Les Émigrés de Slawomir Mrozek

Les Émigrés de Slavomir Mrozek traduction de Gabriel Meretik, mise en scène d’Imer Kutllovci

 

les-c3a9migrc3a9s-13pascal-gc3a9ly-rc3a9duitL’auteur  polonais (1929-2013) développe à sa façon un théâtre de l’absurde. Mais, à l’origine du non-sens existentiel, la fatalité est ici sociale et intellectuelle, plutôt que métaphysique ou psychologique.

Et cette pièce (1970), mise en scène par l’homme de théâtre albanais Imer Kutllovci, oppose l’intellectuel au rustre, et plus généralement, l’hypocrisie à la violence, le civilisé au barbare, la belle idée à la vie vécue, ou encore l’humanité à la bestialité.  Cela se déroule dans l’inamovible d’une existence subie et les deux  hommes ne réussissent jamais à sortir de leur condition, même quand ils résistent, en luttant pied à pied contre un quotidien dégradant, et qu’ils multiplient les tentatives, tout aussi désordonnées que malhabiles, pour réagir contre un destin personnel qui s’annonce odieux.

Ils créent, à travers la dialectique de leurs échanges verbaux – économie de la parole, ironie, sous-entendus, non-dits et sarcasmes à peine voilés – un long suspense tenace. Jamais à court d’initiatives, propices  à un  rire salvateur qui casse les tensions et apaise l’émotion. L’ouvrier ment, pour garder l’équilibre contre la grisaille des jours, et se vante de ses prétendues virées joyeuses à la Gare centrale. Et l’intellectuel, lui, lecteur désenchanté qui ne prend pas l’air et ne se change guère les idées, l’arrête dans son envol pour restituer brutalement la vérité, réduisant son «colocataire» à un mystificateur, en mal de fantasmes : « Si tu aimes aller à la gare, c’est que tu es là-bas un étranger parmi d’autres, alors que, dans la rue, tous te reconnaissent comme l’étranger qui dépareille trop. »

De son côté, l’intellectuel trompe non son partenaire mais  lui-même, et refuse d’admettre qu’il n’écrira sans doute pas le livre qu’il prétend rédiger dans une totale liberté, d’abord longuement rêvée, puis enfin conquise. Mais la vraie liberté est bien ce qui manque à l’un comme à l’autre, même s’ils se sont échappés tous deux de l’enfermement de leur propre pays pour accéder à une autre, symbolique mais pas intérieure. Sans le sou, ils gagnent pauvrement leur vie, en accumulant les heures de travail!

Sont aussi évoqués dans cette pièce, l’idée aléatoire et contestable du progrès, et les régimes opposés de l’Est et de l’Ouest, selon l’endroit d’où l’on part et celui où on arrive. Le dissident politique dit au travailleur manuel que leur pays, de l’autre côté d’un mur alors non encore  tombé, possède bon nombre de casernes et de soldats.

Ce théâtre, entre comique et tragique, se mesure à l’aune des problèmes de notre temps et flirte avec  la désillusion. Mais Slavomir Mrozek ne savait pas que le thème de sa pièce dépasserait les blocs politiques de son époque, et toucherait à une dimension universelle avec une question très ancienne celle des migrants, réfugiés politiques et/ou économiques… qui s’avère de plus en plus brûlante. Excellents acteurs, le bosniaque Mirza Hlilovic et le russe Grigori Manoukov, sont attentifs à l’écriture et à la pensée rigoureuse de Slavomir Mrozek, et incarnent bien ces émigrés, frères d’infortune, vivent, couchés sur des matelas de misère dans une pièce basse de plafond , entre tuyaux d’eau et bouches d’aération, dans des conditions très difficiles.

L’ouvrier, lui, a le verbe haut et un corps libre, malgré ses chaussures de ville qui le font souffrir,  et a une humilité intuitive, face à la supériorité de classe de son interlocuteur. Il s’accapare d’un lieu pour mieux le comprendre et l’investir, et le fait qu’il n’y ait pas ici la moindre trace de mouche, l’offusque. Chez lui, à la campagne, toute vie allait, bon an mal an, entre mouches et attrape-mouches…
Grigori Manoukov, lui incarne un être méditatif et douloureux,  qui avoue parfois  être  un « salaud » et un délateur, utilisé à des fins politiques. Ce que l’ouvrier, n’est pas, lui, juste soucieux du bien-être de sa femme et de ses enfants restés dans son pays.
Mais tous deux ont besoin l’un de l’autre pour se sentir exister, et n’ont aucune condescendance entre eux: chacun va loin dans l’exploration existentielle. Rires, provocations, coups physiques et humiliations, regrets et pardons : un duel, aussi fort que délicat… entre boîtes de conserves et bouteille de vodka !

 Véronique Hotte

Théâtre de la Reine Blanche, 2 bis passage Ruelle, 75018 Paris,  jusqu’au 23 décembre, et les 28 et 29 décembre. T : 01 40 05 06 96.

Le texte de la pièce est publié chez l’Arche Éditeur.

 

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