Ne me touchez pas, librement inspiré des Liaisons dangereuses

 Ne me touchez pas, librement inspiré des Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos, texte et mise en scène d’Anne Théron

 

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©Jean-Louis Fernandez

 L’auteure-metteuse en scène se penche à nouveau sur le XVIIIème siècle, à travers l’œuvre célèbre de Choderlos de Laclos et sur la fin du XXème, avec Quartett d’Heiner Müller, une réécriture de ce roman épistolaire emblématique d’une génération engagée.

 Pour Anne Théron, Les Liaisons dangereuses, et Quartett écrites par  deux homme, n’en finissent pas de poser en gloire obligée, « la mort de deux femmes anéanties par le désir d’un homme, jusqu’à y laisser leur peau… »

La pièce interroge, en ce début du XXI  ème siècle, le désir des femmes qui, finalement, ne mourront pas. Avec ironie, le texte distille toutes les significations du fameux :«Ne me touchez pas», si prétendument pudique et féminin, face aux sollicitations viriles, souvent brutales.

Valmont, machine de guerre dont la langue s’articule autour des exploits de conquête, se trouve ici en bout de course. Et le fameux «Ne me touchez pas», cette interdiction qu’il attribue à Madame de Tourvel, cette jeune femme intransigeante qu’il s’est juré de conquérir, reflète son incapacité à aimer et dévoile sa peur d’être ébranlé, bouleversé ou ému, sans rien tenir : «Cessez de mépriser vos proies, Monsieur, vous me prenez pour une dinde ou toute autre femelle à plumes, incapable de distinguer vos manœuvres d’approche…Vous rêvez de me fouler aux pieds. Lâchez ma main… ne me touchez pas. »

Dans ce discours amoureux, l’auteure ne s’attarde pas sur la description du sentiment, et préfère s’attacher à l’anatomie en passe d’assouvir le désir masculin. Soit une liberté et une autonomie féminines possibles mais au prix d’une solitude personnelle. 1789 représente la séparation des pouvoirs, la contestation du roi, de Dieu, d’une autre pensée et d’un autre monde: le Grand horloger s’évanouit et apparaît alors l’urgence de repenser des relations sentimentales plus sincères, hors des jeux de pouvoir. Merteuil et Valmont, accomplissent ici un ultime face-à-face dans l’épuisement du désir, en présence de la Voix, figure lucide et analytique.

La scénographie de Barbara Kraft participe de cette décadence, où un monde essoufflé s’effondre: miroirs anciens, arcades intérieures aux lambris de couleur chaude, sol carrelé presque à l’abandon,  joli fauteuil bleu style XVIII ème, grande baignoire  ample et accueillante qui tient lieu de la fameuse ottomane à laquelle le texte fait allusion. Manière Enki Bilal, cette salle de bains  pour privilégiés suggère le temps qui passe et la disparition d’êtres voués à la mort.

Sur le mur de scène, se dessine le faux-semblant d’une échappée de couloir filmé, intégré dans la scénographie, où s’épanouissent les rêves, répondant aux images du texte, mais pas forcément. Ombres et silhouettes extraites d’un passé et d’une mémoire universelle comme: enfant, chien, poule, couple d’amoureux, fantôme noir et imposant de la mère de Valmont, évoluent au lointain dans des ténèbres brumeux.

Les somptueux costumes d’époque: bas blancs, jupon-panier, robes de soie et perruque poudreuse évoquent Marie-Antoinette de Sofia Coppola. A ce songe toujours vivant, extrait des imaginaires et de l’Histoire, s’ajoutent les motifs mélodiques et parfois dissonants à la guitare électrique, de la musique de l’Ouest américain à la Neil Young, façon Dead Man de Jim Jarmush, par Jean-Baptiste et Jérémie Droulers.

Laurent Sauvage incarne le séducteur fatigué et dévasté, miné par son propre talent. Marie-Laure Crochant, en Merteuil et Tourvel, est juste dans ces deux rôles,  une femme à la belle maturité et une jeune rebelle à la fois enfantine; la Voix (Julie Moulier) a la distance requise pour l’observation de ce couple maudit, maléfique et éternel.

Dépaysement et plaisir complets: le public trouve ici les aveux cyniques d’une affection contrariée chez cet homme comme chez cette femme, en général face à l’autre, des histoires d’amour qui finissent mal, une vaine quête d’autrui, des personnages attrapés au filet des relations de pouvoir,  mais aussi des sentiments forts et des amours sans joie jusqu’au moment où la mort achève son œuvre de désagrégation. On rêve à l’infini du désir existentiel et de vie qui habite l’être, un trésor si peu manipulable…

 Véronique Hotte

Théâtre des Quartiers d’Ivry, Centre Dramatique national du Val-de-Marne, Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat 94 200 Ivry-sur-Seine. T: 01 43 90 49 49, du 3 au 12 mars.

Le texte est publié aux éditions des Solitaires Intempestifs.   

 

 

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