La Bonne éducation : La Fille bien gardée et Maman Sabouleux

La Bonne éducation : La Fille bien gardée et Maman Sabouleux d’Eugène Labiche et Marc-Michel

La Bonne Éducation

Photo Arthur Péquin

Dans Les Animals, (voir Le Théâtre du Blog), Jean Boillot avait mis en scène avec bonheur La Dame au petit chien et Un Mouton à l’entresol, du même Eugène Labiche, où des bourgeois ont bien du mal à gérer leurs relations de couple. Jean Boillot persiste et signe avec un second volet en deux pièces, sous le titre ironique: La Bonne Education. Dans La Fille bien gardée, une petite fille,Berthe, assez capricieuse, est laissée par sa mère qui va s’amuser dehors, aux bons soins d’une femme de chambre et d’un valet; malins et sans scrupule, ils ont vite compris qu’ils pouvaient profiter, et sans trop de risques-si du moins si tout allait bien-de la situation… Elle, prélève ce dont elle a besoin, dans les produits de beauté de sa patronne, et lui, s’abreuve des liqueurs du salon. Et ils n’hésitent pas à emmener Berthe, au bal Mabille. Et, comme eux, la petite fille en reviendra alcoolisée ! Alors qu’ils rentrent tous les trois, arrivera évidemment en même temps, la mère de Berthe…

Dans Maman Sabouleux, il s’agit aussi du sort d’une petite fille ; les époux Claquepont qui ont mis en garde leur bébé chez une nourrice de la campagne sous un prétexte :« L’air de Paris, dit le père qui se justifie de façon grotesque, ne vaut rien pour les enfants: il manque d’oxygène ».  La mère elle,  avoue quand même, mais très vite: « J’ai comme un remords… rester huit ans sans la voir! Mais ce bébé a bien grandi et a acquis, à huit ans, une véritable autonomie. Bref, le couple Claquepont, côté éducation des enfants, a tout faux…

Alors que Maman Sabouleux leur écrit des lettres où il parle de son éducation artistique, ils vont découvrir, absolument horrifiés, à l’occasion d’un week-end à la campagne, que leur petite Suzanne qu’ils font élever par cette nourrice contre 100 francs par mois, ce qui ne devait pas être beaucoup, est en fait gardée par Maman Sabouleux, un petit paysan, tambour du village que sa femme a quitté. Suzanne mène ainsi la vie d’une petite paysanne de l’époque : elle monte dans les arbres, fait la soupe au lard, balaye la maison, et garde les oies… Elle n’a connu que cette vie et elle est visiblement heureuse, même si elle parle mal et ne se lave pas. Maman Sabouleux l’emmène parfois avec lui au café du village! « Là, maman fum’sa vieille pipe…Moi, j’joue aux boul’s et j’mange du flan. Et nous pompons du bon p’tit blanc. »

Il s’agit là aussi du sort d’une petite fille pas très facile qui a appris à se construire elle-même et Eugène Labiche montre bien ici que l’enfant, rarement voulu à l’époque, n’a pas une grande valeur affective et en est souvent presque réduit à n’être qu’une sorte d’objet un peu encombrant. Autant dire qu’encore plus que dans ses autres pièces, il a une vision assez pessimiste de cette société, fondée sur l’égoïsme et des rapports de classe très durs, et où l’argent est roi!

Dans le même décor qu’Animals, mais Jean Boillot a préféré ignorer ou presque, les longues didascalies où Eugène Labiche décrit un intérieur de pauvre ferme. Et il a sans doute eu raison. C’est une drôle de construction assez surréaliste, bien vue, signée Laurence Villerot, avec différents niveaux; cette très efficace machine à jouer, les acteurs vont eux-mêmes la transformer pour la seconde pièce. Et Jean Boillot a remarquablement dirigé avec une grande maîtrise du plateau ses acteurs qui savent aussi chanter les quelques couplets de la pièce…

Ici, mènent la danse, deux comédiennes de grande envergure : Isabelle Ronayette qui rend tout à fait crédible Berthe, cette insupportable gamine qui arrive à faire ce qu’elle veut des domestiques: elle a vite compris qu’elle pouvait tout obtenir d’eux, si elle se mettait à pleurer ! Et Nathalie Lacroix qui incarne avec solidité d’abord la femme de chambre, puis la grande bourgeoise Madame de Claquepont, assez cynique :«Nous ne sommes pas ici, dit-elle, pour faire du sentiment ! », quand elle voit, éberluée, que son bébé, devenu une petite fille sauvage, se moque, juste retour des choses, de ces grands bourgeois qui ne lui ont jusque là, guère manifesté d’affection et qui veut rester avec sa maman/papa de substitution.

Il y a ici un excellent rythme, une réelle unité de jeu, ce qui n’est pas si fréquent, grâce aussi à Philippe Lardaud qui joue les mères en travesti, à David Maïsse, Régis Laroche et Guillaume Fafiotte : pas loin de Buster Keaton et des comiques américains, du côté acrobaties ils en connaissent un rayon. Ils sautent, courent ou se laissent glisser sur un petit escalier : ce qui redonne un bel élan à ces piécettes qui, malgré leur cruauté, traînent en longueur au début et qui ne sont sans doute pas du même niveau que les deux précédentes. Qu’importe, on rit souvent… Que demande le peuple?

C’est un travail intelligent et d’une rare acuité scénique. S’il passe près de chez vous, n’hésitez pas.

