Providence d’Olivier Cadiot, mise en scène de Ludovic Lagarde

 Providence d’Olivier Cadiot, mise en scène de Ludovic Lagarde

 © Pascal Gely

© Pascal Gely

Créé en novembre dernier à la Comédie de Reims, ce spectacle réunit à nouveau de fidèles comparses, Olivier Cadiot, Ludovic Lagarde et Laurent Poitrenaux.

Depuis le début de leur compagnonnage en 1997 avec Le Colonel des Zouaves au Centre National Dramatique de Lorient, chacune de leurs créations est un événement. Et ici, le public découvre une fois de plus, un théâtre unique en son genre dans la création théâtrale contemporaine.

Le titre Providence, reprend celui de l’avant-dernier roman d’Olivier Cadiot dont est issue cette adaptation, à lui seul déjà riche de références diverses. Comment ne pas penser, en autres, au film d’Alain Resnais…  Elle réunit, sur un même plan dramaturgique, le son, la lumière, la musique mais aussi les arts plastiques, l’écriture et le langage. (Même si Olivier Cadiot dit qu’il n’a pas participé à la mise en scène). Et ces éléments-chacun dans son domaine-appuient un objet théâtral, poétique et sonore, plutôt qu’une pièce, au sens classique du terme. On se sent ici parfois un peu désorienté mais jamais perdu, surpris, oui comme emporté dans un ailleurs étrange qui ne manque point de sensualité: le personnage entre en conversation avec des magnétophones performants… Comme le dit Ludovic Lagarde, «L’action se situe au bord d’un lac dans une maison banale, mais pratique. (…) Le narrateur va y recevoir le public et réaliser une série de performances qui retracent les moments culminants de son existence.» Existence aux multiples visages : « Une créature se retourne contre son auteur; un jeune homme devient brusquement une vieille dame ; une jeune fille monte à la Capitale, et un homme âgé ne comprend plus rien. » En effet, nous assistons parfois un peu déroutés à toute une série d’histoires burlesques, mélancoliques, instructives, et on apprend, entre autres, que le mot « lac » signifie en sanscrit dépression. Ce long monologue commence  quand un homme aux pieds nus, en pantalon gris et chemise blanche, entre dans son salon et s’assoit sur un canapé design. Il se met alors à lire à haute voix ces lignes de Darwin qui, malade, raconte qu’il s’est fait installer une plante fleurie grimpante dont il observe, depuis son lit, l’évolution.

Dans Providence, ce troisième volet du triptyque, en regard des deux autres adaptations (Le Colonel des Zouaves, Un Mage en été), le rythme est plus lent et l’espace de jeu plus vaste. On ne retrouve pas ici autant le même humour qui se manifeste ici de façon plus souterraine. Plus sophistiquée aussi,  l’utilisation toute en finesse  du  son et de l’image. Comme, par exemple, le frottement de l’éponge sur le cuir du canapé, ou bien encore le jeu prodigieux de la voix de Laurent Poitrenaux qui passe par tous les timbres possibles, du chuchotement à l’aigu, ou au grave, etc.  Et certains extraits musicaux diffusés au même moment, laissent entendre une mélodie et non un bruit infernal, même quand ils sont de style opposé, comme celles de Franz Schubert et de Robert Ashley ! Le jeu des lumières est lui aussi parfait.

Chaque champ artistique entre avec les autres en correspondance harmonieuse ou dissonante, suivant le contexte. Ces diverses disciplines, loin d’illustrer le texte ou de le faire juste résonner, font partie intégrante du sens profond du texte et de l’esthétique du poète Olivier Cadiot. Dans une mise en scène de Ludovic Lagarde, réalisée avec intelligence et sensibilité.

Laurent Poitrenaux, quand il s’empare de ce monologue, met en voix plusieurs personnages ordinaires ou hauts en couleurs, avec l’agilité d’un acrobate et une riche palette vocale. Avec lui, la résonance dramatique de la langue envahit comme rarement l’espace. Seul en scène, comme dans Le Colonel des Zouaves et Un Mage en été, il hypnotise le public. Un seul interprète, un seul texte, un seul décor mais on sort saisi, au bout d’une heure trente, par autant de subtilité. Ce spectacle nous parle de notre monde, de l’écoulement du temps, de l’art, de la modernité et de la poésie ! Avec malice, précision mais aussi mélancolie. Belle et étrange création…

Elisabeth Naud

Spectacle vu au Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, Paris Xème, le 7 mars. T: 01 45 44 50 21.

Théâtre National de Strasbourg du 15 au 25 mars. Maison de la Culture d’Amiens du 29 au 31 mars.  

Comédie de Clermont-Ferrand, du 4 au 7 avril.   Le roman est édité chez P.O.L.

