Le Cas Sneijder

 

Le Cas Sneijder, d’après le roman Le Cas Sneijder de Jean-Paul Dubois, mise en scène de Didier Bezace

(C)Nathalie Hervieux

 Seul survivant des cinq passagers, Paul Sneijder est la victime rare d’un terrible accident d’ascenseur qui lui a fait perdre sa fille. L’image d’effroi, le souvenir mortifère de la chute dans le vide de cet espace confiné ne peut s’effacer d’une mémoire à vif. Il ne cesse, compulsivement, de remonter le fil macabre de cet événement d’une horreur totale.

Drôle de cas: cet homme blessé ne porte en effet aucune attention au monde alentour, épouse, enfants et activité professionnelle. Il réalise dans une vision obsessionnelle, d’obscurs calculs scientifiques, avec schémas et graphiques à l’appui, figeant ainsi sur les murs le dessin de la course tragique des câbles hissant ou abaissant l’engin fatal dont la chute n’était pas programmée. Les calculs de probabilité montrent d’ailleurs l’impossibilité de cet accident… qui a pourtant bien eu lieu!

L’ingénieur Scneijder a décidé de ne plus faire partie des battants ni des conquérants, hommes enclins à la position verticale qui s’ offrent à l’admiration de leurs subalternes. Bannie ainsi les éléments discutables de la réussite et de la gloire: postes à responsabilités, rémunération élevée, vie aisée et confortable. Car il n’est pas de champ d’honneur où se déploie une victoire inique et déconsidérant les moins chanceux.

Paul revendique ainsi la place de ceux que l’on moque, les laissés pour compte, les marginaux, et le voilà embauché  comme promeneur de chiens… Avec la nature canadienne rues, sentiers et chemins comme espace d’ouverture et d’espoir,  au lieu des quelques mètres de survie dans un ascenseur.

La mise en scène de Didier Bezace est précise, efficace, comme coupée au cordeau. La brume envahit l’obscurité du plateau quand le protagoniste malheureux se replie sur lui-même et sur ses pensées: des paroles intérieures fortes que des micros HF projettent dans la salle. Ainsi, Paul nous est ainsi un peu plus proche, et nous avons tous un peu de ce cas Scneijder en nous qui nous reconnaissons dans cette amertume ou ce mécontentement proférés que pourtant, nous gardons celés par bienséance.

Répertoriés dans le cahier de doléances personnel de l’anti-héros : le rejet d’une épouse qui ment et qui, satisfaite de sa position sociale, a un amant, le mépris de ses fils jumeaux toujours absents qui s’adressent à leur père avec condescendance et seulement au téléphone,  la libre volonté de ne pas porter plainte contre la société des ascenseurs., parce que l’avocat de la société «responsable» lui est sympathique…Didier Bezace a dans ce rôle a toute la faconde requise et le plaisir d’être lui-même. Thierry Gibault en éleveur populaire de chiens donne des ordres, en les aboyant. Sylvie Debrun joue les épouses indifférentes et distantes. Morgane Fourcault  (la fille aimée de Scneijder) est joyeuse et pleine de vie. Et Pierre Arditi incarne Scneijder ; il en a la dégaine, l’esprit, et le désenchantement pesant; toujours pessimiste ou mélancolique, moqueur et ironique à souhait, il est éternellement déçu.

L’humanité, sensibilité et esprit, semble déserter un monde qui ne plaide que pour la réussite, le succès, les honneurs et la gloire : une vraie levée d’armes de pacotille, alors qu’il suffirait parfois de faire une pause dans une course folle, pour un retour à soi, bienfaisant et salvateur…

 Véronique Hotte

Théâtre de l’Atelier, Place Charles Dullin Paris 18ème. T: 01 46 06 49 24 jusqu’au 22 avril.

Le texte est publié aux éditions de l’Olivier et aux Editions Points.

 


Archive pour 2 mars, 2017

9 de Stéphane Guérin, mise en scène de Manuel Fuchs et Georges Bigot

photo Enaut Castagnet

photo Enaut Castagnet

de Stéphane Guérin, mise en scène de Manuel Fuchs et Georges Bigot

Fondé en 1994, le Petit Théâtre de Pain, une troupe permanente de dix-sept personnes de langue et culture différentes, réside à Louhossoa  dans la province basque du Labourd à dix kilomètres de l’Espagne. Les choix artistiques se font de manière collective, mais avec impératif «d’aller vers un théâtre populaire, de jouer là où le théâtre est absent, tout en gardant l’exigence des propos et un rapport complice avec le public ».

9 de Stéphane Guérin-un procès d’assises, ou du moins, un de ses épisodes, est un thème souvent traité dans le théâtre contemporain. Cette pièce est  inspirée de celle, fameuse créée en 1953, Douze hommes en colère de l’écrivain américain Reginald Rose (1920-2002), adaptée au cinéma par Sidney Lumet avec Henry  Fonda.

