient et s’insultent sans répit.
Entre amour et haine, la plus âgée empêche la plus jeune de vivre et de s’épanouir. La fille sacrifiée, Maureen, incarnée avec un bel engagement par la metteuse en scène Sophie Parel, a atteint ses quarante ans, une victime dont la peine journalière est de soutenir les moindres instants tyranniques de son bourreau de mère, Mag, interprétée par la grande Catherine Salviat : « Tu crois qu’c’est quoi, mon bonheur ? De rester collée ici avec toi à sécher sur pied comme une vieille ? »

 Le contexte est celui d’une Irlande appauvrie et affamée où les paysans des campagnes et les ouvriers des villes n’ont pour planche de salut que l’émigration anglaise ou américaine. La vision idéalisée du pays des origines est partagée entre le mythe embelli et la dépréciation de l’ennui – une attirance et un rejet instinctif qu’il est difficile de contrôler et de raisonner quand il est l’espace de l’enfance de chacun.

 Ray Dooley, le jeune frère de Pat Dooley, l’homme dont est amoureuse Maureen, résume le regard porté sur son pays : « Ben vous avez qu’à r’garder par la fenêtre, pis vous la verrez l’Irlande. Et ça va pas être long à vous gonfler. Tiens un veau. » 

Décidément, rien ne va où l’on soit, ou bien tout va de travers, il faut quitter les lieux.

Ce sont finalement les jeunes gens – les hommes contre les femmes – qui sauvent la mise, se montrant plus nuancés, plus civilisés, moins triviaux dans cette vision naturaliste d’une humanité souffrante et douloureuse. Les frères sont capables d’émotions vraies et de sensibilité, tels Ray – Arnaud Dupont -, un peu balourd mais sincère, et Pat – Grégori Baquet -, l’amant séducteur à la force rentrée, plein de tact.

L’humour n’est pas absent de la représentation, les rires libérateurs fusent çà et là au milieu de l’horreur, la pièce réglée avec soin ménage son suspens, les attentes et les surprises. Le rythme dramatique est soutenu et le public ne s’ennuie pas.

Le spectacle reste caricatural en tranchant sans ambages dans le vif des chairs.

 

 

Véronique Hotte

 

Le Lucernaire, du 31 août au 16 octobre, du mardi au samedi à 19h, dimanche à 15h. Tél : 01 45 44 57 34.

 

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