Tout passe, d’après Vassili Grossman

 

Tout passe, d’après Vassili Grossman, mise en scène de Patrick Haggiag

 

tout_passe_marie_clauzade_3_carre_webEn 1964, Vassili Grossman s’éteignait, en laissant un court roman Tout passe. L’auteur de Vie et destin, une très belle fresque sur l’histoire de deux familles prises dans le tourbillon de la  seconde guerre mondiale, va ici  beaucoup plus loin dans la dénonciation du totalitarisme soviétique et nazi. Ecrit après la confiscation du manuscrit de Vie et Destin par le KGB en 1960,  ce récit narre le retour du goulag, à la mort de Staline, d’Ivan Grigoriévitch.

« Ivan va revenir et il ne trouvera que des tombes » annonce à son épouse Maria, son vieil ami Nikolaï Alexeievitch, qui s’apprête à recevoir le rescapé Ivan. Mais il refusera son hospitalité. Trente ans se sont écoulés. Morne vieillard, il erre entre Moscou et Petrograd sur les  traces de son passé, et revient sur la dékoulakisation, une campagne de féroce répression contre les koulaks, ces paysans supposés riches,  et sur la grande famine de 1932, revisite les procès staliniens, entendant délateurs et accusés…. Et il tente de comprendre les dérives de son pays.

Jean Varela prend en charge tous les personnages du roman, à l’exception de Maria et de la logeuse d’Ivan, évoquées par quelques apparitions d’une jeune femme et par des voix off. Au début, nous avons du mal à comprendre situations et personnages. Mais le récit se décante peu à peu et est plus dense, quand le comédien entre dans l’intimité d’Ivan, et qu’il s’adresse au public à la première personne. Il devient alors plus convaincant, surtout quand il évoque les camps et qu’il s’émeut sur le sort des femmes là-bas, ou s’interroge sur la nature de l’homme, de la société. Il déclare que la valeur suprême serait la liberté : à son voisin de cellule, pour qui l’homme est violent par nature, il ose opposer sa foi : «l’histoire de la vie, c’est l’histoire de la liberté. Et il n’y a pas de bonheur plus grand que de sortir du camp, pour mourir en liberté. »

A travers Ivan, il faut lire le credo de Vassili Grossman : «La liberté, c’est le droit de semer ce que l’on veut, de faire des chaussures et des manteaux, c’est le droit pour celui qui a semé, de faire du pain, de le vendre ou de ne pas le vendre. C’est le droit pour le serrurier, le fondeur d’acier ou l’artiste, de vivre et de travailler comme ils l’entendent, et non comme on le leur ordonne… »

Et il faut aussi percevoir ses doutes: qui est responsable, se demande, dans ce texte testamentaire, l’écrivain qui connut la famine en Ukraine, la déportation d’une grande partie de sa famille et qui côtoya la mort  à la bataille de Stalingrad. Qui vécut aussi les humiliations du stalinisme.  Il laisse à Tolstoï le mot de la fin :«Seuls les morts peuvent nous juger (…) mais les morts ne posent pas de questions, les morts se taisent. »

 Il n’était pas facile d’adapter ce texte pour un seul comédien. Mais, malgré un début difficile, le spectacle nous cueille à mi-chemin et nous fait entendre une voix peu souvent portée au théâtre. Nous avions beaucoup apprécié Vie et Destin de Lev Dodine (Voir Le Théâtre du Blog). Ici nous restons sur notre faim mais le message de Vassili Grossman nous parvient, alors que va bientôt être célébré le centenaire de la Révolution russe qui avait commencé le 23 février…

Mireille Davidovici

Théâtre Gérard Philipe/Centre Dramatique National, 59 Boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis. T. 01 48 13 70 00, jusqu’au 19 mars.

Tout passe, traduction de Jacqueline Lafond, est publié aux éditions Gallimard.

 


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