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Archive pour 15 mars, 2017

Le Roi se meurt d’Eugène Ionesco

 

 © Steve Olagnier

© Steve Olagnier

  Le  Roi se meurt d’Eugène Ionesco, mise en scène de Julie Duchaussoy

Dans cette pièce créée en 1962, il y a le roi Bérenger Ier et ses épouses, deux reines, la plus jeune, Marie, et Marguerite, un rôle créé par la grande Tsilla Chelton décédée il y a cinq ans, qui a aussi été la remarquable interprète de onze des pièces d’Eugène Ionesco, et de la vieille Tatie Danielle chez Eugène Chatilliez mais aussi la prof de sombres inconnus à l’époque, comme, excusez du peu : Gérard Jugnot, Christian Clavier, Michel Blanc, Marie-Anne Chazel, Thierry Lhermitte!

Il y a aussi dans Le Roi se meurt, un médecin qui cumule les fonctions de chirurgien, bactériologue, bourreau et astrologue, et Juliette, la femme de ménage-cuisinière-infirmière-jardinière, et un garde. Des personnages caricaturaux bien sûr… Il fait froid dans le palais car le chauffage ne fonctionne plus: cela fait pleurer la reine Marie, et la reine Marguerite le lui reprochera vertement. Alors que la fin du règne de Bérenger Ier très malade, approche à grands pas selon le médecin-astrologue, lui, très pragmatique!

Marguerite doit l’en prévenir mais le Roi ne veut rien savoir de son état et ne se résigne pas, du moins pour le moment. Désemparé, il va se révolter contre cette situation inadmissible pour lui… mais tout à fait banale pour les autres. Mais il a du mal à se lever, semble aussi en colère contre lui-même et finira résigné, par mourir comme tout le monde! Béranger 1er, c’est aussi chacun de nous. Et son «Je mourrai quand je voudrai, je suis le roi, c’est moi qui décide»  sonne encore plus pathétique! La Reine Marguerite, plus lucide, l’accompagnera dans son agonie et écartera Marie qui veut garder le Roi près d’elle.

Eugène Ionesco tricote ainsi une remarquable-mais parfois longuette-réflexion sur le temps qui passe et la dégradation bien réelle et irréversible du corps humain. S’invitant et nous invitant à réfléchir à notre condition: «J’ai écrit cette pièce pour que j’apprenne à mourir.» Un thème que l’on retrouve dans toute son œuvre…

Ce sacré bonhomme, que nous avions rencontré une fois dans les années 80, ressemblait fort à son personnage, obsédé par sa prochaine disparition, avec une grande tristesse sur son visage qui nous avait frappé. Et il semblait quelque peu amer, et agacé d’avoir été reconnu un peu trop tardivement selon lui: il rappelait que sa célèbre Cantatrice chauve, jouée partout dans le monde depuis sa création en 1950, avait précédé de trois ans En attendant Godot… Allez, tiens, on va faire un cadeau à nos fidèles lecteurs qui pourront toujours le resservir dans les salons à l’heure de l’apéro… Pourquoi La Cantatrice chauve s’appelle-t-elle La Cantatrice chauve ? Selon Nicolas Bataille, son premier metteur en scène qui nous l’avait raconté : à la première lecture de la pièce dans un café du boulevard Saint-Michel à Paris, un comédien avait sauté par mégarde une page et avait enchaîné « cantatrice » à « chauve » ! Pas mal, non? A quoi tient un bon titre de pièce!

On connaît, bien sûr, la magistrale interprétation de Michel Bouquet, dirigé par Georges Werler. Mais il était intéressant de voir comment une jeune metteuse en scène comme Julie Duchaussoy, avec ses copains du Conservatoire de Bordeaux et du Théâtre national de Bretagne (Lucie Boissonneau, Denis Boyer, Yoan Charles, Clémentine Desgranges, Mathilde Monjanel, mais aussi l’excellente Karen Rencurel…) pouvait monter cette pièce moins connue du grand écrivain.
Elle a réussi sur ce plateau peu profond, à maîtriser l’espace  et assez bien la direction de ses acteurs qui ont une bonne diction mais aussi trop souvent tendance à la criaillerie. Là, il faudrait vite faire quelque chose…

Mais Julie Duchaussoy a une belle intelligence d’un texte parfois bavard… Et Yoan Charles s’empare de ce rôle de roi âgé, qu’il finit par imposer, après un début un peu difficile. Pas de décor, sauf un sorte de lit-banquette qui, au besoin, devient table. C’est bien comme cela, mais les costumes qui n’en sont pas vraiment, demanderaient à être revus, mais bon… En tout cas, il faudra suivre Julie Duchaussoy quand elle fera la mise en scène d’une autre  pièce sur un plateau correct.

 Philippe du Vignal

Ciné Théâtre 13, 1 avenue Junot, Paris XVIIIème. T : 01 42 54 15 12, jusqu’au au 19 mars, les mercredi et vendredi à 21h, les jeudi et samedi à 19h et le dimanche à 16h.

 

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