Le Suicidé de Nikolaï Erdman

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Le Suicidé de Nikolaï Erdman, mise en scène de Jean Bellorini

 

 Le metteur en pièce a créé la pièce de cet auteur russe (1900-1970) au Berliner Ensemble en février  dernier. Ecrite en 1928 mais interdite par Staline, elle fut enfin montée en Allemagne, et en russe en 1969seulement. Puis en Russie, quelques années après la mort de Nikolaï Erdman.
Jean Bellorini  a fait tout un travail musical préparatoire, en mêlant chants traditionnels russes et tsiganes, avec musique classique, en accord avec les musiciens Timofey Saltarov, à l’accordéon, et Phlipp Kullen, à la batterie. Et il y a ajouté un chant choral de Boulat Okoudjava, interprété par toute la troupe.
Le jeu physique de chacun correspond à l’esprit d’unité artistique qui se dégage de la célèbre troupe aguerrie du Berliner Ensemble avec ses remarquables acteurs à la personnalité singulière. Le metteur en scène a visiblement aimé les diriger à l’oreille, comme un chef d’orchestre.
La pièce de Nikolaï Erdman recèle une petite musique enjouée, façon Eugène Labiche, teintée de philosophie, que la troupe met en lumière entre allemand et russe, voire français. Quiproquos, malentendus et échanges surréalistes, loin de tout naturalisme : le monde risible et désespéré selon Nikolaï Erdmann, est absurde, et il n’y a personne pour en rétablir le sens…

Sémione Podsékalnikov,  pour cause de chômage de trop longue durée, a voulu apprendre à jouer de l’hélicon mais il échoue et veut se suicider. Il donne ainsi l’occasion à son entourage, comme entre autres, son proche voisin Alexandre Pétrovitch, de se faire de l’argent en le manipulant,  au nom de l’art, du commerce, du travail ou de la romance amoureuse….
Sémione est donc pris dans un engrenage qui l’enserre de plus en plus face aux autres,  tout aussi fous et inconséquents que lui. Son épouse Macha, seule, fait encore faire preuve de dignité (Hanna Jürgens), comme sa belle-mère, interprétée par Carmen-Maja Antoni qui chante et joue la comédie admirablement.
Nikolaï Erdman se livre ici, entre farce grotesque et comédie noire, à une critique  féroce du communisme.

Le comique et malicieux Giorgios Tsivanoglou, au profil symbolique d’Oblomov, le héros du célèbre roman d’Ivan Gontcharov, nonchalant et réfléchi, jouant du décalage des regards des autres joue remarquablement ce suicidé. Jean Bellorini s’est permis un ajout signifiant, entre poésie et politique: la lecture d’une lettre que Mikhaïl Boulgakov écrivit à Staline pour défendre Nikolaï Erdman,  où il le supplie de laisser le dramaturge exilé, rentrer en Russie et y vivre et écrire librement.

Le spectacle participe d’un beau moment festif, avec facéties, jeux et déguisements, dans une fresque chorale et un ensemble de scènes dotées parfois de chants magnifiques, comme ceux de Joachim Nimtz (le voisin). Les convives d’un banquet, bien habillés, honorent le futur suicidé:  dans un ensemble scénique aux belles couleurs vives, où les acteurs comme le public s’amusent : le plaisir même du théâtre.
Saluons les comédiens, tous remarquables, en particulier ceux qui tiennent de nombreux petits rôles avec une belle loufoquerie, comme Félix Tittel et Matthias Mosbach.

Véronique Hotte

Le spectacle a été joué au Théâtre Gérard Philipe, de Saint-Denis du 12 au 16 octobre.

 

 

 

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