Philippe du Vignal

Spectacle créé au Nest de Thionville,15 Route de Manom, 57100 Thionville. T: 03 82 82 14 92, et vu à la Scène nationale de Blois, le 7 janvier.

Les Animals à la Filature, Scène nationale de Mulhouse, les 25 et 27 janvier ; Les Animals,
Comédie de l’Est, CDN de Colmar-Alsace, les 2 et 3 février; Les Animals,Théâtre de la Renaissance, Oullins du 10 au 12 février; Les Animals, Le Varia à Bruxelles du 16 au 20 février. Les Animals,Théâtre du Ducourneau, Agen les 21 et 22 mars.
La bonne éducation, ACB, Scène nationale de Bar-Le-Duc, le 31 mars. Intégrale des deux spectacles, les 5 et 6 mai, au Grand Théâtre du Luxembourg, Luxembourg ville.

 


Archive pour janvier, 2017

Urfaust, de Gœthe, mise en scène Gilles Bouillon.

© Antonia Bozzi

© Antonia Bozzi

Urfaust, de Gœthe, traduction Jean Lacoste et Jacques Le Rider, mise en scène Gilles Bouillon.

 

Ces fragments-Gœthe lui-même donnait à cette pièce le titre de Faust des origines-sont, avant le Premier et le Second Faust, plus qu’une «géniale esquisse», comme le dira Bertolt Brecht,  mais le dessin puissant, rapide et achevé de la légende de Faust, même s’il manque au récit, quelques charnières et prolongements.

En fait, on n’en n’a pas besoin, et tout y est : le savant philosophe et  théologien qui a fait le tour des choses et des connaissances, sans trouver aucune réponse (et qui n’en donnera pas davantage à ses insupportables disciples!), un diable roublard et cynique, la pure et sensuelle Marguerite, et des seconds rôles qui ramènent à l’humain ce trio de principes. Dont l’un serait l’intelligence, et le second-le pire! le «principe de réalité», d’un cynisme très contemporain, du genre :  «Je dis tout haut ce que vous pensez tout bas ». Très bas, en effet, et hélas, très drôle. Et enfin, l’Amour incarné, la transcendance qui condamne Marguerite en ce monde, et qui ne l’élèvera au ciel que dans le Second Faust. Ici, c’est une jeune villageoise séduite par un brillant intellectuel, lui-même subjugué par tant de fraîcheur, de droiture et de beauté. L’amour occupe tout le vide creusé dans son âme par la déception de l’intelligence. Tous deux prennent feu. Elle se consume, et cette «fille perdue », infanticide, est jetée en prison, et lui, se glace de semer, contre son gré, la mort autour de lui, et de ne plus pouvoir la sauver.

Tout cela, sans pacte ni besoin de vendre son âme. Ce qui est très contemporain : sans un Méphisto pour agiter les contradictions de la liberté, et du «tout, tout de suite». Le diable prend simplement ici la place du professeur blasé pour se faire vendeur de prestiges universitaires, en prélevant au passage sa dîme de persécutions sur les candidats : qu’ils payent, qu’ils souffrent, et qu’ils disent merci ! Ensuite, il va de soi que ce diable complaisant accompagnera Faust dans son retour au monde, en lui faisant cadeau de quelques trucs de magicien à exhiber dans les tavernes.

Le spectacle a toute la qualité de l’écriture, il va vite et droit, et campe à égalité dans les sphères de la philosophie et sur le terreau populaire. Il faut dire que l’attaque (comme on le dit en musique), de Frédéric Cherboeuf est parfaite, avec un verbe soutenu, clair sans emphase, qui  donne forme à la pensée. Son jeu, sobre et fort, place la barre très haut, et la troupe relève le défi, y compris dans l’humour et le burlesque.

La Marthe de Juliette Poissonnier est dessinée avec autant d’économie que de justesse incisive, et d’humour, tout comme l’irrésistible diable (hélas ! C’est comme cela qu’il tend ses pièges) de Vincent Berger et les buveurs de la taverne (Baptiste Chabauty, Etienne Durot). Marie Kauffmann, en Marguerite, apporte encore une autre dimension : ici, on ne rit plus. « Nature », magnifique, idéalement destinée  aux pièces de Paul Claudel, elle forcerait le respect s’il en était besoin.

Nathalie Holt a imaginé plus qu’un simple support ou un écrin, une arène de sable, hantée parfois de projections fantomatiques-les chiens du diable, dont on ne sait trop si on les  a vus ou non-qui donne, par son économie, liberté et cohérence à la mise en scène. Les éléments, tombés du ciel ou portés par les acteurs, naïfs parfois comme des jouets, glissent, vivent d’une scène à l’autre dans un rêve ininterrompu, avec les métaphores cruelles qui s’imposent (la porte basse où doit ramper la malheureuse Marguerite…).

Bref, cet Urfaust, tout en rigueur et en liberté, délice d’intelligence qui vous réconcilie avec les histoires, légendes, récits directs sans failles et sans ironie, et au bout du compte, avec vous-même. Il faut voir ce spectacle juste et droit, qui réunit les plaisirs du cœur et de l’intelligence.

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête,  Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 5 février. T : 01 43 28 36 36

 

Le Cid

Le Cid de Pierre Corneille, mise en scène d’Yves Beaunesne

 

©MYRA 2017

©MYRA 2017

Pour se venger de l’affront du Comte, humilié de ne pas avoir été choisi par le Roi de Castille pour être gouverneur du prince, Don Diègue (Jean-Claude Drouot, magistral) donne symboliquement à Rodrigue, son épée glorieuse.

