La Résistible Ascension d’Arturo Ui

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La Résistible  Ascension d’Arturo Ui de Bertolt Brecht, adaptation de Daniel Loayoza, mise en scène et scénographie de Dominique Pitoiset

Qui dit Bertolt Brecht démodé ? Le voici, revu au goût du jour, dans une mise en scène sobre qui trouve des résonances dans l’actualité, tant mondiale qu’hexagonale. Dominique Pitoiset  a en effet sorti la pièce du contexte historique de son écriture, en 1941, quand son auteur était en exil aux États-Unis.
  Philippe Torreton, glacial, campe un Arturo Ui, bandit technocrate qui n’emprunte pas à ses modèles Hitler et Al Capone leurs gesticulations. L’acteur retrouve ici Dominique Pitoiset  qui l’avait mis en scène dans un remarquable Cyrano de Bergerac  hors-normes (voir Le Théâtre du Blog),  pour une performance à sa mesure.

En ouverture, assis dos au public devant un grand écran et des moniteurs de surveillance  où sont transmis les images de Va pensiero, chanté par le chœur des Hébreux dans Nabucco, grandiloquent morceau où Giuseppe Verdi orchestre la déploration des Juifs en exil à Babylone : « Ô ma Patrie si belle et si perdue ».
On reconnaît Ricardo Mutti au pupitre de l’Opéra de Rome, ovationné par le public lors d’une première mémorable, en mars 2011 : une pluie de tracts  contre les coupes du budget de la culture par Silvio Berlusconi, lancés des loges, s’était abattue sur le parterre…  D’autres images récentes seront aussi projetées : violences lors des manifestations contre la loi El Kohmri, incendie du Reichtag, vaste provocation des nazis pour accéder au pouvoir. Comprendra qui veut.

 À l’exception de ces quelques images, le décor est d’un dépouillement absolu: seules, de longues tables figurent les différents lieux de l’action : salle de réunion du syndicat des commerçants, siège du parlement, villa du Président, cimetière… Sur le mur du fond, sous les écrans de surveillance, de nombreux casiers se révèlent être les tiroirs d’une morgue, dont certains s’ouvrent, exhibant cadavres, couronnes et urnes. Gag funèbre : un corps brûle dans un crématorium. Nous sommes dans l’antichambre du crime…

 »  Il faut dire aux natures faibles, qu’il s’agit d’être ou de ne pas être (…) J’y croyais, comme un fanatique. C’est avec la foi que je suis entré au Parlement(…) «   : Arturo Ui cynique sur fond de musique classique, annonce au public, son plan de conquête du pouvoir, rappelant, en cela, le fameux monologue de Richard lll pièce dont Brecht s’est inspiré. Meurtres et ruses jalonnent son ascension, et l’on reconnaît la confrontation entre Richard et Lady Ann dans la scène où Arturo Ui  essaye de séduire la veuve Dollfoot.
En ces temps de crise, le criminel va jouer, pour prendre le pouvoir, sur la peur des commerçants et des industriels, et sur la corruption des politiques, faisant chanter les uns, assassinant les autres, flanqué d’une  bande de malfrats aux noms de triste mémoire : Gori, Gobbola et Roma.

Il reste ici peu d’allusions au Chicago de la prohibition où Bertolt Brecht, dans cette farce historique, avait transposé la situation allemande. Dans l’adaptation, la ville Cicero (Chicago) est redevenue l’Autriche, et les acolytes d’Arturo Ui évoluent dans une ambiance plus germanique, avec, en arrière-fond, la musique  du groupe allemand « métal » Ramstein.
Peu de vers subsistent de la version originale qui a subi quelques coups de rabot… On entend d’autant mieux, dans le discours d’Arturo Ui, les arguments des mouvements nationalistes qui fleurissent en Europe et aux États-Unis, surfant sur la peur du terrorisme et le désarroi du peuple, pour s’orienter vers la politique d’un tout sécuritaire.640_philippe_torreton_par_baltel_sipa

De la farce imaginée par Brecht, Dominique Pitoiset a conservé aussi quelques intermèdes où les protagonistes se livrent à des danses grotesques. Malgré les nombreux clins d’œil adressés au public, à qui le metteur en scène demande parfois d’applaudir (au risque de paraître un peu racoleur), les  rires se coincent très vite dans l’atmosphère électrique, créée par le jeu sec de Philippe Torreton.
Les tensions sont vives entre les trois lieutenants du dictateur en herbe, qui optent cependant  pour une interprétation plus parodique. Et Roma sera finalement éliminé pour faciliter la conquête du pays voisin dans une scène plus comique que sordide. Les gangsters assassineront ensuite Dollfoot, assurant ainsi à Arturo le pouvoir total sur le commerce du chou.

Tout est désormais en place pour que le dictateur étende son hégémonie, et, dans la  scène finale, Arturo Ui, devant un pupitre aux couleurs nationales, entouré de ses sbires, adresse au public, sur fond de musique classique, un discours muet qui rappelle ceux de nos ténors nationaux, en cette période préélectorale.
Image finale ironique, les mots AUTORITÉ INÉGALITÉ IDENTITÉ s’affichent, projetés sur un grand drapeau bleu-blanc-rouge. « Alors, c’est qui Ui ? » Un dernier jeu de mot, en forme de question, tente de désamorcer ce trait forcé.

Créé à la Scène nationale d’Annecy où Dominique Pitoiset est artiste associé depuis trois ans, le spectacle, avec ses nombreuses allusions à la politique occidentale, voire hexagonale, fera mouche.
Il n’évite pas quelques effets faciles, contrebalancés par la forte personnalité de comédiens, tels que Daniel Martin, Patrice Bornand ou Pierre-Alain Chapuis, mais l’implacable dialectique brechtienne résiste bien aux amalgames osés de la mise en scène qui  feront sans doute polémique…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu à Bonlieu, Scène nationale d’Annecy, le 5 novembre.
Théâtre des Gémeaux, à Sceaux (Hauts-de-Seine), du 10 au 27 novembre.
Théâtre de Cornouaille, Quimper, du 1er au 3 décembre.Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, du 7 au 10 décembre ; Espace des Arts, Chalon-sur-Saône, du 13 au 15 décembre.
Maison de la Culture d’Amiens, les 5 et 6 janvier. Le Phenix, Valenciennes les 10 et 11 janvier.
Châteauvallon-Scène Nationale, du 17 au 21 janvier ; Scène nationale de Sète, du 25 au 27 janvier.
Théâtre de Dijon/CDN de Bourgogne, du 31 janvier au 4 février.

Théâtre du Gymnase, Marseille, du 7 au 11 février ; Comédie de Saint-Etienne, du 15 au 17 février ; Théâtre de Sénart,  du 24 au 26 février.
Théâtre de L’Archipel, Perpignan, les 2 et 3 mars ; MC2  de Grenoble, du 7 au 11 mars ; Espace Malraux, Chambéry du 14 au 16 mars ; La Coursive, La Rochelle du 21 au 24 mars ; Le Quartz, Brest, du 29 au 31 mars.

 La Passerelle, Saint-Brieuc les 26 et 27 avril.

 

 


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