We call it love de Felwine Sarr

 

We call it love de Felwine Sarr, mise en scène de Carole Karamera et Denis Mpunga

IMG_0545Ce spectacle rwandais a été programmé au festival Scènes d’Europe à Reims. Carole Karemera, 41 ans, actrice, danseuse et saxophoniste belge d’origine rwandaise n’est pas une inconnue. Formée au Conservatoire Royal de musique de Mons puis de Bruxelles où elle a obtenu le premier prix d’art dramatique et de déclamation, elle a joué notamment dans Rwanda 94 et Anathème, mises en scène par Jacques Delcuvellerie et a  dansé avec le chorégraphe Wim Vandekeybus. Elle  jouera bientôt, à Reims, dans Battlefield de Peter Brook. En 2006, elle créé à Kigali, l’Ishyo Arts Centre,  un centre culturel qui forme des artistes locaux et organise des spectacles et festivals. L’ouverture d’un tel lieu n’a pas été facile dans un pays encore marqué par le génocide et qui n’a pas mis la culture au centre du processus de reconstruction…

We call it love est joué dans le même dispositif bi-frontal qu’au festival de Tunis 2016 (voir Le Théâtre du Blog) : le public est assis sur deux rangs, de part et d’autre d’un mince couloir réservé aux comédiens qui jouent une mère et son fils qui a été massacrée; cette mère va se trouve confrontée à son bourreau, dernière personne à avoir vu son fils. Le tueur raconte, d’abord fier, puis de plus en plus honteux, cette mise à mort, imposée son clan. Ces êtres que tout oppose vont réussir à dialoguer : la mère veut comprendre  et le tueur va découvrir la souffrance de la femme et la vie brisée par son geste. Le chemin de la mère s’achève là où celui du garçon commence. Sur une proposition inimaginable : elle veut adopter le bourreau de son enfant,  pour qu’il devienne son «fils en humanité».

 L’espace scénique symbolise la traversée, le long cheminement du pardon et de l’apaisement. De part et d’autre, le public figure les deux communautés, face à face,  séparées par une étroite frontière. Musique et sons jaillissent de tous côtés et, derrière nous, on entend des coups portés, les mouches voler et des chants religieux. Carole Karemera, qui se sentait trop proche de ces événements, a demandé à Felwine Sarr, philosophe et musicien sénégalais, de transcrire cette histoire qui a été créée à partir de recherches documentaires et d’interviews sur le thème des Droits de l’homme et de la mémoire des génocides.

Le spectacle aborde le thème de la reconstruction d’une nation, mais aussi du pardon nécessaire pour que le pays ne s’écroule pas. Au Rwanda, les Gacaca, tribunaux de village, ont fait, pour accélérer le processus judiciaire, se confronter parents des victimes et bourreaux. «Seul, l’impardonnable est pardonnable», dit cette mère dont la parole prend tout son sens dans ce beau pays d’Afrique, où, chaque année, début avril, on commémore le génocide et où on ne confond pas oubli et pardon!

Carole Karemera interprète une mère droite et humaine, face à ce tueur (Michael Sengaz), qui, hésitant, entame son processus de contrition. Et le musicien Hervé Twahirwa apporte ici  une touche sonore très imagée. Un spectacle d’une grande justesse, sans concession, simple et bouleversant.

 Julien Barsan

Spectacle vu à la Comédie de Reims, dans le cadre du festival Reims-Scènes d’Europe. Maison des Métallos 94 rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris. T. 01 47 00 25 20, du 13 au 18 mars.

 


Archive pour février, 2017

Vertiges, texte et mise en scène de Nasser Djemaï

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Vertiges, texte et mise en scène de Nasser Djemaï

 

D’abord, se souvenir. La Z.U.P. fut un havre de paix… autrefois. Avant la paupérisation des «quartiers», avant que les faits-divers ne les stigmatisent, surtout en période pré-électorale. En novembre dernier, une rencontre-lecture organisée par Théâtres en Dracénie nous faisait découvrir Nasser Djemaï, un des rares auteurs dramatiques qui s’intéressent à l’évolution de ces «kystes urbains», appellation dont on fustige parfois l’architecture et les habitants.

 Sa voix sensible, nourrie par l’expérience, évoque le temps où cet habitat collectif était synonyme de confort, de « vivre ensemble », et progrès pour des travailleurs, immigrés ou non, qui, jusque là, logeaient dans des zones souvent insalubres et éloignées de la ville. Dans une langue tout en pudeur, il fait aussi sonner avec férocité  le désenchantement et la trahison, les frustrations et les colères légitimes. On entend enfin les mots poignants des pères bafoués, espérant que leurs enfants ne subissent pas l’exploitation, et ceux des fils déchirés.

