Neige d’Orhan Pamuk

Neige d’Orhan Pamuk, adaptation théâtrale de Waddah Saab et Blandine Savetier, mise en scène de Blandine Savetier

 

©Jean-Louis Fernandez

©Jean-Louis Fernandez

Ce roman visionnaire d’Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature 2006, évoque les années 1990, dans une Turquie tiraillée entre islamisme et laïcisme. Du coup, les questions des relations entre l’Orient ottoman/musulman et l’Occident,  entre tradition et de la modernité, se posent de nos jours dans un pays miné, selon l’auteur, par un sentiment collectif à la fois de fierté mais aussi de honte, de colère et d’échec. Neige, paru en 2005 nous révèle aussi la réalité: foi, amour, espérance, liberté et art.

  Sava Lolov joue Bleu, un inquiétant terroriste potentiel, étudiant turc d’extrême-gauche rallié à l’islamisme, un personnage ambigu qui dit ici son malaise d’être exilé en Allemagne : «Le plus souvent, l’Européen n’humilie pas. C’est nous qui nous humilions en le regardant… » Ka (Sharif Andoura), un jeune poète turc, lui, va quitter Francfort où il vit aussi en exil pour aller à Kars, une petite cité provinciale d’Anatolie, naguère ville-frontière entre empires ottoman et russe.  Pour un journal d’Istanbul, il part enquêter sur plusieurs cas de suicide de jeunes femmes voilées, apparemment soumises à des pressions; le parti islamiste est sur le point de remporter les élections municipales dont Ka va suivre les préparatifs.

Mais Ka veut aussi retrouver la belle Ipek, une ancienne camarade de faculté, fraîchement divorcée d’un ami à lui qui, au grand étonnement du poète, est candidat à l’élection présidentielle sous l’étiquette du parti islamiste : «Les hommes s’adonnent à la religion, dit Kar, et les femmes se suicident. Pourquoi?» A peine arrivé dans une ville en pleine effervescence en raison de prochaines élections, le chef de la police locale, la sœur d’Ipek, l’islamiste radical Lazuli, vivant dans la clandestinité, ou encore l’acteur Sunay Zaim essaient tous de le rallier à leur cause. Mais Ka avance, comme dans un rêve, voyant tout à travers le filtre de la poésie, stimulé par sa passion grandissante pour Ipek.

La neige qui tombe, source de cette inspiration poétique retrouvée, empêche les communications et enfouit dans l’oubli une ville déchirée par les conflits politiques et personnels. Républicains laïcs et islamistes conservateurs gravitent autour du poète, comme Kadife (Julie Pilod), sœur d’Ipek, femme libre puis voilée, ou un acteur égaré, Sunay Zaim (Philippe Smith) qui  devient terroriste. Ka,  comme l’auteur de Neige, vit sa marginalité, face à un monde où règne mélancolie et nostalgie, dans un repli sur soi et une errance obligée, quand un ordre ancien, devenu caduc, disparaît…

Jusqu’au soir où tout basculera dans cette histoire: Sunay Zaim, un acteur militant fanatique de la laïcité, choisira d’être un terroriste actif et tuera les spectateurs d’un théâtre, pour réprimer, selon lui, l’islamisme. Ce carnage, filmé et projeté, participe d’une scène farcesque et donnée comme telle, mais souffre d’une violence banalisée avec du sang versé comme ceux que l’on voit dans de nombreux reportages à la télévision.

Dans la première partie du spectacle, avec le retour du poète chez les siens, plutôt vive et bien enlevée, Blandine Savetier explicite clairement les conflits. Raoul Fernandez, au-delà des moments tragiques, apporte une belle théâtralité comique et Cyril Gueï, Irina Solano et Souleymane Sylla sont des comédiens fougueux. Mais l’effet scénique de cet attentat ne passe pas  et cet inutile effroi  casse les bonnes intentions de la metteuse en scène qui se retrouvent ainsi décalées. Le spectacle, inscrit dans la réalité politique et sociale actuelle, retient pourtant l’attention.

Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg, Espace Klaus-Michaël Grüber, jusqu’au 16 février.T: 03 88 24 88 24.
Le Bateau-Feu à Dunkerque, le 14 mars. Théâtre des Quartiers d’Ivry, du 18 au 28 mars.
La Criée-Théâtre National à Marseille, du 26 au 28 avril.
Le Liberté- Scène Nationale de Toulon, les 11 et 12 mai.

