Arlequin poli par l’amour de Marivaux

 

Arlequin poli par l’amour de Marivaux, mise en scène de Thomas Jolly

 IR3A2724Que peut l’amour ? Tout ! A savoir une transformation radicale, promet le tout jeune Marivaux en 1720, dans une pièce légère en un seul acte, où candeur et spontanéité jouent des coudes.
 La Piccola Familia de Thomas Jolly le matérialise par une pluie d’or, une nuée de filaments lumineux et une nouvelle toile de fond. Mais comment opère-t-il ? Mystère… « Choisit-on, ou se laisse-t-on choisir ? » Le sentiment semble tomber du ciel comme une grâce, aussi subite qu’immaîtrisable, sur des personnages qui ne peuvent contrôler leurs réactions.
Il enhardit les sots et terrasse les penseurs, telle cette fée, promise à Merlin l’Enchanteur, qui se voit surprise par la fulgurance du désir. Elle s’amourache d’un mignon mais très benêt Arlequin. Las. Et si elle l’éduquait ? Peut-être gagnerait-il un peu d’esprit ? Malheureusement, chansons et belles paroles n’y font rien. L’ingrat va tomber amoureux, comme on tombe d’une chaise, à la vue d’une jeune bergère à lunettes, ravissante petite poupée aussi innocente que lui.
Et voilà notre fée qui n’a d’autre choix que de recourir au machiavélisme. Ainsi débute la vieille guéguerre entre culture (la magicienne au maquillage et au décolleté ultra-sexy) et nature (la bucolique beauté sans fards).

 En 2006, Thomas Jolly s’était déjà attaqué à cette intrigue, somme toute assez maigre, bien avant son épatant Henry VI où,  à la façon du visionnage ininterrompu d’une saison entière de Game of thrones, sa folle épopée avait tenu le public avignonnais en haleine pendant dix-huit heures. Spectaculaire !
 En 2015, il reprise le costume de son Arlequin avec du fil noir. Dans sa proposition, pas de losanges, il passe de l’innocent caleçon blanc du bambin, au pantalon serré et bottes sombres du dominateur. Avec une scénographie aux couleurs plus sombres, et troublante : des ampoules créent d’inquiétants halos dans le noir, que souligne, dans les moments forts, une musique rock à grands effets… Manichéen mais efficace.
 Moins de fête, plus de rouge sang et de noirceur ! L’Enfer d’où est sorti le fameux personnage italien semble tout proche. A jardin, une machine métallique crachant fumée, lueurs rougeâtres et éclairs stroboscopiques tient lieu d’avertissement. 

Diable ! Thomas Jolly a décidément un sens aigu de l’image. Dans sa boîte noire, sur un plateau dénudé, des effets spéciaux quasi-cinématographiques se déchaînent autour de personnages rayés de noir et blanc, silhouettes griffues et démoniaques, arborant jupons de tulle sous perfecto de cuir et visages cérusés, (on pense aux films L’Etrange Noël de mister Jack de Tim Burton, à Coraline d’Henry Selick). Les paillettes volent ! Le vent se lève…
Les lumières, entre artisanat et coup de génie, entretiennent la magie.
Dans ce cabaret burlesque qui joue aussi bien du marivaudage, de la pastorale, de la commedia dell’arte que du fantastique gothique, le rythme est effréné. Tout respire la jeunesse : l’écriture, la mise en scène, l’épatante troupe des comédiens de la Piccola Familia. Aimer follement, se lancer à corps perdu dans le théâtre : quelle différence ? Fraîcheur et enthousiasme, comme dans l »innamoramento », bâtissent un monde où tout paraît possible.

 Arlequin, le «beau brunet», opte d’abord pour un jeu plutôt agaçant. Mais la chute, fort originale, renverse la vapeur, et même bonifie le texte. Pour le spectateur, la scène du premier baiser est sidérante de beauté, et pour autant, pas niaise du tout. Un grand drap blanc où figure le titre du spectacle, descend avec fracas des cintres. Voilà Arlequin enfin dégrossi, touché par le Verbe et toutes les promesses qu’offre le langage. Jolie philosophie de l’amour. Cependant, très vite, la parole devient stratagème et la manipulation ressurgit : ne vaudrait-il pas mieux dire le contraire de ce qu’on pense et tenir l’autre à distance ? La baguette rouge et la Parole, comme le précieux anneau poursuivi par Golum dans Le Seigneur des Anneaux (ou celui de Gygès), sont le symbole d’un pouvoir dangereux à posséder. Finie l’enfance ! 

 Ce spectacle très plastique ravit les jeunes spectateurs et amollit les cœurs endurcis. On en sort émerveillé. Mais, à y regarder de plus près, que peut l’amour ? Pas grand-chose… Une illusion d’optique, semble nous dire aussi cette éblouissante mise en scène, aveuglante donc, qui nous fait prendre des bouts de papier brillants soulevés par un ventilo pour un miracle.
Pour autant, il ne nous ment pas, il exhibe ses artifices : tout est à vue. Il suffit de regarder au bon endroit pour ne pas se laisser berner par l’aura de l’attraction des corps.  Placé sous l’ombre tutélaire de Jean-Luc Lagarce, il évite la mièvrerie : « Nous serons amoureux, évidemment, le moins qu’on puisse. Et pas toujours en silence, pénibles et envahissants, et indignes, c’est bien et pas toujours mélancoliques et pas toujours fidèles et purs et pas toujours, je ne sais plus, mais amoureux, ça oui ! »
Voilà bien le talent de Thomas Jolly, son énergie tempétueuse, comme sa musique assourdissante émaillée de bienvenus grincements, nous sauvent de l’angélisme

Stéphanie Ruffier

Spectacle vu à Draguignan/Théâtres en Dracénie, le 15 novembre.
Et les 13 et 14 décembre à Annemasse.

 

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...