Le premier reçoit sur ses épaules la charge pesante d’un destin collectif,  un héritage familial d’honneur d’une lignée à préserver dans le sang. Dignité, devoir et courage : le Comte ne se trompe guère sur la valeur du prétendant de sa fille Chimène, et l’estime comme quelqu’un de son rang: un chevalier redoutable…  Refuser le combat déshonorerait celui-ci, et par respect pour sa vaillance, il accepte, vaniteux, de risquer de tuer Rodrigue : «Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère/Qui survit un instant à l’honneur de son père. »
Bien entendu, les choses ne se dérouleront pas dans cet univers tragique cornélien, selon les prévisions du Comte, et le Roi voit les conséquences du meurtre par l’amant, du père de l’amante! Chimène à son tour, épouse les valeurs de sa caste aristocratique, et prétend vouloir tuer celui qu’elle aime, pour lui prouver son amour, tout en restant consumée par la passion :  «Je me dois par ta mort, montrer digne de toi. »

Quant à Don Sanche (Antoine Laudet), amant malheureux, il est impuissant à trouver une solution; l’Infante, même si elle est au-dessous de son rang, inconséquente, elle aime Rodrigue.  La scénographie de Damien Caille-Perret  signe une scénographie d’une esthétique baroque : lourd parquet de bois brun et lumière tamisée: l’ombre du Siècle d’or espagnol l’emporte, et apparaît, comme dans un rêve,  la résidence royale: l’Alcazar de Séville, entre ornements de dentelles de stuc, et arcs en fer à cheval, style mudéjar et Renaissance.

 Mise en scène d’Yves Beaunesne somptueuse et austère: classique dans la déclamation des alexandrins, et baroque dans ses images. L’Infante égarée (Marine Sylf) cache son impudeur d’aimer dans la mésalliance; dans un verbe scandé et senti, le Comte, impatient, (Eric Challier) rêve sa victoire, mais son corps meurtri apparaît dans la transparence d’un théâtre d’ombres ; le Roi Ferdinand (Julien Roy) comique sur son siège de bois à roulettes, est  témoin des conflits et conseille encore Chimène.  Rodrigue  à la liberté pleine et assumée (Thomas Condemine) prépare, allongé sur un banc, une vengeance immédiate et  revient, vainqueur épuisé, avec les drapeaux poussiéreux de son armée.

Yves Beaunesne sait remarquablement  peindre les portraits individuels des grands de cette époque, individuels ou en groupe. Et le spectacle est accompagné de chants de la Renaissance dont la musique feutrée et cristalline des cordes accorde un tempo souverain à l’enchaînement des scènes. Lignes courbes, figures en mouvement,  habits masculins d’apparat et robes de cour, soies et fourrures, longs voiles blancs de dames élégantes, chevelures lâchées et sensualité assumée, près des confidentes au chignon strict, Léonor (Eva Hernandez) et Elvire (Fabienne Lucchetti), vêtues de noir. On croirait les voir, elles et leurs maîtresses respectives, rayonnantes, suivies du gentilhomme castillan à la collerette blanche, descendre d’un tableau de Velasquez. Et Chimène (Zoé Schellenberg) défend sa vérité d’amante dans un bel élan d’émotion.

Ce Cid, de grande envergure, est une peinture admirablement vivante d’êtres amoureux et déchirés qui parviennent à porter haut, la libération de leur dilemme.

Véronique Hotte

Spectacle vu au Théâtre Firmin Gémier/ La Piscine, Antony, Châtenay-Malabry, le 10 janvier. Scène Nationale d’Albi, les 17 et 18 janvier. Grand Théâtre de Calais, les 26 et 27 janvier. Bateau Feu/Scène Nationale de Dunkerque, les 31 janvier et 1er février.

Le Carré à Cesson-Sévigné, le 8 février. Théâtre Saint-Louis de Chollet, le 10 février.
Théâtre National Populaire à Villeurbanne, du 1er au 11 mars. Théâtre Anne de Bretagne de Vannes, les 16 et 17 mars. Théâtre National Bordeaux-Aquitaine, du 21 au 25 mars. Le Parvis, Scène Nationale de Tarbes, les 28 et 29 mars.

La Coursive/Scène Nationale de La Rochelle, les 4 et 5 avril. Maison des Arts/Scène Conventionnée de Thonon, le 13 avril. Théâtre Montansier à Versailles, du 19 au 23 avril. Le Quartz, Scène nationale de Brest, du 25 au 27 avril.

