Amphitryon d’Heinrich von Kleist

Amphitryon d’Heinrich von Kleist, mise en scène de Sébastien Derrey

amphytrion036Voilà une histoire, un mythe qui a fait de deux noms propres, des noms communs : on dit un « sosie », on disait autrefois un amphitryon: celui qui a le même visage que vous, mais qui n’est pas vous, et celui qui vous invite et vous offre à dîner. Le général Amphitryon  n’a pas invité Jupiter : au contraire, le dieu a dû prendre ses traits pour se glisser dans la maison et jouir de l’amour légitime d’Alcmène. On doit cet emploi à Sosie: « Le véritable Amphitryon est celui chez lequel on dîne » dit-il, affamé.

Cela semble futile mais c’est très important. Dans cette histoire où chacun doute de qui est “moi“, et “je“, et de l’existence des choses et des êtres, et où les visages  deviennent des masques, le corps et ses appétits font apparemment référence. Encore que…
Donc, ce soir de victoire, Sosie rentre à la maison porter la nouvelle à Alcmène et annoncer le retour d’Amphitryon son époux. Mais un autre Sosie, le dieu Mercure, lui en interdit la porte, tandis qu’Apollon retient ses chevaux pour que la nuit dure.
Sosie a été battu : voilà une réalité, son dos en atteste. Par qui ? Par lui-même, apparemment. Il s’y perd, accepte de renoncer à son identité, tout en s’accrochant à un noyau dur : la certitude de son existence. Le maître de maison est secoué par une autre épreuve : après ses tendres adieux à Amphitryon-Jupiter, Alcmène s’étonne en toute innocence et avec légèreté du prompt retour d’Amphitryon-le général. D’où soupçons, jalousie aveugle à la Othello, et désespoir de l’épouse injustement soupçonnée. Il faudra l’aveu final de Jupiter et l’étrange cadeau qu’il fait à Amphitryon (le futur Hercule que porte Alcmène), pour que les choses s’apaisent.

Tel quel, on peut croire à une pure comédie. Et c’est souvent une pure comédie, avec l’écho trivial des valets sur les questions d’honneur conjugal : Sosie s’en tire mieux qu’Amphitryon, le mauvais caractère de Charis (la Grâce !) aidant, Mercure-Sosie n’a pas insisté pour profiter de la nuit avec elle. L’honneur reste sauf ! Mais on n’est ni chez Molière, ni même chez Marivaux, qui n’a pas traité le mythe d’Amphitryon mais qui a souvent mis en parallèle la vie des maîtres et celle des valets, avec la chance pour ces derniers d’être plus terre-à-terre, donc moins heureux  mais aussi moins malheureux.
Kleist exprime dans ses comédies le même tourment que dans ses drames, avec des enjeux comme ici beaucoup plus graves. Être ou ne pas être, là est la question. L’existence vacille en un rêve qui a la force du réel,  ou inversement, quand un objet matériel vient attester de la force du songe. On retrouve l’histoire de la couronne de laurier du Prince de Hombourg, de l’enfant de La Marquise d’O… Perte de soi, effritement de toute certitude : l’amour même ne peut être le garant du vrai, et la plus grande émotion peut aveugler. Reste le corps, et tout au fond quand même, l’amour prêt à flamber à nouveau. Certes, mais jamais «comme avant».

Scénographie simple, directe et “fonctionnelle“, autour de l’indispensable porte centrale. Quelques marches l’ouvrent vers le  public, pris à témoin  comme peuple des Thébains. Sébastien Derrey et ses acteurs ont trouvé le style de jeu qui convient à cette implacable expérimentation du double, dédoublé, déquadruplé et ainsi de suite. Tout cela dessiné comme à l’encre de Chine, et plein, sensible : l’émotion dit la vérité, et peut tromper.
Avec Nathalie Pivain (Alcmène) particulièrement touchante, dans son rôle d’innocente aimante et blessée. Mais citons plutôt tous les comédiens : les deux machos sincèrement amoureux et malheureux, l’un d’être trompé, fût-ce par lui-même (Frédéric Gustaedt), l’autre de n’être pas aimé pour lui-même (Fabien Orcier, Jupiter) -bien fait, il est pris à son propre piège-, le faux Sosie (Charles Zeavaco), dieu devenu homme de main, destin peu flatteur, et les serviteurs :Charis et Sosie (Catherine Jabot et Olivier Horeau) qui offrent l’énergie de leurs querelles à cette histoire vertigineuse.

Les histoires d’amour ne finissent pas forcément mal, mais font mal, en général…

Christine Friedel

Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, jusqu’au 13 octobre dans le cadre de la programmation décentralisée de la MC93. T : 01 41 60 72 72

 

 


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