Rencontre avec un homme hideux

Rencontre avec un homme hideux d’après Brefs entretiens avec des hommes hideux, une nouvelle de David Foster Wallace, adaptée par Rodolphe Congé, Joris Lacoste, Julie Etienne

 

151659-entretien-avec-un-homme-hideux_laura_bazalgetteEst hideuse toute laideur repoussante, toute impression désagréable de dégoût ou de peur. Or, l’abjection morale d’un monde de bassesse et d’hommes irresponsables, c’est le propos de David Foster Wallace qui ne cesse de fustiger avec un regard moqueur et ironique la monstruosité de la condition humaine.
Il propose une mise en abyme somptueuse des pouvoirs multiples et scintillants de l’art de la narration,  qu’interprète  ici, un bel acteur singulier, Rodolphe Congé qui nous donne
le récit horrible de l’expérience féminine d’une agression sexuelle, inséré dans un premier récit masculin d’une aventure amoureuse, plutôt désinvolte, et  initialement enchâssé dans le texte d’un entretien dont le public ne discerne pas l’intervieweur, mais le seul interviewé et narrateur rayonnant, le protagoniste. 

Le jeu littéraire et scénique  consiste à passer alternativement d’un récit à l’autre, le sien et celui de la jeune fille que le narrateur a séduite lors d’un festival de musique; il décrit avec condescendance les codes rebattus et mièvres d’une hippy attardée, vêtue d’un poncho sud-américain, se nourrissant fibres et céréales bio et pratiquant une méditation altière, prônant le partage et l’écoute.«Elle a tout misé, dit-il, sur la conviction à priori ridicule que la connexion, la générosité et la compassion sont des composantes de l’âme humaine plus cruciales et primaires que la psychose et le mal. »
Le  séducteur, sexiste quoiqu’il en dise, est sûr de lui,  et possède un regard distant sur  le monde selon lui médiocre représenté par les jeunes gens  envers lesquels il manifeste une dépréciation cinglante et un mépris arrogant.

 Il n’en exige pas moins l’estime de l’auditeur, quand il justifie son point de vue, nuance ses propos et devance les réactions : «Je ne vous ferais pas l’insulte de m’assurer que vous comprenez de quoi je parle, quand j’évoque la difficulté de réprimer l’impatience, voire le mépris que l’on… l’hypocrisie, l’auto-contradiction décomplexée, comment dès le départ, vous savez qu’il faudra essuyer l’enthousiasme de rigueur pour la forêt amazonienne, la chouette tachetée, la méditation créative, la psychologie de complaisance, la macrobiotique, la défiance fanatique manifestée à l’égard de toute autorité identifiée comme telle… » Ce qui est honni : le narcissisme profond, l’autosatisfaction et le conformisme de ces anticonformistes occupés d’abord d’eux-mêmes, «des gosses de riches en jean déchiré qui n’ont pas eu l’obligation de financer leurs années de thèse en travaillant ».                                                                                 

Sous prétexte de ne pas se laisser piéger par les valeurs de l’Amérique moyenne, ces pacifistes sont certains d’être différents, ce qui les rend semblables. La joute narrative passe alors de plus en plus insidieusement au récit sur le violeur. Grâce à sa concentration, à sa foi en l’amour, et à sa puissance méditative, la belle étudiante a réussi à renverser le rapport de force avec le violeur, «les yeux calmement plantés dans les siens ». Expérience intérieure mystique à travers états d’extase, ravissement et émotion, dans une clarté cosmique de la vie.
Avec une expérience paroxystique de l’existence menée jusqu’à l’absurde, elle intrigue la suffisance du narrateur qui avoue verser dans la tristesse de se savoir vain. Séducteur solitaire, il va alors reconsidérer sa vision du monde à travers cette vaillance féminine.

Un moment ludique de théâtre littéraire, une partition entre suspens et effroi, à travers un jeu musical de va-et-vient entre le violeur et la jeune fille mutique, dans une tension ménagée de temps de silence, face à l’admiration incertaine du public pour un être énigmatique dont il ne perce pas le mystère  et qui peut-être se réapproprie la psychose du violeur…

Véronique Hotte

Théâtre de la Cité internationale/Festival d’Automne à Paris, jusqu’au 18 octobre. T : 01 43 13 50 60/ 01 53 45 17 17
La nouvelle est publiée aux éditions Au diable vauvert.

 

 


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