La vie trépidante de Laura Wilson


Jean-Marie Piemme

Jean-Marie Piemme

La vie trépidante de Laura Wilson, concert théâtral-ballade urbaine de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Jean Boillot, musique d’Hervé Rigaud

Toujours intéressant d’avoir le privilège de voir, avant la création finale, un travail en cours sur une pièce de Jean-Marie Piemme. Après La vérité, L’Heure du Singe et Le Sang des amis, La Vie trépidante de Laura Wilson sera le quatrième texte du dramaturge belge que Jean Boillot met en scène.

C’est une histoire à la fois simple mais dont on ne cesse de démêler les multiples ramifications. Laura Wilson habite une grande ville, européenne mais non nommée; au chômage, elle ne retrouve pas de travail et sans revenu, rejoint donc le monde des pauvres et des exclus. Elle perd aussi la garde de son enfant, divorce, et vit de petits boulots. Un jour pourtant, on ne sait pourquoi, elle va se balader dans un musée et regarde avec admiration cet étonnant tableau qu’est La Chute des Anges de Brueghel (1562) qui semble déclencher sur elle-miracle d’une œuvre d’art-une autre vision du monde mais aussi d’elle-même. Son licenciement l’a profondément choquée mais il l’aura sans doute aussi mené sur la voie d’une réelle conscience d’elle-même, d’abord mais aussi politique.

 Elle a subi, comme tant d’autres, une injustice mais aussi qu’elle va devoir puiser en elle-même, le courage de se battre pour avoir la garde de son enfant, retrouver un emploi, un vrai domicile et sortir de sa solitude. Elle sait aussi qu’elle aura aussi le courage de  lutter contre l’indifférence des tièdes qui l’entourent. Laura, véritable prolétaire, n’a pas fait d’études, ne comprend rien au monde actuel, survit tant bien que mal à l’échec de son mariage, mais supporte sa misère sans l’accepter, avec un courage et une ténacité exemplaires. Elle monte ainsi sur un tonneau pour dénoncer l’absurdité des votes, gifle sans état d’âme son ex-patron, et alors qu’elle n’a rien, donne de l’argent à un SDF…

Croit-elle toujours en l’amour? Sans doute pas vraiment, mais elle a au moins pour elle, une certaine rage de vivre et d’aller à la rencontre des autres. Et elle rêve d’avoir enfin une vraie carrière et de fréquenter des collègues intelligents et sympathiques… Mais elle regarde aussi avec une amie, des séries télé, ou des films sirupeux à la sauce Hollywood. Faute d’un présent acceptable mais forcément décevant, elle se réfugie dans ces fictions et dans l’imaginaire que peuvent lui procurer ces images fugitives. Même si elle a une vie soi-disant trépidante qui tient en fait à de petites aventures dont une avec Julien, un brillant et riche archéologue. Mais Laura, très vivante, sympathique, a tendance à avoir une conduite d’échec, et leur amour sera bien entendu de courte durée.

Comme le dit Jean Boillot: « C’est une de ces «nageuses» que Jean-Marie Piemme affectionne de décrire, filles du peuple, héroïnes banales et modestes, qui s’agitent intensément pour ne pas couler. » (…) L’auteur nous livre ici le portrait d’une femme de peuple, dans la lignée des Dardenne (même ville d’origine), Zola, Renoir ou Ken Loach. Mais pas de misérabilisme ni de véritable représentation de la réalité. Au contraire, bien vivante elle le prouve en s’attaquant au cynisme du monde, seule contre tous, grâce à son appétit de justice, et à son extraordinaire énergie vitale. »

Et Jean-Marie Piemme dit,  avec légèreté et une certaine drôlerie parfois un peu dure, les choses les plus graves, celle d’une leçon de vie, entre comique et tragique, mais sans réalisme, autre que celui des corps. La mise en scène respecte les divers niveaux de lecture du texte, ce qui n’est pas toujours facile, puisque Jean-Marie Piemme installe des personnages dans des récits ou de courtes scènes, selon un tempo très variable. Mais il dit laisser carte blanche pour monter cette pièce. «Aujourd’hui, dit Jean Boillot, la montée des populismes en Europe m’a décidé à le mettre en scène, pour raconter la trajectoire d’une femme qui aurait pu être tentée de plonger dans une colère réactionnaire, mais qui, malgré tout, parvient à tracer son chemin de vie »