 

 

 

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Bienvenue en Corée du Nord

 

Bienvenue en Corée du Nord, mise en scène d’Olivier Lopez, création collective avec Marie-Laure Baudain, Alexandre Chatelin, Laura Deforge et Adélaïde Langlois

 

bienvenue-en-coree-du-nord: Olivier Lopez avait créé plusieurs spectacles de clowns voir (Le Théâtre du Blog) comme Pauline Couic en 2011, Les Clownesses en 2013 et mené plusieurs expériences avec le laboratoire des clowns ( voir Le Théâtre du Blog)… Cette fois il a poussé le bouchon un peu plus loin. « C’est, dit-il, avec une volonté de nous aventurer en terres inconnues, de nous affranchir du cloisonnement appliqué aux clowns, que nous avons voulu écrire un spectacle autour de la Corée du Nord.
En réalité, nous y avons fait deux voyages : le premier en lisant beaucoup, en nous instruisant sur ce que nous allions découvrir, et le second, en y allant. Et nous avons été frappés par l’écart qui existait, entre ce que nous pensions trouver, et ce que nous avons réellement vu et entendu du quotidien des Nord-Coréens. Nous avons aussi été étonnés par la manière dont  eux semblaient le percevoir. »

La République populaire démocratique de Corée, limitrophe de la Chine et de la Russie, mais aussi de la République de Corée du Sud, et pas loin du Japon, son meilleur et plus vieil ennemi, compte quelque 25 millions d’habitants. Une «République» qui n’en a que le nom, dirigée par la seule dynastie communiste de l’Histoire. Idéologie officielle, l’autosuffisance développée par Kim Il-Sung, fondateur du régime, décédé il y a vingt ans. Kim Jong-Il, son fils,  adopta la politique de «l’armée d’abord»  pour renforcer le pays, et après sa mort, il y a six ans, son fils,  Kim Jon-un, lui succèdera à la tête d’un pays très pauvre  qui compte plus de neuf millions d’hommes de militaires d’active, de réserve et paramilitaires ! Depuis 1990, la situation économique et sanitaire s’est aggravée et Amnesty International estimait récemment à 200.000, le nombre de personnes enfermées dans des camps ! Les  Etats-Unis, le Japon et la France, ne reconnaissent  pas la Corée du Nord qui, après un essai nucléaire en 2006, est devenue le neuvième État à détenir l’arme atomique!

Sur le petit plateau, juste un grand rideau rouge vif qui ne s’ouvrira qu’à la toute fin, avec, à jardin, bien éclairé, un portrait du dictateur décédé, très bcbg costume noir, cravate et chemise blanche, et à cour, celui de son petit-fils, le dictateur actuel.  Et une rampe de missiles en carton, absolument dérisoires…
Trois jeunes clownesses et leur acolyte masculin  dans des costumes aussi déjantés que leur propos,  vont opérer un dézingage en règle, pas si méchant que cela mais quand même très insidieux, du régime en place, quand elle évoquent la vie au quotidien de ce pays, objet des mythes les plus fous. Avec une seule arme mais des plus efficaces: le rire et la dérision. Marie-Laure Baudain, Laura Deforge, Adélaïde Langlois sont brillantissimes, bien aidées par Alexandre Chatelain. Et les dieux du théâtre savent combien il faut d’intelligence, d’unité dans un travail en commun, et de rigueur scénique, pour arriver  à rendre crédibles  ces nunuches patentées ! Avec une diction et une gestuelle impeccables, elles enfoncent habilement le clou là où cela fait mal, en évoquant la vie de ce curieux pays très militarisé dont les habitants n’ont jamais connu autre chose que la dictature.

Une scène emblématique, très Charlie-Hebdo : une des comédiennes embrasse le portrait du jeune dictateur avant de cracher dessus pour enlever la trace du rouge à lèvres… Méchant sans doute mais très malin, puisque c’est le personnage d’une pauvre idiote  qui s’y emploie… Dénuement, « maladresse », vérité et  sincérité: on retrouve ici  le personnage du clown mais conjugué au féminin qui conteste l’ordre établi, et sans aucun scrupule… Les dictatures,  les régimes autoritaires et les terrorisme de tout poil n’aiment guère, c’est bien connu, la caricature et la dérision quand les poètes, les metteurs en scène et illustrateurs s’en servent pour notre plus grand bonheur. Et ici cela passe aussi par les costumes en parfaite unité, ce qui est rare, avec  le jeu.

Le spectacle devrait faire couiner les quelques très rares représentants politiques de la Corée du Nord en France… «C’est aussi, dit Olivier Lopez qui a très bien dirigé ses quatre comédiens, une expérimentation théâtrale, une tentative de mieux comprendre le monde contemporain, une volonté de faire état de nos doutes et de nos peurs. Un spectacle carte postale, pour un pays hors du temps et de l’espace, et un débat sur le réel. » Tout est dit. 
Nous avons assisté à la seconde de cette création qui devrait encore se bonifier. Le théâtre contemporain est, on le sait, très avare de comique ; raison de plus pour en profiter…

Philippe du Vignal

 

Le Volcan, Scène nationale du Havre, du 11 au 17 janvier ; Théâtre de Chaoué, Allonnes (Sarthe), du 19 au 21 janvier .
Théâtre Actea, rue des Cordes à Caen, du 26 au 28 janvier.

Le Samovar à Bagnolet (Seine-Saint-Denis),  les 3 et 4 février.
Théâtre de Belleville, Paris XX ème, du dimanche 6 au mardi 29 janvier 2019.


 

 

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Shock Corridor, d’après le film de Samuel Fuller

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Shock Corridor, d’après le film de Samuel Fuller, adaptation et mise en scène de Mathieu Bauer, musique de Sylvain Cartigny

 

« I’am Sam Fuller, I’m a film director », se présente une comédienne, en costume trois pièces, allumant, dans le noir, l’éternel cigare du réalisateur américain. Son interview se poursuit en français, interrompant, par bribes, l’intrigue de Shock Corridor.