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Archive pour 7 février, 2017

Neige d’Orhan Pamuk

Neige d’Orhan Pamuk, adaptation théâtrale de Waddah Saab et Blandine Savetier, mise en scène de Blandine Savetier

 

©Jean-Louis Fernandez

©Jean-Louis Fernandez

Ce roman visionnaire d’Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature 2006, évoque les années 1990, dans une Turquie tiraillée entre islamisme et laïcisme. Du coup, les questions des relations entre l’Orient ottoman/musulman et l’Occident,  entre tradition et de la modernité, se posent de nos jours dans un pays miné, selon l’auteur, par un sentiment collectif à la fois de fierté mais aussi de honte, de colère et d’échec. Neige, paru en 2005 nous révèle aussi la réalité: foi, amour, espérance, liberté et art.

  Sava Lolov joue Bleu, un inquiétant terroriste potentiel, étudiant turc d’extrême-gauche rallié à l’islamisme, un personnage ambigu qui dit ici son malaise d’être exilé en Allemagne : «Le plus souvent, l’Européen n’humilie pas. C’est nous qui nous humilions en le regardant… » Ka (Sharif Andoura), un jeune poète turc, lui, va quitter Francfort où il vit aussi en exil pour aller à Kars, une petite cité provinciale d’Anatolie, naguère ville-frontière entre empires ottoman et russe.  Pour un journal d’Istanbul, il part enquêter sur plusieurs cas de suicide de jeunes femmes voilées, apparemment soumises à des pressions; le parti islamiste est sur le point de remporter les élections municipales dont Ka va suivre les préparatifs.

Mais Ka veut aussi retrouver la belle Ipek, une ancienne camarade de faculté, fraîchement divorcée d’un ami à lui qui, au grand étonnement du poète, est candidat à l’élection présidentielle sous l’étiquette du parti islamiste : «Les hommes s’adonnent à la religion, dit Kar, et les femmes se suicident. Pourquoi?» A peine arrivé dans une ville en pleine effervescence en raison de prochaines élections, le chef de la police locale, la sœur d’Ipek, l’islamiste radical Lazuli, vivant dans la clandestinité, ou encore l’acteur Sunay Zaim essaient tous de le rallier à leur cause. Mais Ka avance, comme dans un rêve, voyant tout à travers le filtre de la poésie, stimulé par sa passion grandissante pour Ipek.

La neige qui tombe, source de cette inspiration poétique retrouvée, empêche les communications et enfouit dans l’oubli une ville déchirée par les conflits politiques et personnels. Républicains laïcs et islamistes conservateurs gravitent autour du poète, comme Kadife (Julie Pilod), sœur d’Ipek, femme libre puis voilée, ou un acteur égaré, Sunay Zaim (Philippe Smith) qui  devient terroriste. Ka,  comme l’auteur de Neige, vit sa marginalité, face à un monde où règne mélancolie et nostalgie, dans un repli sur soi et une errance obligée, quand un ordre ancien, devenu caduc, disparaît…

Jusqu’au soir où tout basculera dans cette histoire: Sunay Zaim, un acteur militant fanatique de la laïcité, choisira d’être un terroriste actif et tuera les spectateurs d’un théâtre, pour réprimer, selon lui, l’islamisme. Ce carnage, filmé et projeté, participe d’une scène farcesque et donnée comme telle, mais souffre d’une violence banalisée avec du sang versé comme ceux que l’on voit dans de nombreux reportages à la télévision.

Dans la première partie du spectacle, avec le retour du poète chez les siens, plutôt vive et bien enlevée, Blandine Savetier explicite clairement les conflits. Raoul Fernandez, au-delà des moments tragiques, apporte une belle théâtralité comique et Cyril Gueï, Irina Solano et Souleymane Sylla sont des comédiens fougueux. Mais l’effet scénique de cet attentat ne passe pas  et cet inutile effroi  casse les bonnes intentions de la metteuse en scène qui se retrouvent ainsi décalées. Le spectacle, inscrit dans la réalité politique et sociale actuelle, retient pourtant l’attention.

Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg, Espace Klaus-Michaël Grüber, jusqu’au 16 février.T: 03 88 24 88 24.
Le Bateau-Feu à Dunkerque, le 14 mars. Théâtre des Quartiers d’Ivry, du 18 au 28 mars.
La Criée-Théâtre National à Marseille, du 26 au 28 avril.
Le Liberté- Scène Nationale de Toulon, les 11 et 12 mai.

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