En écho, était projeté le beau documentaire de Marie-Catherine Delacroix et Laurence Bazin Ils ont filmé les grands ensembles, un montage d’images privées tournées dans les années 60-70. La patte du super-8, les cadrages amateurs et le regard nostalgique des témoins: tout y réactive l’espoir dont ces cités étaient porteuses. Nous étions donc impatients de découvrir la dernière création de Nasser Djemaï. Mêlant travail de plateau et écriture documentaire, cette pièce clôt  sa trilogie théâtrale, sous le signe de la difficile construction identitaire dans les familles immigrées. Une étoile pour Noël ou L’Ignominie de la bonté donnait la parole à un enfant en quête d’intégration, sommé gentiment et perfidement de faire disparaître son prénom et sa culture. Du vécu ! Dans Invisibles, multi-nommé aux Molières 2014 (voir Le Théâtre du Blog) il s’agissait d’entendre les « chibanis » (cheveux blancs), ces immigrés du Maghreb souffrant du manque de reconnaissance  qu’il subissent en France comme dans leur pays. Nabil, le fils, personnage qui se débat avec ses contradictions, n’est pas loin de Nasser Djemaï. Il chercher sa place, tiraillé entre la volonté de rendre hommage au combat du père et la nécessité de trouver sa place. Voyage, filiation, dépassement de la prédestination… on sent le souffle de la tragédie grecque. Vertiges aurait aussi pu être nommé vestiges, tant l’époque bénie a laissé place à des ruines. Les logements comme leurs habitants ont été abandonnés, les religieux extrémistes les hantent et les mœurs ont changé. Nasser Djemaï sait finement décrire de l’intérieur, l’incompréhension et les tensions familiales. Par la fenêtre, on devine les jeunes mecs désœuvrés qui tiennent les murs,et  les filles qui essaient de trouver de l’oxygène ailleurs. Braises de Catherine Verlaguet offre aussi ce regard sur des êtres déchirés entre leurs désirs et la culture familiale : la mise en scène sobre et poignante de Philippe Boronad crée un espace mental où flottent, comme des spectres, les femmes victimes de traditions machistes. Nasser Djemaï  a choisi, lui,  une  scénographie hyperréaliste qui reproduit un appartement d’H.L.M. : babioles sur un buffet en stratifié, table dépareillée de bois foncé, coussins colorés sur un canapé défraîchi…  Mais les mots juste, chargés d’émotion qui nous avait touchés  à la lecture par l’auteur, sonnent ici avec moins de force. Pendant la première heure, on n’y croit guère: les acteurs ont beau avoir une culture franco-maghrébine, les langues, les rires et les emportements se juxtaposent, peu nuancés, comme automatisés… On ne croit pas plus à ces gestes du quotidien : rangement du linge et réparation de la chaudière, qui semblent artificiels dans ce décor si réaliste. Tout est trop explicite. Il y a l’aveuglement tragique des parents, la fille bordélique à la gaieté teintée d’hystérie, le fils chômeur assez  indolent. Et un autre fils, prodigue, obsessionnel, qui voudrait bien mettre de l’ordre, alors qu’il est bousculé par son divorce en cours. Chacun joue une partition un peu caricaturale. Et c’est un peu longuet. Puis soudain, la scénographie évolue et le spectacle sort de la tranche de vie. Le point de bascule se fait lors de la prise de conscience de l’impossible retour au pays natal. Comment sortir de l’appartement, de la cité, de la condition de dominés  jointe à une assignation implicite à résidence ? Comment oser affronter l’extérieur ? Où trouver sa place (juste par exemple pour un simple pique-nique en plein air) ? Questions matérialisées par un buffet qui s’émancipe et devient le lieu de projections. Comme un appel du grand large : barres d’immeuble comme unique ligne de vision, fantasmes d’ascension sociale et flots marins. Avec le décor qui se délite, l’atmosphère, de plus en plus chargée de symboles et onirique, fait davantage confiance au spectateur. Les comédiens portent alors avec force, les défis de leurs personnages. Les dernières images se gravent dans la rétine et le cœur : quelle émouvante réappropriation du rituel mortuaire ! On reste suspendu à cette vision de vêtements qui gouttent, à cette superbe pietà inversée. Le Styx et la mer Méditerranée se rejoignent dans le même lit. Autre grande réussite, elle aussi liée à la métaphore de l’eau purificatrice, une voisine omniprésente qui hante l’appartement familial. Comme dans Elle brûle où la metteuse en scène Caroline Guiela Nguyen faisait apparaître épisodiquement un énigmatique bibendum dans l’intérieur naturaliste d’Emma B, on retrouve ici  l’idée du personnage-symptôme. Cet oiseau de mauvais augure, cette mouche exaspérante, entre folie et culpabilité, incarne l’infiltration du malheur.

Pour penser l’identité multiculturelle de la France et, au-delà, les pièges de la famille et du labeur mortifère, l’écriture et la démarche artistique de Nasser Djemaï sont essentielles et nourricières. Souhaitons donc à ces voix rarement entendues sur scène, de se fortifier: elles méritent de circuler, pour que l’on entende le drame intime de ces arbres déracinés qui poussent tordus, mais vivaces.

Stéphanie Ruffier    

Spectacle vu le 3 février à Théâtres en Dracénie, à Draguignan

 Théâtre du Château Rouge Thonon, les 9 et 10 février.  Théâtre du Vellein – Villefontaine Annemasse, le 16 février.Théâtre des Quartiers d’Ivry Centre Dramatique National du Val-de-Marne, du 20 février au 12 mars. Le Granit, scène nationale/Belfort les 14 et 15 mars. Théâtre de Vesoul le 18 mars;  Le Bateau-Feu/scène nationale de Dunkerque le 21 mars; La Garance/Scène nationale de Cavaillon, le 31 mars. Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon du 4 au 8 avril ; Le Sémaphore à Cébazat le 11 avril. Théâtre des Salins, Martigues, le 27 avril. Centre Culturel des Portes de l’Essonne le 6 mai.

 

http://nasserdjemai.com

   
 
   
   
   
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Tree of Codes mise en scène et chorégraphie de Wayne McGregor

Tree of Codes, mise en scène et chorégraphie de Wayne McGregor

tree-of-codes-photo-joel-chester-fildesLe public a assisté le soir de cette première, à une  réelle communion entre les six danseurs de l’Opéra de Paris et les neuf de la compagnie anglaise. Ce ballet d’une heure vingt, créé au Manchester International Festival en juillet 2015, a transformé  la salle du Palais Garnier en boîte de nuit géante, aidé en cela par la musique électro pop du DJ Jamie X, et grâce à la scénographie originale d’Olafur Eliasson, associée à la réalisation-lumière de Rob Halliday.