Cela se passe en France d’aujourd’hui dans une salle anonyme avec une scénographie quadri-frontale: gradins sur la scène du Théâtre 13, et fauteuils dans la salle pour le public. De grandes tables, dans le fond une fontaine à eau et, comme une menace permanente, un peu stylisés les bois de la guillotine, pour les délibérations d’un jury à huis-clos. Ici, pas d’exposition des faits ni d’interrogatoire de l’accusé, d’auditions de témoins, enquêteurs et d’experts, pas non plus de plaidoiries d’avocat, ni de procureur et président mais juste la dernière partie d’un procès d’assises, une délibération souvent très longue dans la réalité.

La plus éprouvante aux dires de tous ceux qu’ils l’ont vécu, soumis au secret le plus absolu pendant et après les débats. Et dont ils se souviendront toutes leur vie. Avec, d’abord, la délibération: une majorité de huit voix est  requise pour toute décision défavorable à l’accusé. Déclaré non coupable, il est acquitté. Et s’il est déclaré coupable, on délibère sur la peine qui sera ensuite prononcée en audience publique. Avec trois magistrats, soit douze personnes qui doivent prendre ensemble une très grave décision…

Mais il sera question ici de la seule  culpabilité ou non-culpabilité, du prévenu, un adolescent originaire des Comores, département d’Outre-mer, qui a été adopté par un couple de la métropole, et accusé d’avoir assassiné ses grands-parents!  Un crime absolument clair, à considérer les faits … mais dont les preuves sont loin d’être évidentes. Cette fable ne se situe pas tout à fait dans le droit français; il y a bien un strict huis-clos, avec ce que cela peut engendre de stress intense, mais pas de président: la direction des débats a été confiée-à titre expérimental!-à une des jurés qui doivent rendre leur verdict à l’unanimité…

Deux d’entre eux mènent le bal: un jeune chef d’entreprise dynamique mais assez conservateur, voire un peu égoïste, et de l’autre côté, une graphiste, très  méfiante quant à la culpabilité du jeune homme. Mais, bien sûr, remontent à la surface, le passé et les différents traumas de chacun des jurés, ce qui va évidemment influencer aussi sur leur décision…

Georges Bigot, qui a entraîné les comédiens du Théâtre de pain depuis de longues années, a repris du service pour cette nouvelle série de représentations d’un spectacle créé il y a trois ans, et il les dirige avec une rare efficacité, dans la tradition du Théâtre du Soleil où il a joué autrefois Shakespeare. Et ils sont remarquablement crédibles: Hélène Hervé, Guillaume Méziat, ,Cathy Coffignal; Jérôme Petitjean, Tof Sanchez et, en particulier, Eric Destout qui joue un petit pépé, Marya Aneva (la jurée qui mène les débats) et Ximun Fuchs (le jeune chef d’entreprise) et Fafiole Palassio (la graphiste).

Leurs personnages, tous socialement différents, sont pris mais pas en même temps, dans un tourbillon de sentiments contradictoires: intime conviction de la culpabilité, puis au contraire de l’innocence soudain évidente pour eux du prévenu, doute et retour pour certains sur leur première décision. Mais aussi, avec comme dénominateur commun, une intense fatigue chez ces quatre femmes et ces cinq hommes, épuisés par des longues journées de travail, prêts parfois à se bagarrer entre eux, et qui ont envie d’en finir au plus vite avec ces débats. Ils sont souvent influencés par la parole des autres et très conscients de la gravité de la décision  qu’ils doivent prendre. Une des jurés finit même par s’évanouir… Le dénouement?  Pas mal vu mais on vous laisse la surprise de le découvrir …

Unité de jeu, rigueur de la mise en scène comme de  la direction d’acteurs: le spectacle se déroule sans rupture de rythme, même s’il y a quelques longueurs sur la fin. Et on accepte volontiers ici, ce qui ne peut exister dans la réalité, mais qui prend tout son sens dans cette fable: les comédiens jouent un  petit air de luth, ou de piano, bien utiles pour faire retomber la tension de plus en plus perceptible qu’ils réussissent à créer avec une grande efficacité. 

Ici, aucune de ces béquilles qui sévissent en permanence dans le spectacle contemporain, comme le théâtre dans le théâtre, les criailleries, les projections vidéo, les voix amplifiées via des micros HF, et des lumières trop sophistiquées. Mais du vrai théâtre, intelligent, très bien réalisé et, ce n’est pas un gros mot: populaire, au meilleur sens du terme. Et la troupe vous servira après le spectacle, avec une grande gentillesse, un verre de cidre basque… Donc, allez-y, vous ne le regretterez pas.

Philippe du Vignal

Théâtre 13/Seine 30 rue du Chevaleret, Paris 13ème. T: 01 45 88 62 22,  jusqu’au 26 mars.

Théâtre de Privas, Ardèche, les 5 et 6 avril. Théâtre Jean Marais, Saint-Fons (69),  le 7 avril;  salle Georges Brassens  de Lunel (Gard), le 28 avril, etc…

 

 

 

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