Gens de Séoul 1909 texte et mise en scène d’Oriza Hirata

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Gens de Séoul 1909 , texte et mise en scène d’Oriza Hirata

 «Je m’intéresse à la figure d’une famille qui pourrit doucement décrite par Tchekhov ou Thomas Mann», dit Oriza Hirata, quand on lui parle de la genèse de son diptyque. Il y met en scène une famille japonaise dans son quotidien, installée en Corée et le deuxième épisode se situe en 1919, au plus fort de la colonisation japonaise. En 1909, un an avant l’annexion du pays, des accords commerciaux ont permis à des hommes d’affaire nippons de s’installer sur un territoire sous-développé,  avec des perspectives de gains importants.  Nous sommes chez les Shinozaki; il y a le père, sa seconde épouse, son fils, ses deux filles, son frère, des domestiques, japonais et coréens, et un étudiant chargé d’écrire la saga familiale.

Au lieu de l’amoureux d’une des filles, apparaît un magicien qui disparaît… comme par magie. Un mobilier bourgeois,grande table et chaises hautes, occupe tout le plateau: autour, circulent parents, enfants, cousins et employées de maison dans un va-et-vient incessant. Dans cette pièce très morcelée, constituée de courtes séquences, les personnages dialoguent à propos de petits riens : affaires familiales, projets des enfants, préoccupations domestiques… Les bonnes s’activent maîtrisant plus ou moins bien la langue des colons.Tout ce monde replié sur lui-même vit dans une bonne entente de convenances, mais transparaissent, au fil des échanges, conflits, intrigues amoureuses, que le spectateur voit progressivement affleurer. De même, s’insinue un racisme rampant mais plutôt gentillet à l’égard des Coréens. «A l’époque, dit l’auteur. presque tous les Japonais étaient persuadés que cette colonisation était une bonne chose, y compris pour la Corée ».  Où  un séjour pendant ses études lui avait ouvert les yeux sur les exactions de son pays.

Créée en 1989, après les évènements de la place Tienanmen, la chute du mur de Berlin, et la mort de l’empereur Hirohito, Gens de Séoul marque, chez ce jeune écrivain-metteur en scène, les débuts d’une dramaturgie originale qui inscrira son œuvre et sa compagnie Seinendan, dans la nouvelle vague du théâtre japonais. Les allusions à la colonisation en Corée sont feutrées mais, Gens de Séoul aurait été mal reçu au Japon qui demeure encore loin de la reconnaître, et qui se pose davantage comme victime que comme responsable de la guerre.

 En France, au contraire, on peut trouver la critique bien légère. Mais le propos de la pièce n’est pas de traiter directement le sujet. La Corée sert plutôt de toile de fond à une question plus générale : comment une occupation coloniale altère-t-elle les relations ? Au risque, comme le reconnaît Oriza Hirata, que «ses pièces soient considérées comme des œuvres qui justifient la colonisation. » Gens de Séoul a pourtant une vraie valeur universelle: il pourrait s’agir  de n’importe quelle situation coloniale, de l’Algérie aux Indes. Et dans ce chassé-croisé permanent de quelque dix-huit personnages, l’auteur entremêle finement les relations entre Japonais et Coréens, hommes et femmes, parents et enfants, maîtres et domestiques. Mais ici on se perd dans des dialogues abondants, parfois mal relayés par le surtitrage, et on a du mal à saisir les enjeux des conversations entre les personnages, souvent de dos, ou cachés par le mobilier encombrant. Et on en perd alors le fil ténu tendu entre eux .

 Gens de Séoul 1919 nous transporte dix ans plus tard, alors que commencent les premiers soulèvements pour l’indépendance de la Corée. Elle traite le contexte politique de manière tout aussi transversale…
Plusieurs réalisations en langue française ont déjà fait connaître ce diptyque, où l’on pouvait saisir plus facilement les subtilités de ce style si particulier qui peut s’avérer efficace, tant il manie savamment l’art de l’allusion.

Mireille Davidovici

 Le spectacle s’est joué au Théâtre de Gennevilliers  du 11 au 14 novembre.
L’Apostrophe, Cergy Pontoise (95) les 17 et 18 novembre.