Il livrera les épisodes de sa vie aventurière, des anecdotes sur le tournage, ses six commandements en matière de cinéma, pendant que le film se déroule. Le héros, un journaliste arriviste, mène une enquête sur un meurtre dans un asile psychiatrique et découvre dans ce microcosme, les violences de la société américaine.  «Quand il veut s’attaquer aux sentiments qu’il déteste (racisme, hypocrisie, amour de la violence), écrit Bertrand Tavernier, Samuel Fuller transforme ses critiques en réquisitoire, en pamphlet apocalyptique. »

Le spectacle mêle, sur une musique omniprésente, récit du réalisateur et scènes dialoguées, interrompus par des apartés donnant la parole aux seconds rôles du film.  Avec des extraits du livre de Philippe Garnier sur Les Characters Actors, biographies de ces acteurs qui incarnent les personnages savoureux de second plan, à l’ombre des stars du cinéma américain. De quoi donner  du grain à moudre et matière à réflexion aux élèves de l’école du Théâtre National de Strasbourg qui reprennent ici leur spectacle de sortie.  

Le montage de tous ces éléments, soutenu par l’énergie des jeunes interprètes, et huilé par une choralité bienvenue, font la force de cette adaptation qui ne paraphrase aucunement le film mais en retient l’intrigue et des séquences-clés, renvoyant aux images choc. Gros plans dans le dortoir, et surtout les scènes dans ce long couloir carcéral qu’on nomme «la rue», où s’alignent les malades, maltraités par les surveillants.

 Pour Mathieu Bauer, qui a déjà porté plusieurs films à la scène, il ne s’agit «pas tant de singer le cinéma mais de le décortiquer, d’en voir la grammaire. Il y a  aussi la question du montage, le théâtre n’a pas ces ellipses, le montage parallèle. J’ai essayé de mettre ça sur un plateau en me demandant comment co-existent la musique, le texte, une image, un comédien. »

 Cinéphile et musicien averti, il a aussi puisé dans le répertoire américain des années soixante, par exemple cette scène chantée de Titicut Follies, documentaire de Frederick Wiseman sur la vie quotidienne des patients détenus dans l’unité carcérale psychiatrique de l’hôpital de Bridgewater. Il revisite les chansons folk et countries, Gershwin… Et Billie Holiday, avec Strange Fruits,  une des premières protest songs (1936)  contre le racisme et les exactions du Ku Klux Klan qui répond au discours d’un des «fous» : un Noir qui se prend pour un membre du KKK. L’occasion de mesurer les talents vocaux et d’instrumentistes des jeunes artistes.

 Pour respecter l’esthétique des noir et blanc heurtés du grand opérateur Stanley Cortez (on se souvient de ses inoubliables images dans La Nuit du chasseur), pénombre et lumières crues s’opposent. Dans une scénographie éclatée, des éléments de décors figurent tour à tour le bureau du psychiatre, la scène de music-hall où Cathy la fiancée du héros se produit, le corridor de l’hôpital… Des costumes de récupération, puisés dans les réserves du Théâtre Naional de Strasbourg, donnent un air décalé et miteux aux personnages.

 Ce bel hommage au cinéma, aux acteurs et à la musique, est une rampe de lancement idéale pour les douze comédiens qui font ici leur entrée en fanfare dans la vie professionnelle.

 Mireille Davidovici

 Nouveau Théâtre de Montreuil, Salle Maria Casarès, jusqu’au 4 février.

 www.nouveau-theatre-montreuil.com

Le Moche, de Marius von Mayenburg, mise en scène Nathalie Sandoz.

Le Moche, de Marius von Mayenburg, mise en scène Nathalie Sandoz

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« La perte de son identité, dit Marius von Mayenburg, sa dilution dans l’acte de «paraître tellement mieux »; le fait que nous soyons devenus interchangeables, sont des données révoltantes de notre société. Faire du théâtre, c’est forcément s’opposer à cette volonté d’uniformiser le monde. C’est entretenir par la mise en valeur des défauts, des soit disant tares de chaque individu, un espoir de poésie et de différence. »

Le Moche est un conte, un peu comme celui de l’homme sans ombre. Donc Lette, est inventeur d’un intéressant système de connecteur. Mais on envoie son adjoint pour le présenter à un congrès spécialisé. À lui, chambre avec vue dans un hôtel de luxe, billet d’avion prépayé, et toutes les douceurs d’amour propre que cela comporte. Erreur d’organisation, malentendu? Non. Le patron ne saurait envoyer un Lette au congrès ; il ne suffit pas seulement d’inventer, il faut vendre. Et Lette est moche, ce qui n’est pas vendeur. Stupeur de l’intéressé, qui interroge son miroir, puis sa femme : «Mais oui, tu es moche, mais c’est toi que j’aime». Ah? Elle ne le regarde donc jamais ? Non. D’où recours radical à la chirurgie esthétique, d’où succès et retournement de situation : le magnifique Lette devient l’icône de son patron et la réclame vivante de son chirurgien esthétique. Mais le succès engendrera une multitude de clones, et la dévalorisation de notre «héros».

La pièce parle, bien sûr,  du marché et des fluctuations de la valeur des apparences. Elle montre cette cavalcade sans fin vers un « mieux paraître» uniformisé qui échoue à devenir un mieux être. On ne retrouve jamais son visage d’avant et le nouveau visage, standardisé, ne nous appartient pas. Pas de retour possible, avec cette double angoisse, celle des apparences et celle de l’identité. Et voilà comment on est pris dans l’engrenage de la folie.