Laurence Villerot, la scénographe habituelle de Jean Boillot, a imaginé un plateau nu, avec des pendrillons, quelques parois transparentes, un portant pour quelques costumes que les comédiens enfilent au besoin, et des instruments : guitare, clavier, pédales d’effets et magnétos. Et surtout dans cet espace vide, un peu étrange, le temps de quelques minutes, surgissent, magnifiques, les projections sur écran des célèbres petits tableaux de Brueghel : La Chute des anges (1562) et Paysage d’hiver (1565) qui fascinent littéralement Laura. Et on la comprend : l’un, avec un magma de corps humains monstrueux et de démons, surréaliste avant la lettre où on voit ce qu’on pourrait ne pas voir, vu le petit format du tableau, comme entre autres: un cul humain qui pète… L’autre où toute une société paysanne se régale à patiner-déjà!-sur une rivière gelée. Eblouissant d’intelligence picturale et de sensibilité ! Et notre regard, comme celui de Laura, ne cesse de se promener dans ce paysage aux grands arbres sans feuilles où se posent des corbeaux.

Il y a aussi de gros plans du visage de Laura-un peu conventionnels-qui se filme avec son téléphone portable. On a déjà beaucoup donné à ce genre d’images mais, comme c’est assez bref, cela reste supportable. Le plus intéressant dans cette mise en scène, c’est, avec une certaine distance, la grande unité-recherchée et la plupart du temps déjà obtenue-entre le discontinu du texte et cette écriture scénique très variée (encore en cours), avec un accompagnement musical et des chansons interprétées par les comédiens, et aussi, pour la création, un chœur d’amateurs de la ville où sera joué le spectacle: pas nouveau mais toujours appréciable dans un spectacle…

Et le texte de Jean-Marie Piemme est interprété avec beaucoup de nuances par Isabelle Ronayette, bien soutenue par les autres complices habituels de Jean Boillot, Philippe Lardaud, Régis Laroche, et Hervé Rigaud qui joue, sur scène, la musique dont il est l’auteur.
Le futur spectacle, encore parfois brut de décoffrage mais encore en répétitions, devrait prendre son envol assez vite, sans doute même dès le prochain festival d’Avignon. A suivre donc avec intérêt.

Philippe du Vignal

Travail en cours vu à l’Espace Bernard-Marie Koltès, Théâtre du Saulcy-Metz. Le spectacle sera créé du 17 au 19 novembre au Nest, Centre Dramatique National de Thionville/Lorraine, 15 route de Manom  57100 Thionville. T: 03 82 54 70 45 nest-theatre.fr


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Archive pour 25 janvier, 2017

La vie trépidante de Laura Wilson


Jean-Marie Piemme

Jean-Marie Piemme

La vie trépidante de Laura Wilson, concert théâtral-ballade urbaine de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Jean Boillot, musique d’Hervé Rigaud

Toujours intéressant d’avoir le privilège de voir, avant la création finale, un travail en cours sur une pièce de Jean-Marie Piemme. Après La vérité, L’Heure du Singe et Le Sang des amis, La Vie trépidante de Laura Wilson sera le quatrième texte du dramaturge belge que Jean Boillot met en scène.

C’est une histoire à la fois simple mais dont on ne cesse de démêler les multiples ramifications. Laura Wilson habite une grande ville, européenne mais non nommée; au chômage, elle ne retrouve pas de travail et sans revenu, rejoint donc le monde des pauvres et des exclus. Elle perd aussi la garde de son enfant, divorce, et vit de petits boulots. Un jour pourtant, on ne sait pourquoi, elle va se balader dans un musée et regarde avec admiration cet étonnant tableau qu’est La Chute des Anges de Brueghel (1562) qui semble déclencher sur elle-miracle d’une œuvre d’art-une autre vision du monde mais aussi d’elle-même. Son licenciement l’a profondément choquée mais il l’aura sans doute aussi mené sur la voie d’une réelle conscience d’elle-même, d’abord mais aussi politique.

 Elle a subi, comme tant d’autres, une injustice mais aussi qu’elle va devoir puiser en elle-même, le courage de se battre pour avoir la garde de son enfant, retrouver un emploi, un vrai domicile et sortir de sa solitude. Elle sait aussi qu’elle aura aussi le courage de  lutter contre l’indifférence des tièdes qui l’entourent. Laura, véritable prolétaire, n’a pas fait d’études, ne comprend rien au monde actuel, survit tant bien que mal à l’échec de son mariage, mais supporte sa misère sans l’accepter, avec un courage et une ténacité exemplaires. Elle monte ainsi sur un tonneau pour dénoncer l’absurdité des votes, gifle sans état d’âme son ex-patron, et alors qu’elle n’a rien, donne de l’argent à un SDF…

Croit-elle toujours en l’amour? Sans doute pas vraiment, mais elle a au moins pour elle, une certaine rage de vivre et d’aller à la rencontre des autres. Et elle rêve d’avoir enfin une vraie carrière et de fréquenter des collègues intelligents et sympathiques… Mais elle regarde aussi avec une amie, des séries télé, ou des films sirupeux à la sauce Hollywood. Faute d’un présent acceptable mais forcément décevant, elle se réfugie dans ces fictions et dans l’imaginaire que peuvent lui procurer ces images fugitives. Même si elle a une vie soi-disant trépidante qui tient en fait à de petites aventures dont une avec Julien, un brillant et riche archéologue. Mais Laura, très vivante, sympathique, a tendance à avoir une conduite d’échec, et leur amour sera bien entendu de courte durée.

