Urfaust, de Gœthe, mise en scène Gilles Bouillon.

© Antonia Bozzi

© Antonia Bozzi

Urfaust, de Gœthe, traduction Jean Lacoste et Jacques Le Rider, mise en scène Gilles Bouillon.

 

Ces fragments-Gœthe lui-même donnait à cette pièce le titre de Faust des origines-sont, avant le Premier et le Second Faust, plus qu’une «géniale esquisse», comme le dira Bertolt Brecht,  mais le dessin puissant, rapide et achevé de la légende de Faust, même s’il manque au récit, quelques charnières et prolongements.

En fait, on n’en n’a pas besoin, et tout y est : le savant philosophe et  théologien qui a fait le tour des choses et des connaissances, sans trouver aucune réponse (et qui n’en donnera pas davantage à ses insupportables disciples!), un diable roublard et cynique, la pure et sensuelle Marguerite, et des seconds rôles qui ramènent à l’humain ce trio de principes. Dont l’un serait l’intelligence, et le second-le pire! le «principe de réalité», d’un cynisme très contemporain, du genre :  «Je dis tout haut ce que vous pensez tout bas ». Très bas, en effet, et hélas, très drôle. Et enfin, l’Amour incarné, la transcendance qui condamne Marguerite en ce monde, et qui ne l’élèvera au ciel que dans le Second Faust. Ici, c’est une jeune villageoise séduite par un brillant intellectuel, lui-même subjugué par tant de fraîcheur, de droiture et de beauté. L’amour occupe tout le vide creusé dans son âme par la déception de l’intelligence. Tous deux prennent feu. Elle se consume, et cette «fille perdue », infanticide, est jetée en prison, et lui, se glace de semer, contre son gré, la mort autour de lui, et de ne plus pouvoir la sauver.

Tout cela, sans pacte ni besoin de vendre son âme. Ce qui est très contemporain : sans un Méphisto pour agiter les contradictions de la liberté, et du «tout, tout de suite». Le diable prend simplement ici la place du professeur blasé pour se faire vendeur de prestiges universitaires, en prélevant au passage sa dîme de persécutions sur les candidats : qu’ils payent, qu’ils souffrent, et qu’ils disent merci ! Ensuite, il va de soi que ce diable complaisant accompagnera Faust dans son retour au monde, en lui faisant cadeau de quelques trucs de magicien à exhiber dans les tavernes.

Le spectacle a toute la qualité de l’écriture, il va vite et droit, et campe à égalité dans les sphères de la philosophie et sur le terreau populaire. Il faut dire que l’attaque (comme on le dit en musique), de Frédéric Cherboeuf est parfaite, avec un verbe soutenu, clair sans emphase, qui  donne forme à la pensée. Son jeu, sobre et fort, place la barre très haut, et la troupe relève le défi, y compris dans l’humour et le burlesque.

La Marthe de Juliette Poissonnier est dessinée avec autant d’économie que de justesse incisive, et d’humour, tout comme l’irrésistible diable (hélas ! C’est comme cela qu’il tend ses pièges) de Vincent Berger et les buveurs de la taverne (Baptiste Chabauty, Etienne Durot). Marie Kauffmann, en Marguerite, apporte encore une autre dimension : ici, on ne rit plus. « Nature », magnifique, idéalement destinée  aux pièces de Paul Claudel, elle forcerait le respect s’il en était besoin.

Nathalie Holt a imaginé plus qu’un simple support ou un écrin, une arène de sable, hantée parfois de projections fantomatiques-les chiens du diable, dont on ne sait trop si on les  a vus ou non-qui donne, par son économie, liberté et cohérence à la mise en scène. Les éléments, tombés du ciel ou portés par les acteurs, naïfs parfois comme des jouets, glissent, vivent d’une scène à l’autre dans un rêve ininterrompu, avec les métaphores cruelles qui s’imposent (la porte basse où doit ramper la malheureuse Marguerite…).

Bref, cet Urfaust, tout en rigueur et en liberté, délice d’intelligence qui vous réconcilie avec les histoires, légendes, récits directs sans failles et sans ironie, et au bout du compte, avec vous-même. Il faut voir ce spectacle juste et droit, qui réunit les plaisirs du cœur et de l’intelligence.

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête,  Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 5 février. T : 01 43 28 36 36

 

 


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