Avec un subtil et double plan de miroirs qui occupe toute la scène, le chorégraphe sublime les corps de ses interprètes  grâce à des jeux d’une lumière toujours en mouvement qui,  parfois, se fait rasante,  ou se reflète dans les miroirs, laissant apparaître furtivement les visages des spectateurs, ou créant des images des danseurs qui se superposent.

 La lumière enveloppe chacun d’eux  et les  transforme en sculptures mouvantes  aux poses complexes rappelant  les dessins  d’Antoine Bourdelle  qu’il fit, en observant la danse très libre d’Isadora Duncan au début du vingtième siècle.  Que cela soit en solo, avec Marie-Agnès Gillot,  ou avec Jérémie Bélingard en duo ou en groupe, cette danse rapide et souvent surprenante,  faite de gaieté et de désespoir, de douceur et de violence, réalise une très belle calligraphie dans l’espace.

L’énergie et l’engagement physique de la compagnie Wayne McGregor entrent en résonance avec l’enthousiasme des danseurs de l’Opéra de Paris qui les accompagnent dans cette pièce envoûtante, pour la plus grande joie d’un public qui a  longuement applaudi  Tree of Codes.

Jean Couturier

Opéra de Paris, Palais Garnier  jusqu’au 23 février.

operadeparis.fr          


Neige d’Orhan Pamuk

Neige d’Orhan Pamuk, adaptation théâtrale de Waddah Saab et Blandine Savetier, mise en scène de Blandine Savetier

 

©Jean-Louis Fernandez

©Jean-Louis Fernandez

Ce roman visionnaire d’Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature 2006, évoque les années 1990, dans une Turquie tiraillée entre islamisme et laïcisme. Du coup, les questions des relations entre l’Orient ottoman/musulman et l’Occident,  entre tradition et de la modernité, se posent de nos jours dans un pays miné, selon l’auteur, par un sentiment collectif à la fois de fierté mais aussi de honte, de colère et d’échec. Neige, paru en 2005 nous révèle aussi la réalité: foi, amour, espérance, liberté et art.

  Sava Lolov joue Bleu, un inquiétant terroriste potentiel, étudiant turc d’extrême-gauche rallié à l’islamisme, un personnage ambigu qui dit ici son malaise d’être exilé en Allemagne : «Le plus souvent, l’Européen n’humilie pas. C’est nous qui nous humilions en le regardant… » Ka (Sharif Andoura), un jeune poète turc, lui, va quitter Francfort où il vit aussi en exil pour aller à Kars, une petite cité provinciale d’Anatolie, naguère ville-frontière entre empires ottoman et russe.  Pour un journal d’Istanbul, il part enquêter sur plusieurs cas de suicide de jeunes femmes voilées, apparemment soumises à des pressions; le parti islamiste est sur le point de remporter les élections municipales dont Ka va suivre les préparatifs.

Mais Ka veut aussi retrouver la belle Ipek, une ancienne camarade de faculté, fraîchement divorcée d’un ami à lui qui, au grand étonnement du poète, est candidat à l’élection présidentielle sous l’étiquette du parti islamiste : «Les hommes s’adonnent à la religion, dit Kar, et les femmes se suicident. Pourquoi?» A peine arrivé dans une ville en pleine effervescence en raison de prochaines élections, le chef de la police locale, la sœur d’Ipek, l’islamiste radical Lazuli, vivant dans la clandestinité, ou encore l’acteur Sunay Zaim essaient tous de le rallier à leur cause. Mais Ka avance, comme dans un rêve, voyant tout à travers le filtre de la poésie, stimulé par sa passion grandissante pour Ipek.

La neige qui tombe, source de cette inspiration poétique retrouvée, empêche les communications et enfouit dans l’oubli une ville déchirée par les conflits politiques et personnels. Républicains laïcs et islamistes conservateurs gravitent autour du poète, comme Kadife (Julie Pilod), sœur d’Ipek, femme libre puis voilée, ou un acteur égaré, Sunay Zaim (Philippe Smith) qui  devient terroriste. Ka,  comme l’auteur de Neige, vit sa marginalité, face à un monde où règne mélancolie et nostalgie, dans un repli sur soi et une errance obligée, quand un ordre ancien, devenu caduc, disparaît…

Jusqu’au soir où tout basculera dans cette histoire: Sunay Zaim, un acteur militant fanatique de la laïcité, choisira d’être un terroriste actif et tuera les spectateurs d’un théâtre, pour réprimer, selon lui, l’islamisme. Ce carnage, filmé et projeté, participe d’une scène farcesque et donnée comme telle, mais souffre d’une violence banalisée avec du sang versé comme ceux que l’on voit dans de nombreux reportages à la télévision.

Dans la première partie du spectacle, avec le retour du poète chez les siens, plutôt vive et bien enlevée, Blandine Savetier explicite clairement les conflits. Raoul Fernandez, au-delà des moments tragiques, apporte une belle théâtralité comique et Cyril Gueï, Irina Solano et Souleymane Sylla sont des comédiens fougueux. Mais l’effet scénique de cet attentat ne passe pas  et cet inutile effroi  casse les bonnes intentions de la metteuse en scène qui se retrouvent ainsi décalées. Le spectacle, inscrit dans la réalité politique et sociale actuelle, retient pourtant l’attention.

Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg, Espace Klaus-Michaël Grüber, jusqu’au 16 février.T: 03 88 24 88 24.
Le Bateau-Feu à Dunkerque, le 14 mars. Théâtre des Quartiers d’Ivry, du 18 au 28 mars.
La Criée-Théâtre National à Marseille, du 26 au 28 avril.
Le Liberté- Scène Nationale de Toulon, les 11 et 12 mai.