Nathalie Sandoz met en scène le conte avec ce qu’il faut de rapidité et désinvolture dans les passages d’un rôle à un autre. Autour de Guillaume Marquet, persistant seul à incarner Lette et ses métamorphoses, trois comédiens jouent neuf rôles. Une paire de lunettes, une accentuation dans le phrasé et l’on glisse à un autre personnage, qui est peut-être le même. Pourquoi, en effet, leur tracer une identité précise, quand la perte de cette identité, liée à la marchandisation, est le thème même de la pièce ? Le tout encadré par des panneaux vitrés ouverts ou fermés, prison translucide qui crée parfois des formes fantomatiques–puisque nous ne sommes que des ombres, des êtres sans consistance-.

Et le public rit vraiment. La comédie est là : un doigt pointé sur l’absurdité de ce à quoi nous nous soumettons plus ou moins volontairement, avec une pensée respectueuse pour le jeune La Boétie et son incontournable Discours de la servitude volontaire.`

Christine Friedel

Théâtre de l’Atalante, Place Charles Dullin Paris 18ème jusqu’au 29 janvier. Lundi, mercredi, vendredi à 20h30, jeudi et samedi à 19h, dimanche à 17h, relâche le mardi.

 

Bounen chorégraphie de Saburo Teshigawara.

 

Bounen, chorégraphie de Saburo Teshigawara

A partir d’entretiens réalisés avant et après le spectacle, avec quelque soixante-dix spectateurs du Karas Apparatus, une salle qui a le corbeau pour symbole, le chorégraphe improvise, avec Rihoko Sato, plusieurs tableaux dansés.

Sur la petite scène, fréquentée par de nombreux et fidèles spectateurs, Saburo et Rihoko accompagnés de musiques allant  du classique, au rock et à la musique japonaise des années 70,  se croisent et se défient. Tout de noir vêtu, chacun cherche, en solo, à séduire l’autre. Nous retrouvons les ondulations de corps de Saburo, même lorsqu’il est assis, et les brusques changements de rythme de Rihoko qui rappellent ceux de SHE, (voir Le Théâtre du Blog). Ces artistes ont des admirateurs inconditionnels,  pour leurs créations comme pour leurs ateliers pour professionnels.

Situé au deuxième sous-sol du Karas Apparatus, un lieu intime, tapissé des nombreuses affiches des tournées étrangères, est un vrai laboratoire chorégraphique. Saburo Teshigawara bénéficie d’une large reconnaissance en Europe, et en particulier à Paris. Invité régulier du Théâtre des Champs-Elysées, il sera aussi accueilli la saison prochaine à l’Opéra de Paris par Aurélie Dupont qu’il avait mise en scène par le passé à Tokyo. Il va aussi créer, en février, Flexible Silence, au Théâtre National de la Danse de Chaillot, sur des musiques de Takemitsu et d’Olivier Messiaen. Avec six danseurs, des solistes de l’Ensemble Intercontemporain, et le sextuor d’ondes Martenot du Conservatoire supérieur de musique et de danse de Paris.

On attend donc avec impatience le plus parisien des chorégraphes japonais. 

Jean Couturier

Spectacle vu au Karas Apparatus, à Tokyo le 28 décembre.

www.st-karas.com     

Hôtel Feydeau

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© Thierry Depagne

Hôtel Feydeau d’après Georges Feydeau, mise en scène de Georges Lavaudant

 

Georges Feydeau

Georges Feydeau

Georges Lavaudant avait déjà présenté un remarquable Fil à la patte dans ce même Odéon en 2001 et On Purge bébé quelques années plus tard à Madrid avec la grande actrice Nuria Espert. Cette fois, il s’attaque à un montage de courtes pièces que Georges Feydeau avait écrites à la fin de sa vie, sans doute inspiré par la guerre sans fin qu’avait connu son couple. C’était il y a déjà un siècle, quand, enfin divorcé, il avait élu domicile à l’Hôtel Terminus à Saint-Lazare.

Ces pièces, encore plus que les grandes, ont toutes un dénominateur commun: le corps! Corps mourant malade, constipé ou en proie à l’entérite avec des descriptions anatomiques précises! corps aussi prêt à procréer, et corps à moitié nu qu’il faut à tout prix cacher! Corps de trois femmes et d’un gamin, comme si Georges Feydeau avait voulu épargner son corps à lui, adulte masculin, (il  sombrera dans la folie quelques années plus tard,  en 1920, à cause d’une syphilis).

Le  début de Cent millions  qui tombent, et On purge bébé, Mais n’te  promène pas toute nue, Feu la mère de madame, et Léonie est en avance : quatre pièces  toujours montées et parfois avec bonheur un siècle après leur création, comme par Didier Bezace  (voir Le Théâtre du Blog). Mais ici, elle font l’objet d’un découpage pour le moins curieux avec des fragments tricotés ensemble. « Le plus difficile, remarque Georges Lavaudant a été de veiller à ce que les mécanismes fonctionnent, même quand elles sont amputées de certains rouages (…) Les matériaux ne manquent pour construire une traversée de Feydeau en mode Hellzapopin. La difficulté, c’est de rythmer la folie, tout en préservant la lisibilité de chaque pièce du puzzle ».  Le metteur en scène est lucide quand il en parle… Mais désolé, ici, on ne comprend pas très bien ce qu’il a voulu faire.