Les pièces d’Oriza Hirata sont publiées aux Solitaires Intempestifs

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Archive pour 16 novembre, 2016

Scènes de violences conjugales de Gérard Watkins

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Scènes de violences conjugales, texte, mise en scène et scénographie de Gérard Watkins

  Une femme et un homme se rencontrent, dans des circonstances plus ou moins étranges ou ordinaires, aux quelles on trouvera après coup un sens prophétique, « forcément, parti comme ça… ». Ils s‘aiment, se déchirent et se séparent. Mais souvent l’un déchire l’autre, et le détruit.
Le plus intéressant, et le plus prophétique quand s’installe l’échange des premières paroles : un rapport de domination. Lui, appelons-le, Pascal Frontin, vient d’un milieu social plus favorisé. Artiste qui plus est (encore qu’il pratique fort peu…) : cela ajoute à son prestige.
Elle, disons, Annie Bardel, a déjà été pas mal bousculée par la vie. Deux enfants, dont elle n’a pas la garde, de deux pères vite absents. L’arrivée de Pascal dans sa vie est un vrai miracle. Mais tout de suite, il commence à la critiquer, à la “reprendre“.
Arrivent les petites humiliations, le harcèlement, la sape de la personnalité de la jeune femme, puis la brutalité et la violence physique, jusqu’à la torture. Tout cela parce qu’elle n’a pas pu rester seule, tout cela parce que lui a voulu tester à mort le seul pouvoir qui lui reste, à défaut d’en avoir sur sa propre vie, sur quelqu’un de plus fragile. Où l’on voit l’amour, l’idée de l’amour, l’espoir de l’amour flambé par le grand rêve de ne faire qu’un : l’un des deux mange l’autre, le pervers narcissique le détruit, pour être sûr de ne faire qu’un et que cet “un“ soit lui-même.

L’autre couple est plus jeune et, en apparence, appelé à un meilleur destin. Rachida, étudiante en médecine, musulmane en désaccord mais non en guerre avec sa famille, sait ce qu’elle veut, tient tête, avec une sacrée répartie. Liam, perdu dans cette banlieue qu’il ne connaît pas, ayant fui sa petite ville et une enfance fracassée, voudrait à la fois se fondre dans cette fille forte et la fondre à son désir. Même une Rachida peut céder un temps, par amour, jusqu’au coup de trop qui tue leur enfant à naître. Pas d’avenir avec un homme qui tue l’avenir. Elle vivra donc blessée et seule, mais autonome.

Gérard Watkins a écrit, mieux qu’une pièce documentaire, une pièce documentée. Il a interrogé, consulté, écouté, travaillé avec des professionnels de la lutte contre les violences conjugales et de la réparation des femmes qui les ont subies. Policiers, juges, psy, “aidants“ restent hors-champ. Il se concentre sur les deux « cas » qui nous donnent à voir chaque étape de l’emprise, de la destruction de l’un par l’autre.
Mais  il fait œuvre en travaillant sur le langage. Les mots du dominateur rabaissent, blessent, amoindrissent, jusqu’à ce qu’ils servent de justification aux coups et de déni face à la justice ou au thérapeute. Le silence de celle qui prend les coups fait tourner le cercle infernal ; elle en sort enfin quand elle réussit à parler. Watkins cisèle son texte jusqu’à une véritable poésie de l’épure. De l’empathie, sans jugement : à chaque personnage de faire son chemin.

La scénographie fonctionnelle, presque abstraite, interdit tout naturalisme,qui serait ici littéralement obscène. Elle porte avec les percussions de Yuko Oshim-il s’agit bien d’une affaire de coups-l’énergie de jeu des quatre comédiens. Elle les propulse jusqu’à la respiration finale.
Julie Denisse et Daniel Gouhier (le premier couple), Hayet Darwich (Rachida) et Maxime Lévêque (Liam), donnent la même qualité de précision et d’intensité que l’écriture, drôles parfois au début puis de moins en moins, et enfin oppressés jusqu’à l’apnée. Cela fait de ces Scènes de violences conjugales, une tragédie d’aujourd’hui, à la fois positive et lucide, humaine et intelligente.
Chapeau.

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête – 01 43 28 36 36 – jusqu’au 11 décembre puis en tournée.

 

 

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