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Oncle Vania d’Anton Tchekhov

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Oncle Vania d’Anton Tchekhov, mise en scène de Philippe Nicaud

La pièce, écrite en 1897  mais jouée deux ans plus tard, a précédé Les Trois sœurs  et La Cerisaie donc sept ans avant la mort d’Anton Tchekhov ; les quatre actes, sans indication de scène, racontent la fin du séjour l’été, d’un professeur  à la retraite, Sérébriakov et de son épouse Eléna (27 ans) dans la propriété agricole de Sonia, la nièce du professeur où vit aussi leur beau-frère Vania qui a travaillé toute sa vie dans ce domaine dont elle a hérité de sa mère, pour aider financièrement Sérébriakov. Vania, lui, a perdu ses illusions  sur celui qu’il prenait pour un génie et lui en veut. Et, comme il est amoureux d’Eléna, cela n’arrange pas ses rapports avec son mari qui se plaint tout le temps et supporte mal de se voir vieillir …

Quant à la belle Elena qui admirait aussi le professeur et en était amoureuse, elle avait fini par se marier avec lui. Désabusée, elle n’est plus amoureuse de cet insomniaque qui exaspère tout le monde avec ses prétendues maladies et qui voudrait imposer son rythme de vie aux autres  Elle s’ennuie et se laisserait bien séduire par Astrov, le médecin de campagne qui, fasciné par elle, vient souvent au domaine pour la voir. Il en a assez de courir chez ses patients, pense qu’il n’est plus utile et, visionnaire respectueux de la Nature, s’inquiète du sort de sa région dévastée par les coupes de bois. Mais il noie son mal de vivre dans la vodka…

Sonia, elle, profondément seule, est aussi amoureuse folle de ce très beau et séduisant Astrov mais, en larmes, finira par comprendre que c’est sans espoir. Sérébriakov voudrait vendre le domaine pour réaliser une opération soi-disant juteuse; bien entendu, Vania n’accepte pas et une violente dispute va les opposer. Sérébriakov et Elena, après une réconciliation de façade, partiront à jamais… laissant Sonia désespérée, Astrov encore plus amer et Vania accablé de tristesse, enfin débarrassés du professeur mais tous encore plus seuls avec eux-même.

La pièce, admirablement construite, comprend en plus des cinq personnages cités plus haut, Maria, la grand-mère de Sonia et mère de Vania et de la première femme de Sérébriakov, Téléguine, un propriétaire ruiné qui vit là, aux crochets de Sonia et Vania, Marina, la vieille nourrice, et un valet. Bref, une communauté de gens qui se sont toujours connus et qui vivent étroitement les uns avec les autres, maîtres et domestiques, dans un microcosme coupé du monde, surtout pendant les longs hivers russes. Sur fond de tristesse et de solitude mais aussi de moments joyeux comme Anton Tchekhov tenait à le souligner.

Philippe Nicaud a éliminé tout folklore du genre : samovar, costumes d’époque et neige qui tombe, et a donc éliminé les autres personnages secondaires et a recentré la pièce sur les cinq principaux, sans doute pour des raisons financières. Oncle Vania y perd de ce côté grande famille qui est un peu la marque de la fabrique Tchekhov mais y gagne sans doute en intimité. Sur le petit plateau de la cave voûtée de l’Essaïon, juste une table de bois, quelques tabourets, une étagère avec quelques assiettes, des bouteilles de vin et de vodka, une cafetière électrique qui répand son fumet, et dans le fond, une autre table pleine des papiers et livres en fouillis du professeur. Et quelques lampes de chevet. Sur des cintres accrochés au mur, trois robes d’Eléna. Et les cinq personnages tous présents sur scène restent discrets, quand il ne jouent pas dans une scène. «J’ai voulu  cela, dit Philippe Nicaud, pour recréer cette atmosphère étouffante». En fait, cela ne fonctionne pas très bien et fait convention post-brechtienne des années 70 et le début a un peu de mal à se mettre en place. Mais qu’importe ces réserves, rien de grave.

1 webOncle Vania a souvent été montée ces dernières années, notamment par Eric Lacascade, Pierre Pradinas, Christian Benedetti, Jacques Livchine et Hervée de Lafond qui l’avaient joué en plein air et l’une des meilleures mises en scène que nous avions toutes vues, et il y a deux mois par Julie Deliquet (voir Le Théâtre du Blog). Mais ce spectacle bien rodé, est à la fois simple, (pas de criailleries, de micros HF,  d’effets inutiles, pas non plus de grossissement vidéos, pas de musique, sinon quelques airs à la guitare chantés par Astrov) mais exigeant, avec un grand respect du texte, même s’il a été élagué, et une bonne direction d’acteurs. Tous les personnages sont très crédibles, que ce soit Céline Spang (Eléna) (photo plus haut), Bernard Starck (le professeur) et Philippe Nicaud (Astrov) mais surtout Fabrice Merlo (Vania) et Marie Hasse (Sonia). Tous les deux exceptionnels et sublimes de justesse (photo ci-dessus). La grande classe…

Quand les  choses s’accélèrent vers la fin, et qu’Astrov et Eléna échangent de longs baisers, juste au moment où arrive le pauvre Vania avec son bouquet de roses ! Quand, désespérée, la pauvre Sonia  voit son bel amour s’écrouler et sanglote… On a beau en avoir vu des scènes de Tchekhov fortes et pathétiques mais là, et croyez-nous-et c’est vraiment rare dans une vie de critique-on en a plus que les larmes aux yeux. Une absence de prétention, une très bonne diction, et un travail approfondi de Philippe Nicaud et de ses acteurs sur les personnages aux costumes simples mais justes! Résultat: une vérité et une émotion palpable devenus rares dans le théâtre contemporain!

