Les Années d’Annie Ernaux

Les Années d’Annie Ernaux, adaptation et mise en scène de Jeanne Champagne

les-annecc81es-2-c2a9-benoicc82te-fantonC’était comme cela, juste avant les années soixante du siècle dernier : dans une petite ville de Normandie, Yvetot, il était difficile pour la bonne élève dont les parents tenaient une modeste épicerie-bistrot, de trouver sa place.
Annie Ernaux a donné ce titre à l’œuvre qui a marqué sa singularité dans la littérature contemporaine : une écriture de soi qui parle du réel, du social, sans le moindre narcissisme. Tirée à hue et à dia entre sa classe d’origine et la fascination pour les garçons et filles de la bourgeoisie, leurs  surprise-parties et autres prestiges, la jeune fille qui s’appelle Annie va trahir sa classe, forcément, en devenant professeur.
Mais elle va surtout se trahir elle-même en «tombant enceinte», à une époque où la contraception est rare et chère, mais aussi clandestine (l’avortement est officiellement un crime!) et pratiquement, un massacre pour beaucoup de jeunes femmes.
Chute dans le mariage, et partage inégal des tâches : «Toi qui n’a rien à faire de la journée», dit le jeune père qui n’a jamais touché un biberon et encore moins une couche (en tissu, à laver, en ces temps-là!) à sa femme épuisée qui voudrait potasser son CAPES.
La dépression se referme sur elle, comme une porte. Jusqu’au jour où… Arrivent ensemble Mai 68 et la révélation du féminisme : la porte s’ouvre. Ce n’est pas encore la victoire, c’est l’espoir pour toute une génération. Les slogans fleurissent, énergiques et drôles : «Un homme sur deux est une femme »,  «Une femme sans homme, c’est comme un poisson sans bicyclette », « Notre corps (enfin) nous appartient ».

Après Passion simple (2013), récit à la première personne, Jeanne Champagne s’est engagée dans la démarche de l’auteur des Années, faisant défiler sur grand écran photos de famille à l’origine du texte.
 Elle fait de cette chronique des années soixante-pas si glorieuses que ça-un spectacle presque léger : images personnelles associées à la nostalgie souriante des chansons «d’époque » qui nous sonnent toujours aux oreilles, aux “réclames “ devenant peu à peu “publicité“, toujours aussi  (naïvement ?) sexistes, au Salon des arts ménagers…
Plus graves, documents et films rappellent les grandes étapes du combat des femmes pour leur libération : Gisèle Halimi et le procès de Bobigny, Simone Veil à l’Assemblée Nationale, en contrepoint des défilés de filles fortes et joyeuses, avec enfants et banderoles…

La liberté est photogénique, et la voix off de Tania Torrens chaleureuse et précise. Et puis, et puis… Le spectacle, qui a attendri, enthousiasmé, fait rire, se clôt sur une inquiétude pressante : qu’en est-il aujourd’hui ? Que sommes nous en train de perdre, dans cette période de régressions très graves pour les droits des femmes ?

Agathe Molière et Denis Léger Milhau sont épatants (qualificatif déjà vieilli en 1960 !), la première passe avec aisance, et beaucoup de charme, de la petite fille qui rêve de loin aux garçons, à la jeune femme épuisée, et lui, en partenaire tout aussi élastique et excellent chanteur. Le dispositif efficace, conçu par Gérard Didier-grand et petit écran, pupitre, table multi-usages- donne au spectacle un côté plaisamment didactique. Et le public jeune qui n’a pas connu cette période ? Il découvre cette histoire des luttes féminines, avec un étonnement, une jubilation qui laisseront forcément des traces.
 Annie Ernaux voudrait «sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais». C’est son côté Tchekhov. Mais elle fait plus : sans cesse rouvrir des portes.

Christine Friedel

Spectacle vu au Théâtre 71 à Malakoff

 

 


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