Comme le dit Jean Boillot: « C’est une de ces «nageuses» que Jean-Marie Piemme affectionne de décrire, filles du peuple, héroïnes banales et modestes, qui s’agitent intensément pour ne pas couler. » (…) L’auteur nous livre ici le portrait d’une femme de peuple, dans la lignée des Dardenne (même ville d’origine), Zola, Renoir ou Ken Loach. Mais pas de misérabilisme ni de véritable représentation de la réalité. Au contraire, bien vivante elle le prouve en s’attaquant au cynisme du monde, seule contre tous, grâce à son appétit de justice, et à son extraordinaire énergie vitale. »

Et Jean-Marie Piemme dit,  avec légèreté et une certaine drôlerie parfois un peu dure, les choses les plus graves, celle d’une leçon de vie, entre comique et tragique, mais sans réalisme, autre que celui des corps. La mise en scène respecte les divers niveaux de lecture du texte, ce qui n’est pas toujours facile, puisque Jean-Marie Piemme installe des personnages dans des récits ou de courtes scènes, selon un tempo très variable. Mais il dit laisser carte blanche pour monter cette pièce. «Aujourd’hui, dit Jean Boillot, la montée des populismes en Europe m’a décidé à le mettre en scène, pour raconter la trajectoire d’une femme qui aurait pu être tentée de plonger dans une colère réactionnaire, mais qui, malgré tout, parvient à tracer son chemin de vie »

Laurence Villerot, la scénographe habituelle de Jean Boillot, a imaginé un plateau nu, avec des pendrillons, quelques parois transparentes, un portant pour quelques costumes que les comédiens enfilent au besoin, et des instruments : guitare, clavier, pédales d’effets et magnétos. Et surtout dans cet espace vide, un peu étrange, le temps de quelques minutes, surgissent, magnifiques, les projections sur écran des célèbres petits tableaux de Brueghel : La Chute des anges (1562) et Paysage d’hiver (1565) qui fascinent littéralement Laura. Et on la comprend : l’un, avec un magma de corps humains monstrueux et de démons, surréaliste avant la lettre où on voit ce qu’on pourrait ne pas voir, vu le petit format du tableau, comme entre autres: un cul humain qui pète… L’autre où toute une société paysanne se régale à patiner-déjà!-sur une rivière gelée. Eblouissant d’intelligence picturale et de sensibilité ! Et notre regard, comme celui de Laura, ne cesse de se promener dans ce paysage aux grands arbres sans feuilles où se posent des corbeaux.

Il y a aussi de gros plans du visage de Laura-un peu conventionnels-qui se filme avec son téléphone portable. On a déjà beaucoup donné à ce genre d’images mais, comme c’est assez bref, cela reste supportable. Le plus intéressant dans cette mise en scène, c’est, avec une certaine distance, la grande unité-recherchée et la plupart du temps déjà obtenue-entre le discontinu du texte et cette écriture scénique très variée (encore en cours), avec un accompagnement musical et des chansons interprétées par les comédiens, et aussi, pour la création, un chœur d’amateurs de la ville où sera joué le spectacle: pas nouveau mais toujours appréciable dans un spectacle…

Et le texte de Jean-Marie Piemme est interprété avec beaucoup de nuances par Isabelle Ronayette, bien soutenue par les autres complices habituels de Jean Boillot, Philippe Lardaud, Régis Laroche, et Hervé Rigaud qui joue, sur scène, la musique dont il est l’auteur.
Le futur spectacle, encore parfois brut de décoffrage mais encore en répétitions, devrait prendre son envol assez vite, sans doute même dès le prochain festival d’Avignon. A suivre donc avec intérêt.

Philippe du Vignal

Travail en cours vu à l’Espace Bernard-Marie Koltès, Théâtre du Saulcy-Metz. Le spectacle sera créé du 17 au 19 novembre au Nest, Centre Dramatique National de Thionville/Lorraine, 15 route de Manom  57100 Thionville. T: 03 82 54 70 45 nest-theatre.fr


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