Cette compagnie joue seulement certains jours! Sans doute une histoire de finances, mais si vous le pouvez, allez-y, vous ne regretterez pas cet Oncle Vania qui ira aussi comme l’an passé, à Avignon  où nous n’avions pu le voir. Le public a applaudi longuement et avec raison cette mise en scène. Reste aux directeurs-des grands et moins grands-théâtres parisiens à accueillir ce remarquable spectacle sur le vrai plateau d’une petite salle. Des noms, du Vignal ? Allez en vrac : Le Théâtre des Abbesses, le Théâtre de Paris, le Paris-Villette, le Théâtre de Belleville, le Grand Parquet, le Théâtre de la Tempête…Ne répondez pas tous en même temps!
Mais ce serait en effet dommage que ce formidable spectacle ne soit pas plus largement vu…il le mérite vraiment.

Philippe du Vignal

Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre au Lard. T: 01 43 78 46 42  jusqu’au 19 mars, attention: seulement le jeudi à 19h 30, et le dimanche à 19h,et en juillet, au Festival d’Avignon.

 

 

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Alcool,un petit coin de paradis

 

Alcool, un petit coin de paradis, texte et mise en scène de Nadège Prugnard

©Nicolas Kaplan

©Nicolas Kaplan

Rencognée, Fany-peau-de-whisky plie mais ne rompt pas. Plantée dans son petit pré- carré de paperasses, résidus de son roman, la tête en butée contre deux pans de murs noirs, elle est talonnée par le dernier stade de la soif. L’espace matérialise l’impasse, « l’impossibilité du poème » : « Je ne peux pas me voir. Non, je ne me retournerai pas. » Comment affronter le regard de l’autre ? Le sien ? Comment dire ? Nadège Prugnard prend le parti audacieux de jouer dos au public  et, miracle, son personnage d’alcoolique sans visage a sacrément de la gueule ! C’est un dos en imper beige qui laisse entrapercevoir une robe rouge. C’est surtout une voix superbe, venue des tripes, qui se cramponne au bastingage.

Autre originalité de ce solo : un tissage de voix féminines. Façon théâtre-récit à l’italienne, l’auteure-comédienne passe de l’incarnation, à la narration, en vacillant à peine sur ses hauts talons au vernis rouge écaillé. Prenant de la distance vis-à-vis de l’addiction comme de l’écriture, elle fait trinquer la difficulté du dernier verre avec celle du dernier vers. Quelle réussite, ce dialogisme spéculaire ! Miroir, mon beau miroir déformant, dis-moi qui est la plus en peine ?

Parfois, à vouloir être sur tous les fronts (texte, mise en scène, interprétation …), des artistes dilapident leur énergie, manquent de recul. Ici, le choix est judicieux tant Nadège Prugnard concentre ses voix, voyage avec aisance de l’une à l’autre. Après le spectacle, elle confie avoir d’abord imaginé recourir à une comédienne, mais  y a renoncé pour accentuer le caractère bifide de cette langue qui valorise «le débat de soi avec soi». Bravo, ça fonctionne vraiment. Que d’images et de parole uppercut ! On n’avait pas vu un tel investissement sur scène depuis longtemps.

Et ce goût pour la prose de la vie, d’où lui vient-il ? Dans la tradition péripatéticienne, celle qui s’est toujours passionnée pour la philosophie traîne ses guêtres de créatrice dans le réel, le long du chemin, dirait Stendhal. Elle aime arpenter les « putain(s) de route(s) de campagne », titre d’un de ses précédents spectacles, pour dialoguer avec ceux qui vivent en marge, comme les artistes. Elle a sillonné le Cantal amoché par l’exode rural massif pour ausculter la «vie affective des bars ». Elle a déjà collecté la parole d’ouvriers, de prolos, de résistantes comme sa grand-mère, de femmes qu’on n’entend guère… Haut parleuse, elle nous en transmet l’essence avec fracas. Elle vitupère, salement et magnifiquement.

Sa scénographie semble défier Emil Cioran qui, dans Sur les cimes du désespoir, s’interroge : «Qu’arriverait-il si le visage humain exprimait fidèlement toute la souffrance du dedans, si tout le supplice intérieur passait dans l’expression ? Pourrions-nous encore converser ? Plus personne n’oserait alors se regarder dans une glace, car une image à la fois grotesque et tragique mêlerait aux contours de la physionomie des taches de sang, des plaies béantes et des ruisseaux de larmes irrépressibles. »
Oui,  Nadège Prugnard, artiste tout terrain,  ose et (se) débat avec la langue des bars, clame son affection pour cette « soupe logorrhéique à la Artaud » et « ces discours philosophiques ou politiques virtuoses ».  Son odyssée sur les crêtes pathétiques de l’ivresse convoque tout à la fois optimisme forcené, vocifération, hyperréalisme et monstruosité.

Ce texte, Nadège Prugnard l’a déjà fait sonner en extérieur, à Chalon et à Aurillac, avec des jauges de plus de 800 personnes. Dans la rue, dit-elle, « la puissance de la parole est démultipliée. » En salle, elle explose aussi, mais différemment, fracturée comme les images d’un kaléidoscope. Du rouge à lèvres clownesque, du noir qui coule, un «embrasse-moi» lancé comme une bouée de sauvetage… Du sanglant, du très beau théâtre au-dessous du volcan !  

