Interview, conception et mise en scène de Nicolas Truong

Interview conception et mise en scène de Nicolas Truong, collaboration artistique de Judith Henry et Nicolas Bouchaud

 

©Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

Après Projet Luciole (voir Le Théâtre du Blog), voyage dans la pensée critique et philosophique contemporaine, Nicolas Truong entraîne ses comédiens dans une mise en question de l’interview. « Projet Luciole oralisait les grands écrits, dit-il, Interview « littérarise » l’oralité ». C’est le genre journalistique le plus prisé, scènes de la vie publique relayées par les médias. Interroger aujourd’hui la maïeutique de l’entretien, se propose le metteur en scène: «Le fil scénique du projet repose sur les entretiens avec des interviewers, réalisés par les comédiens et moi-même. »

Le trio nous restitue avec malice et intelligence, dans un montage cousu main, les paroles recueillies auprès de journalistes, écrivains, sociologues, cinéastes qui livrent ici leur approche de l’interview. A commencer par Edgar Morin rencontré le 11 février 2016. « veste en jean et bagues aux doigts», il revient sur Chronique d’un été, réalisé avec Jean Rouch en 1960, dans l’appartement de Marceline Loridan, film qui bouleversa l’histoire du cinéma, à la fois documentaire et fiction… Il se demande comment les questions posées alors aux Parisiens pris au hasard, et à des étudiants (dont Régis Debray) résonnent aujourd’hui. Notamment ces  «Êtes-vous heureux ?» ou «Comment  vis-tu ? Comment te débrouilles-tu dans la vie ?» que Judith Henry et Nicolas Bouchaud adressent à la cantonade aux spectateurs. Questions, selon le sociologue, encore plus inquiétantes aujourd’hui!

Les comédiens se tournent vers le public, pour apporter des respirations et lui renvoyer leurs réflexions, entre les propos passionnés et intarissables du reporter Jean Hatzfeld (Nicolas Bouchaud) sur les mensonges parlants de vérité de rescapés rwandais, ou la hargne de Florence Aubenas (Judith Henry) contre le formatage de ses confrères : «Le travers des journalistes, c’est quand même ça, c’est de trouver ce qu’ils cherchent (…) un bon client » . 

Ils lancent toute une série de phrases, à la fois drôles et profondes, empruntées aux Questionnaires de Max Frisch : « Combien d’enfants de vous ne sont pas venus au monde, de par votre volonté? Qui auriez-vous préféré ne jamais rencontrer? Quel est le nom de l’homme politique dont la mort par maladie, accident de la circulation, etc. pourrait vous remplir d’espoir? Ou bien n’en tenez-vous aucun pour irremplaçable? »

Pour détendre l’atmosphère, quelques scènes comiques ponctuent aussi la soirée, comme le mythique interview de Bernard Pivot avec Marguerite Duras… Plus apaisé, le couple Claudine Nougaret et Raymond Depardon, maître en mise en scène discrète de l’interview  ­­:«Nous sommes des anti-interviewers », clôt le spectacle avant de s’éclipser devant son sujet «pour dégager l’écoute », pour saisir la véritable nature des personnes. Beau clin d’œil.

 Au cours de ce brillant exercice, plongée réflexive d’une heure et demi dans la société du spectacle, bien d’autres célébrités répondront à ces mises en question. A découvrir…

 Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point, 1 avenue Frankin-Roosevelt 75008 Paris T. : 01 44 95 98 44, jusqu’au 12 mars.

Théâtre de la Criée à Marseille, du 16 au 18 mars ; Sortie-Ouest à Béziers du 22 au 24 mars.

MC2 Grenoble du 6 au 14 avril; L’Agora à Boulazac (24) le 3 mai ; Le Liburnia, Libourne, (33) le  5 mai; Théâtre des quatre-saisons à Gradignan (33), le 9 mai ; Le Quai à Angers (49) les 12 et 13 mai.
Le Monfort, Paris, du 29 mai au 17 juin.

Projet Luciole est paru  aux éditions Venenum.