Et cela ne fonctionne pas vraiment ! D’abord à cause d’une scénographie- plastiquement très réussie-de son fidèle Jean-Pierre Vergier qui a imaginé un (trop) grand espace blanc avec deux portes et quelques chaises de couleur, ce qui ôte toute intimité à cette série de quatre pièces qui en aurait bien besoin…
Et, comme Georges Lavaudant arrête sec l’action d’une pièce,  cela devient vite frustrant  car il nous prive des meilleurs moments. Pour laisser place à un petit ballet, avec les domestiques et leurs maîtres sur des airs de jazz, chargé de faire la transition… Et en même temps,  le titre Hôtel Feydeau est projeté sur le mur du fond, comme si Georges Lavaudant avait besoin de se persuader lui-même et de nous rappeler qu’il s’agit bien d’un montage…
Quand au rythme général du spectacle, on voit tout de suite qu’il n’arrivera pas à se mettre en place. A la toute fin seulement, un tourbillon de personnages des différentes pièces apporte en quelques minutes, ce souffle de folie et de délire qu’on attendait depuis le début… Dommage.

Comme Georges Lavaudant a toujours eu une redoutable intelligence scénique, il a compris qu’il valait mieux bien s’entourer devant ce casse-gueule programmé, et il a fait appel avec bonheur à ses vieux complices: André Marcon (tout à fait remarquable dans Lucien (Feu la mère de madame) quand il rentre d’un bal costumé en Louis XIV, et dans Chouilloux (On purge bébé), et à Gilles Arbona, (brillant Follavoine dans cette même pièce) et Manuel Lelièvre, tout aussi à l’aise et étonnant que dans le théâtre de Valère Novarina, et qui joue le petit Toto dans On purge bébé, Ventroux dans Ne t’promène pas toute nue, et Toudoux, dans Léonie est en avance. Avec Astrid Bas, aucun doute: c’est bien grâce à eux que le spectacle peut arriver quand même à exister…

Malgré une construction dramaturgique approximative: (à bricoler ainsi les textes, cela se paye!) et malgré aussi une mise en scène qui a le plus grand mal à trouver son rythme, il y a de bons moments, quand Joseph, un valet qui n’est pas du bois dont on fait les flûtes, comprend qu’il a frappé à la mauvais porte pour annoncer le décès de sa patronne… Au grand dam de son gendre qui voit brutalement un héritage lui passer sous le nez. Ou quand le jeune Toto, qui préfigure le Victor de Victor ou les enfants au pouvoir de Roger Vitrac, se révolte contre ses parents.

Bref, comme dans ses grandes pièces, l’humanité ne sort pas grandie de ce constat teinté d’une noirceur et d’une grande amertume où les choses tournent vite au cauchemar : comme chez Eugène Labiche, dont Georges Lavaudant avait monté Un Chapeau de paille d’Italie, la société est un espace de guerre ouverte sur fond d’argent, voire de pouvoir politique, pour les couples mariés mais aussi pour ces faux couples mais bien réels que sont les patrons impitoyables et leurs domestiques obligé d’être roublards pour leur résister: ils ne s’aiment guère et s’affrontent sans cesse, même s’ils ont tous besoin les uns des autres!

 On sourit, on rit aussi parfois, grâce à la précision et la rigueur du jeu des comédiens principaux absolument virtuoses. Mais on s’ennuie aussi un peu. Alors à voir ? A vous de décider: on peut espérer que le spectacle se bonifiera, si Georges Lavaudant resserre d’urgence les boulons mais, pour le moment, le compte n’y est pas tout à fait…

Philippe du Vignal

Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris 6ème, jusqu’au 12 février.

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Où les cœurs s’éprennent

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Où les cœurs s’éprennent, d’après les scénarios des films Les Nuits de la pleine lune (1984) et Le Rayon vert (1986) d’Eric Rohmer, mise en scène de Thomas Quillardet.

 

 Après le cycle des Six Contes moraux (1962-1972), Eric  Rohmer tourne la série des Comédies et Proverbes (1981-1987),  où il  porte un regard sur des jeunes gens contemporains et libres, hors de repères moraux passéistes et qui s’égarent en perdant leur cœur, tentant d’accorder désir et amour prétendu aux normes d’une société bourgeoise et ouverte.L’éducation sentimentale de ces amants en herbe, enclins à l’écoute d’un imaginaire prometteur et enthousiaste, fait d’abord l’épreuve d’initiations nouvelles et de vertiges amers, à travers l’exploration de la palette des jeux possibles des passions. Le titre du spectacle est inspiré de ces vers rimbaldiens : « Oisive jeunesse/ A tout asservie/ Par délicatesse/ J’ai perdu ma vie. / Ah ! Que le temps vienne/ Où les cœurs s’éprennent. » (Chanson de la plus haute tour,1872)

Ici, Les Nuits de la pleine lune et Le Rayon vert se succèdent comme pour renverser métaphoriquement les astres, côté lune d’abord puis côté soleil, comme si le grain du cinéma d’Eric Rohmer : délicatesse et justesse émotive des instants vécus et du sentiment existentiel, l’éclat collectif d’un jour ou l’ombre solitaire d’un autre, s’incarne ici à travers le théâtre de corps vivants et furtifs, dans la proximité du public.