Stéphanie Ruffier

Alcool sera joué à l’automne 2017 au théâtre de l’Echangeur à Bagnolet et en région Auvergne. MAMAE , un autre projet faisant exploser des voix de femmes  est programmé au Festival Chalon dans la rue.
Le 13 avril, à la Chartreuse à Villeneuve-lès-Avignon,  Nadège Prugnard donnera à entendre un premier geste d’écriture, No Border, commande pour le metteur en scène Guy Alloucherie sur la question des réfugiés politiques.

Photos de Nicolas Kaplan nicolaskaplan.fr

 

Erich von Stroheim de Christophe Pellet

Erich von Stroheim, de Christophe Pellet, mise en scène de Stanislas Nordey

 

(C)Jean-Louis Fernandez

(C)Jean-Louis Fernandez

Résonne avec grâce la mélancolie de Mon cœur s’ouvre à ta voix, l’air de Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns chanté par Maria Callas à Paris en 1961. Avec des accents lancinants aux intonations plaintives,  elle implore l’autre, du fond de son âme douloureuse de «sécher ses pleurs », en répondant à sa tendresse à elle, et à lui redire encore dans un rêve irraisonné, «les serments d’autrefois» qui la bercent d’une douce ivresse.

 A ces anaphores entêtantes, chute d’une scène ou départ d’une autre, correspond  dans cette réalisation une magnifique scénographie d’Emmanuel Clolus, un vaste espace clair à deux immenses battants. Quand ils se referment, ils laissent paraître la somptueuse photo du couple rayonnant de jeunesse de Montgomery Clift et Lee Remick dans Le Fleuve sauvage (1960) d’Elia Kazan. De profil, l’homme à la tête légèrement de biais, éprouve dans son dos la présence sensuelle de sa belle dont le visage invisible repose tendrement sur son épaule. A l’ouverture des battants, dont la démarcation verticale fissure les portraits, les amants sont systématiquement séparés.

 Nostalgie et pressentiment de la perte dans une déchirure à venir. L’espace pourrait être celui d’une chambre lumineuse et vide, celle de l’Un ou bien d’Elle avec fauteuil que l’Autre rejoint, alternativement. Des draps blancs échoués et roulés en boule en guise de lit, habillent à l’occasion les trois amants dénudés. Ce lieu anonyme concerne parfois celui du bureau-table nue et ordinateur impeccable-de Elle, une femme d’affaires. Sur les trois murs de la vaste pièce lumineuse d’une villa romaine, sont projetées des fresques murales colorées, et des mains isolées de tableaux anciens que nulle main de partenaire ne rejoint, comme le temps incertain d’une chambre.

Douleur consternée d’aimer, un destin de séparation et une solitude existentielle.La belle demeure ancestrale abrite l’érotisme de trois amants : Elle (Emmanuelle Béart), l’Un (Laurent Sauvage, en alternance avec Victor de Oliveira) et l’Autre (Thomas Gonzalez), compagnons de parcours de Stanislas Nordey. Aimer ne va pas de soi, tant les codes moraux et sociaux perdurent, et inventer ce trio amoureux revient à une audace de survie. Pour Frédéric Vossier, les personnages de Christophe Pellet dérivent à la périphérie du désir, exilés du sentiment de l’intime, errant d’un partenaire à l’autre, ne sachant quel territoire investir, toujours en équilibre sur le bord dévasté de leur désir, signe d’une non-appartenance au monde.

 La perte de soi se faufile insidieusement dans les relations de chacun avec l’autre, entre l’intime et le politique, dominé par la famille, le monde du travail, le couple, le rapport avec son propre corps et la sexualité.Et que reste-t-il de l’amour ? Faut-il le retrouver dans les risques d’un déséquilibre ? L’Un gagne sa vie, en jouant dans des films pornos, avec la crudité et la violence d’une pseudo-présence vulgaire à ce monde. Ce cow-boy mélancolique, Laurent Sauvage, avec une belle lucidité crépusculaire, avoue : «Je m’amuse bien, en compagnie de types comme moi, pas trop regardants et sympathiques, qui ont les mêmes problèmes que moi, les mêmes envies. »

 L’Autre se tient dans l’indétermination et l’imposture de celui qui ne se fixe pas et qui préfère l’enfance, dans une aura cinématographique, en même temps que symbolique, à la manière von Stroheim, mystificateur scandaleux, visionnaire équivoque et incompris. Le personnage que joue Thomas Gonzalez, placé «au-dessus des gens et des choses », s’impose avec la même nudité entrevue dans Je suis Fassbinder de Falk Richter, mais moins ludique et amplement plus apaisée : «Je ne suis rien que moi-même, et ce n’est pas suffisant. Cela ne suffit pas pour survivre. »

 Elle,  aime, impérativement mais bafoue ses amants :pour elle, la joie de l’âme est dans l’action. Elle s’en prend à l’Un avec lequel elle restera enfin :«Je me suis compromise… Tu es la négation vivante de tous mes idéaux…Et comment nous, qui ne sommes pas capables de nous supporter nous-mêmes, qui ne sommes même pas capables de nous supporter en compagnie des autres, comment serions-nous encore capables de supporter notre enfant ? » Emmanuelle Béart est juste et grave, au plus près de ses convictions.

L’enfant qu’ils auront évincera l’Autre : pire encore que les petits arrangements compromissions, est la désolation de la solitude. Tous exigent de se sentir exister pleinement, avant la mort à venir. Avec une volonté ultime d’êtres engagés dans le présent. L’écriture économe déploie le vaste imaginaire des possibles. Un spectacle émouvant et tendu, qui œuvre, bien au-delà des apparences provocatrices et subversives, à la claire révélation d’énigmes retenues en soi.

Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg, jusqu’au 15 février. T : 03 88 24 88 24. Théâtre National de Bretagne, à Rennes, du 14 au 25 mars. Théâtre du Gymnase de Marseille, du 4 au 6 avril. Théâtre du Rond-Point, à Paris, du 25 avril au 21 mai.

Le texte est publié chez L’Arche Editeur.

 

 

 

 

 

Carte-blanche à la sixième promotion de la FAI-AR

Carte-blanche à la sixième promotion de la FAI-AR

Baloo FAI ARCe soir-là, aux Argonautes, on liquide. Eau, encre, alcool, parole… honneur au «flow», sous toutes ses formes. Au bar, fort convivial, boulevard Longchamp,  avant son spectacle Alcool, Nadège Prugnard  donne carte blanche aux étudiants de la FAI-AR, Formation supérieure d’art en espace public.

D’abord, avec une triplette de jeunes femmes (Elsa Ledoux, Zelda Soussan, Ji In Gook) qui servent de l’eau à la va-comme-ça me-prend. Loin des réceptions d’une ambassade, elles slaloment, construisent d’approximatives pyramides de verres de cantine, transvasent l’eau, « objet pauvre », fluide vital. Les vannes sont ouvertes. Déménagement de tables, débordements intempestifs et partage avec le public constituent cette proposition sans paroles qui semble travailler sur l’instabilité et l’ajustement.

Il s’agit de se frayer un chemin dans la salle, de s’immiscer dans les interstices, de regarder autrement le monde. On suit avec curiosité ce ballet trivial de serveuses submergées mais sans comprendre : allusion aux guerres pour la maîtrise de l’eau, rêve de fluidité et de verres communicants, célébration de l’eau qui nous constitue, métaphore de la difficulté à se contenir ? Peu d’indices sur les intentions. Une invitation à laisser couler…

Puis vient Baloo (Bastien Salenson), le bien-nommé comité Dé-faite,  avec  De la Bile à l’encre, un happening. Assis dans un fauteuil, il rend hommage, au micro, à un ami qui a raté une tentative de suicide et à un autre, anarchiste, qui s’est tué à moto le 14 juillet.  Il débite un texte en slam. Un tatoueur, cagoulé de noir, (qui souhaite conserver l’anonymat) lui injecte dans le mollet, le titre du spectacle. 

Le grésillement de la bécane  (un dermographe) couvre un peu les mots, crée une basse rythmique qui pique l’oreille, comme la rumeur lointaine d’un chantier ou la fraise d’un dentiste. Le poète serre parfois les dents. Au milieu des jeux d’allitérations : brume, béton, brique et des habituelles consonnes plosives, quelques fulgurances : on entend la lassitude d’une génération de «fils non désirés du rock » pour qui « le 49-Troie a remplacé Mai 68». Et ce leitmotiv : «J’écris dans le noir pour ne pas voir tout ça. J’écris le soir pour ne pas boire tout seul.» On aime la sincérité et de belles trouvailles langagières mais un peu moins le statisme  de ce happening. Travail en cours…

Stéphanie Ruffier

Ebauches vues au théâtre des Argonautes, le 29 janvier.

 

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Le Quatrième Mur, adaptation du roman de Sorj Chalandon

Le Quatrième Mur, adaptation du roman de Sorj Chalandon et mise en scène de Julien Bouffier

IMG_0327Dans la salle aux lumières éteintes, nous sommes  invités se frayer un chemin dans l’obscurité, l’ombre et l’incertitude. Sur la scène, un homme au crâne rasé, torse nu, debout, est éclairé, avant qu’une femme ne  vienne le rejoindre.

A travers la caisse de résonance voulue des micros HF, ils dialoguent sur le théâtre, la guerre et formulent le souhait d’ultimes retrouvailles malgré la maladie. Narratrice et metteuse en scène imprévue, l’amie parisienne qui surgit ici, porte sur ses épaules le projet d’un ami juif libanais qui, condamné par la maladie, ne pourra  créer l’Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth, dans un cinéma désaffecté, situé sur la ligne de démarcation de la guerre civile (1975-1991 qui sépare le pays en deux.

La militante pro-palestinienne partage l’amour du théâtre avec le mourant, comme son rêve utopique de réconcilier un jour toutes les parties hostiles du conflit. Comme une étudiante (Vanessa Liautey) qui a le même désir d’un accord. On ne reverra plus cet homme, instigateur du songe: Alex Jacob enfile son T-shirt et redevient alors le musicien qui, à la guitare basse, recrée une musique atypique à partir, entre autres, des refrains de Sounds of silence, la célèbre chanson   de Simon and Garfunkel.

 Comme dans un rêve audacieux, apprécié parce qu’impossible, sont ici réunies des communautés  qui, sans jamais se fréquenter, nourrissent entre elles une haine permanente. La belle actrice et metteuse en scène libanaise Diamond Abou Abboud joue Antigone, celle qui dit non et refuse l’intolérable, au nom d’une vérité existentielle et d’une justice universelle. Autour d’elle, des comédiens druzes, juifs, maronites et chiites dont cette rebelle porte implicitement le message de reconnaissance.

 La mise en scène de Julien Bouffier et la scénographie d’Emmanuelle Debeusscher pour cette   adaptation du roman du grand reporter de guerre et écrivain Sorj Chalandon (prix Goncourt des lycéens 2013) s’articulent bien, entre projections de documents d’archive : façades d’immeubles blessées par des tirs incessants,  et images du Beyrouth d’aujourd’hui, peu à peu reconstruit  avec  des images colorées et oniriques, entre films de répétitions-fictives-des comédiens libanais et français sur une terrasse au-dessus de la ville, et tirs de roquettes et snipers.