 

 


Archive pour 24 février, 2017

La Tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire

© Michel Cavalca

© Michel Cavalca

 

La Tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire,  mise en scène de Christian Schiaretti

  »Les pays coloniaux conquièrent leur indépendance, là est l’épopée. L’indépendance conquise, ici commence la tragédie ». Ces paroles de l’écrivain antillais (1913-2008) résonnent aussi fortement aujourd’hui qu’au moment où il entreprit son ambitieuse trilogie théâtrale. D’une grande puissance, dans une langue éclatante, elle se penche, magistrale, sur le destin de l’Afrique après les indépendances. En 1963, il publie La Tragédie du roi Christophe, créée en 1964 par Jean-Marie Serreau au Festival de Salzbourg puis repris à l’Odéon. Premier volet de ce monument littéraire, cette farce tragique sera suivie par Une saison au Congo puis par Une Tempête en 1969, « adaptation pour le théâtre nègre de celle de Shakespeare. »

Depuis, la pièce a été rarement représentée: elle demande en effet une distribution importante d’acteurs noirs! On a cependant en mémoire la mise en scène de Jacques Nichet, au festival d’Avignon 1996, avec une vingtaine de comédiens  africains et antillais et, pour tout décor, un autobus bondé, au milieu de la Cour d’honneur du Palais des Papes. Elle est aussi entrée au répertoire de la Comédie-Française en 1991.

Christian Schiaretti, pour sa création au TNP, a de nouveau réuni le collectif burkinabé Beneeré d’Une saison au Congo (voir Le Théâtre du Blog) et d’autres acteurs africains dont Marc Zinga qui incarne, après Patrice Lumumba, Henri Christophe, premier roi d’Haïti. Monarque dont l’ubris et l’idéalisme se heurteront à la réalité et le mèneront à des débordements tyranniques contre un peuple qu’il n’estime pas à la hauteur de ses ambitions, au départ généreuses. Exploités, versatiles, ses sujets l’abandonneront devant l’adversité, à l’exception de son bouffon et de Vastey, son fidèle secrétaire (Marcel Mankita).

 Comme Une saison au Congo, La Tragédie du roi Christophe repose sur des faits historiques. «La pièce, écrit Aimé Césaire, représente un épisode authentique de l’histoire d’Haïti, précisait le poète antillais (…) et respecte scrupuleusement les événements, au point que beaucoup de mots prononcés par Christophe sont historiques. (…)  Cette atmosphère authentique, on la retrouve aussi dans une certaine emphase très caractéristique de la vie politique haïtienne. »

 Et dans l’ambiance surchauffée d’un combat de coqs, «principale réjouissance populaire de Haïti » commence le spectacle. La foule a tôt fait de baptiser les volatiles, Pétion et Christophe, à savoir les hommes politiques qui se disputent la succession du régime tyrannique de Dessalines, deux ans après l’indépendance d’une partie de l’île de Saint-Domingue, devenue Haïti.  Christophe l’emporte mais refuse d’être président de la République. Laissant ce titre et une partie du territoire à Alexandre Pétion, il fonde un royaume, au nord du pays. Fier d’être nègre et voué à la réussite grâce au travail forcené qu’il impose à ses sujets, il règnera de 1811 à 1820. Monarque absolu, il s’entoure d’une cour de pacotille, singeant celle de son « cousin de France ».

 Christian Schiaretti a choisi la sobriété pour mettre en valeur la force de cette fable. Un décor simple et discret, une mosaïque centrale figure le palais Sans-Souci et dans le fond, un orgue monumental, dévoilé à l’occasion, accompagne les scènes dans la cathédrale. Bientôt la terre recouvrira tout le plateau, pour évoquer le labeur des paysans pataugeant dans la glèbe, et la construction d’une citadelle. En fond de scène, l’orchestre (cordes, claviers, percussions) intervient pour soutenir l’action, ou accompagner la chanteuse camerounaise Valérie Belinga aux chauds accents créoles. On regrette que la musique de Fabrice Devienne ne soit pas plus présente pour rythmer les interventions du chœur.