Grâce à des acteurs affranchis, jouant la distance et l’ironie amusée. Ame en quête et jeunesse en peine, Louise (Anne-Laure Tondu) vit avec son compagnon architecte à Marne-la-Vallée mais s’autorise des nuits parisiennes en solo pour tester la mesure de son amour. Et Delphine (Marie Rémond), dont les vacances en duo sont annulées au dernier moment, se voit condamnée à l’isolement et confinée à Paris pour l’été…Heureusement, les amis de l’une et de l’autre,bons ou mauvais conseillers, sont là. Cette vision scénique n’en reste pas moins fidèle au rêve baudelairien du vert paradis des amours enfantines, avec chansons, baisers et bouquets.

Mais ici, la comédie sentimentale se confronte avec des accessoires bruts et naïfs : un matériel de dessin pour écoles d’art, selon la scénographie de James Bandily. Puisqu’on rénove un studio, une immense feuille blanche de papier cartonné tient lieu de lais muraux immaculés, et  celle qui recouvre le sol est décollée plus tard, pour  simuler le revers d’un drap de lit  où on se glisse; un morceau de papier déchiré fait l‘affaire pour inscrire un numéro de téléphone.Un parasol désinvolte et un seau de peinture bleue renversée suggère la mer et un autre rempli de sable que l’on déverse évoque la plage des vacances ; quelques tréteaux suffisent pour les tables familiales d’amis où l’on déjeune  ou dîne. Sans parler des boîtes de nuit où l’on danse.

 Les lieux divers et la succession des intrigues se conjuguent gracieusement ; le personnage est à Paris puis à Marne-la-Vallée, un train électrique d’enfant avec son bruit significatif fait office de RER, aller et retour mais la voiture d’un personnage  peut aussi être utilisée pour un trajet circulaire qui cernant un  appartement.

Cette comédie sentimentale  à la conversation douce-amère est jouée par des acteurs limpides avec des dialogues ciselés intimement vécus, au souffle près. Benoît Carré, Florent Cheippe, Guillaume Laloux, Malvina Plégat et Jean-Baptiste Tur apportent la belle couleur de leur personne généreuse, attentive et réceptive. Les filles peuvent être jouées par des garçons, et le tableau n’en est que plus vif … Mais les stratégies amoureuses ne varient guère d’une époque à l’autre et les jeunes gens conserveront d’eux et des autres, une image qui relève de leur propre création.

Et la postmodernité ne fait rien à l’affaire : les mêmes drames sont provoqués par les mêmes mensonges, doutes et illusions, erreurs d’interprétation, et confusions entre le monde sensible et l’imaginaire. Saura-t-on jamais qui on est, et qui on aime vraiment ? Un spectacle tout en fraîcheur : émotion, goût de vivre et foi en l’instant.

Véronique Hotte

Théâtre de la Bastille, rue de la Roquette Paris 11 ème  jusqu’au 19 janvier. T : 01 43 57 42 14.

 

Letzlove-Portrait(s) Foucault

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Letzlove-Portrait(s) Foucault, à partir de Vingt ans et après de Thierry Voeltzel, mise en scène de Pierre Maillet

 L’an passé, nous avions assisté, à la Comédie de Caen, à une première étape prometteuse de cette création, tirée d’un livre d’entretiens publié en 1978, et sorti de l’oubli en 2014, par les Editions Verticales (voir Le Théâtre du Blog). Il s’agissait, à l’époque, de réaliser le portrait-type du «garçon de vingt ans » dans les années  soixante-dix. Le jeune homme qui signe Vingt et après, répond aux questions d’un interlocuteur alors anonyme, qui se révèle aujourd’hui être Michel Foucault : « »S’il y a mon nom, on ne lira pas ce que tu dis.“ Michel pensait même qu’il n’était pas nécessaire qu’il y ait le mien non plus. Il aurait bien voulu un livre: Letzlove.» explique Thierry Voeltzel. Cette belle anagramme de son patronyme, proposée par Michel Foucault,  est le titre du spectacle.

Pierre Maillet garde la formule questions/réponses du livre et tient le rôle du philosophe dans cette pièce qui suit la chronologie des enregistrements constituant la matière première de l’ouvrage. Elle s’ordonne en séquences dialoguées, titrées selon les thèmes abordés : homosexualité, politique, conflits familiaux, militance, travail… D’abord intimidé par les questions du maître, le jeune homme (Maurin Olles) réplique avec de plus en plus d’aplomb.

 Le théâtre donne vie à ces personnages que les acteurs interprètent, plus qu’ils n’essayent de les singer. Pierre Maillet ne se grime pas en Michel Foucault, contrairement à sa démarche dans  un autre spectacle, La Cuisine d’Elvis (voir Le Théâtre du Blog). Maurin Olles puise en lui-même l’insouciance de la jeunesse… Et ils mettent surtout en valeur l’humour qui sous-tend cette conversation à bâtons rompus, à la fois sérieuse et qui s’égare avec bonheur.  Ils nous font aussi ressentir l’amitié ambiguë qui se cache derrière les mots. On sent ici l’homme mûr désirant, et le  jeune homme, éludant tout sentimentalisme. Une chronique des années 70, mais aussi celle, plus discrète, d’une relation amoureuse. 

 Mireille Davidovici

Théâtre Monfort 106 Rue Brancion, 75015 Paris. T: 01 56 08 33 88, jusqu’au 21 janvier.  www.lemonfort.fr

Du 28 février au 4 mars, au Centre Dramatique National de Haute Normandie/ Rouen et du 25 au 27 avril,  au Quartz  de Brest

 

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