La petite esplanade s’incline, simulant l’inconfort de la guerre, et le glissement de la station debout à l’affaissement des corps. Un grand écran/drap blanc qui monte ou descend, devient un linceul pour les victimes civiles et militaires de furieux et aveugles conflits. Les comédiens libanais filmés dans leur double rôle-avec masque de théâtre mais aussi masque de la réalité guerrière-sont très émouvants, tendus par une loi intérieure avec, à l’image, Raymond Hosni, Yara Bou Nassar, Joyce Abou Jaoude, Mhamad Hjeij, Elie Youssef, Joseph Zeitouny, et, à la voix, Stéphane Schoukroun.

Première partie lumineuse avec des enjeux bien dessinés: la metteuse en scène occidentale analyse les positions de chacun et prétend régler tous les conflits, à travers des acteurs théâtralement et politiquement engagés qui observent avec patience les hostilités et la pratique quotidienne des snipers. La seconde partie a pour thème, les massacres en 1982 de Sabra et Chatila, camps de réfugiés palestiniens de Beyrouth-Ouest, encerclés par l’armée israélienne et détruits par les Phalangistes : poussière, carnage inacceptable et gratuit par des civils, et elle est forcément dramatique. La comédienne qui rapporte les faits  et les reçoit, joue Antigone, un personnage réaliste de Sorj Chalandon, mais n’a ni le recul ni la distance nécessaires à la respiration du théâtre.

Le monde se fige, interloqué par tant d’horreurs  mais la présence d’une fillette occidentale avec ses soucis d’enfant résonne faussement, en décalage du récit porté. Julien Bouffier signe ici un beau travail qui met en voix un récit magnifique de Sorg Chalandon entre fiction et réalité.

Véronique Hotte

Spectacle vu au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine, le 2 février. Le Tarmac-Scène internationale francophone à Paris, les 1er, 2, 3 et 4 mars. Théâtre du Vésinet, le 7 mars. Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines/Scène nationale, les 29 et 30 mars. Et Théâtre Paris-Villette du 9 au 26 mai.

 

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Babacar ou l’antilope écrit et mis en scène par Sidney Ali Mehelleb

Babacar ou l’antilope,  texte et mise en scène de  Sidney Ali Mehelleb

 

©Sofiane Mehelleb

©Sofiane Mehelleb

Babacar Diop, jeune Sénégalais, veut partir. Il veut « passer ». On ne sait pas pourquoi et ce n’est pas le sujet. Il n’y a que sa volonté et son courage devant le mur qui le sépare de l’autre monde. Pour le franchir, il doit attendre le meilleur moment. Un « sniper » le tient en joue, sans tirer. Il lui laisse ainsi une chance de réessayer  et va la saisir. Il « passera »,  avec Salima, une jeune Algérienne qui, pour témoigner de la vérité, écrit. Ses Lettres d’Abyssinie sont un hommage à Rimbaud et à tous les voyageurs et passeurs de frontières. Ils rencontrent, par hasard, Gina, une jeune fille un peu renfermée, solitaire et révoltée. passionnée de foot,  qui se réfugie derrière sa console, pour pas affronter la vie

 Babacar fait le maximum pour s’intégrer, il aime la France et ses poètes. Il balaye dans le métro mais, sans papiers, il sera vite confronté à la police et à l’inextinguible quadrature du cercle pour obtenir un permis de séjour. Salima est un personnage très important pour Babacar et pour la symbolique de l’histoire elle vit avec Babacar dans un petit appartement, Comme une grande sœur, elle représente pour lui le savoir, la mémoire et la bienveillance et donne du sens à leur quête douloureuse.

Ecriture dense, rythme soutenu, comme un battement de cœur. Sidney Ali Mehelleb ne propose pas, malgré le sujet, un récit accablant. Son Babacar est calme, bien sapé, un peu dragueur et furieusement positif ; rapide et sautillant comme une antilope, cet animal n’a pas de territoire.  Plein d’espoir et de vitalité, il ne renonce pas. Les scènes s’enchaînent sans jamais s’attarder  sur un personnage ou une situation. Nous sommes systématiquement pris à contre-pied par cette dramaturgie virevoltante. La mise en scène participe de cette énergie. Sidney Ali Mehelleb crée de belles images, souvent  cinématographiques : des élastiques de couleurs, coupés, des journaux qui papillonnent, de la poussière dans la lumière…

 On pense à Incendies à Wajdi Mouawad: cette écriture, née pour le plateau, a la faculté de nous toucher, de nous émouvoir avec la grande et la petite histoire, et un rythme qui nous emporte,. Et les huit comédiens donnent beaucoup d’eux-mêmes, certains incarnent plusieurs rôles comme Nicolas Buchoux, Marie Elisabeth Cornet, Eric Nesci, Marielle de Rocca Serra ou Victor Veyron. La fougueuse Gina est jouée par Vanessa Krycève qui s’y connaît en solidarité puisqu’elle cuisine pour le Recho, food truck qui s’installe dans les camps de réfugiés du monde entier pour partager et échanger grâce à la cuisine (https://lerecho.com/) .

Mexianu Medenou apporte à Babacar gravité et décontraction. Et Fatima Soualhia Manet campe une Salima bouleversante et déterminée, particulièrement dans un solo déchirant qui monte crescendo pour nous glacer d’effroi. Sidney Ali Mehelleb confirme avec ce spectacle qu’il compte parmi les grands. Espérons qu’il  sera programmé et vu par un maximum de public de tout âge.

Julien Barsan

Théâtre 13 Seine jusqu’au 5 février.

 

 

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