D’un acte à l’autre, émergent quelques scènes très réussies. Moins à l’aise que dans Une Saison au Congo, les comédiens s’emparent de la langue tantôt lyrique, tantôt crue, du poète.  Marc Zinga, est un Christophe droit dans ses bottes d’un bout à l’autre, érigé en héros tragique et convaincant dans la harangue: «Messieurs (…) je ne veux pas qu’il puisse jamais être dit, jamais être soupçonné dans le monde, que dix ans de liberté nègre, dix ans de laisser-aller et de démission nègre suffiront pour que soit dilapidé le trésor que le martyr de notre peuple a amassé en cent ans de labeur et de coups de fouet. (…)  avec moi vous n’aurez pas le droit d’être fatigués». Mais il sait aussi nous émouvoir quand,à la fin, il lance son chant du cygne, avant de mourir. Un final aux accents shakespeariens.

 Hugonin, «mélange de parasite, de bouffon et d’agent politique » rappelle aussi les bouffons du dramaturge élisabéthain. En costume chamarré et décadent, Emmanuel Rotoubam Mbaide amuse la galerie par ses pamphlets et ses comptines populaires et sait créer un contrepoint parodique.  Et Chanlatte (Paterne Boungou), poète officiel, se plait à manier l’alexandrin creux à la gloire du roi. Généraux, maître de cérémonie (Olivier Borle), politiciens, et belles dames déploient une opulence maladroite, soulignée par les costumes de Mathieu Trappler contrastant avec les modestes vêtements du pauvre peuple.

Malheureusement, le chœur qui ponctue l’intrigue paraît souvent emprunté, et fait office de figurant, plutôt que de protagoniste investi dans l’action. Et les intermèdes qui mettent en scène des personnages populaires sont souvent peu convaincants, figés, difficiles à comprendre. Reste l’actualité d’une telle pièce avec un héros qu’Aimé Césaire compare à son Lumumba : « visionnaires très en avance sur leur époque, pas plus politiciens l’un que l’autre, lancés derrière un idéal très noble ils perdent contact avec une réalité qui ne pardonne pas… Lumumba comme Christophe sont des vainqueurs qui se dressent, alors que tout s’écroule autour d’eux »

Et ces quelque trente artistes généreux nous font entendre les paroles d’espoir d’Henri Christophe mourant : « “ Semences ambitieuses, ai-je dit, pour vos terres fastidieuses et haussé de dix coches le niveau exigé de l’étiage. Sueurs et récoltes à l’avenant ! Ce fut un temps sévère. Je ne regrette rien. J’ai tâché de mettre quelque chose dans une terre ingrate.» Animé de la même foi en l’avenir que son auteur qui, en octobre 1956, démissionne du Parti Communiste et écrit à Maurice Thorez :  « Il nous faudra avoir la patience de reprendre l’ouvrage, la force de refaire ce qui a été défait ; la force d’inventer au lieu de suivre ; la force d’inventer notre route et de la débarrasser des formes toutes faites, des formes pétrifiées qui l’obstruent ».

Il faudrait à nous aussi, la patience d’écouter ce théâtre, et de le lire.

Mireille Davidovici

Nous confirmons, puisque nous étions à la même représentation mais nous serions plus sévères que notre amie Mireille. D’abord la pièce malgré de belles fulgurances poétiques, est sans doute, soyons clairs, plus un pièce à lire qu’à voir. Et Christian Schiaretti aurait pu allègrement couper dans ce texte souvent bavard,
Si les scènes de groupe qui font souvent penser au traitement d’un opéra sont remarquablement orchestrées, avec une grande maîtrise du plateau comme toujours chez ce metteur en scène,  les autres le sont beaucoup moins: diction approximative, criailleries et, mis à part Marc Zinga, la distribution est, comme on dit, très inégale… Et tout le spectacle a un côté statique, pesant là où il aurait fallu plus de légèreté, et ces quelque deux heures vingt n’en finissent pas de finir…
Le public pas dupe,  a applaudi poliment mais sans plus: on le comprend. Dommage!

Ph. du V.

 

 

Les Gémeaux, Sceaux 49 avenue Georges Clémenceau T. 01 46 61 36 67, Jusqu’au 12 mars.

La pièce est publiée aux éditions Présence africaine

 

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