L’Etat de siège d’Albert Camus

 © Jean Louis Fernandez

© Jean Louis Fernandez

 

L’Etat de siège d’Albert Camus, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota 

La pièce dont une première version fut écrite dès 1938, fut créée en 1948 au Théâtre Marigny donc curieusement à une centaine de mètres de l’Espace  Cardin dans une mise en scène de Jean-Louis Barrault avec, excusez du peu, une musique d’Arthur Honneger, un décor de Balthus et une distribution prestigieuse : Pierre Bertin, Madeleine Renaud, Pierre Brasseur, Maria Casarès, Marie-Hélène Dasté, Eléonore Hirt, etc. et même Marcel Marceau dans un petit rôle, celui d’un convoyeur des morts.
Le thème : la peste  en la personne d’un jeune homme ambitieux qui arrive à prendre le pouvoir dans son pays. Albert Camus dénonce ici le mécanismes des régimes fascistes dont le XX ème siècle s’est montré généreux : avec entre autres, Hitler bien sûr mais aussi et surtout Franco, puisque l’action a lieu à Cadix.

Comment résiste-t-on, comme s‘organise-t-on pour ne pas céder à la résignation et à la lâcheté ? Comment peut-on concilier sa vie privée avec un pouvoir dictatorial qui se mêle de tout. «La Peste, disait Albert Camus, dont j’ai voulu qu’elle se lise sur plusieurs portées, a cependant comme contenu évident la lutte de résistance européenne conte le nazisme ». On peut encore lire d’Albert Camus Le Malentendu, Les Justes et à la rigueur Caligula que joua autre fois Jack Lang au festival de Nancy (si, si c’est vrai!) mais cette pièce écrite par un témoin de son temps ne tient guère ses promesses :  Etat de Siège avec de nombreux personnages qui n’en sont pas vraiment, tient davantage de l’allégorie politique prêchi-prêcha, bavarde, truffée de bons sentiments et sans grand intérêt, avec, pour fil conducteur, l’aventure de deux jeunes amoureux Diego et Victoria.

Mal accueillie par les critiques de l’époque il y a quelque soixante dix ans, elle ne n’est pas bonifiée avec le temps et on se demande bien pourquoi Emmanuel Demarcy-Mota s’y est intéressé… Il y a sans doute voulu y voir une vision prémonitoire de la montée des extrémismes actuels, et la lutte sans concession pour sauver les valeurs auxquelles on croit quand la terreur armée s’abat sur un pays? Comment, dit-il, ne pas voir dans cette pièce un monde qui semble attentiste, passéiste sans rêves ni idéaux et où le gouverneur qui se déclare lui-même « roi de l’immobilité », se voit renverser brutalement par « La Peste » et sa secrétaire.

 Emmanuel Demarcy-Mota nous a dit avoir lui aussi le droit à l’expérimentation mais comment n’a-t-il pas vu dès la lecture, que ce texte ne pouvait pas tenir la route ! Cette première erreur a été suivie d’un redoutable choix de scénographie dans un théâtre qui ne devrait même pas en porter le nom. Emmanuel Demarcy-Mota a pensé très original-alors que personne n’ose plus faire cela !- de mettre le public sur cette petite scène et de faire jouer ses acteurs sur le parterre couvert d’abord d’une bâche plastique noire très laide, surélevé avec des trappes, mais aussi au premier et second balcon !

Bien entendu, cela ne fonctionne pas du tout d’autant qu’il n’a, pour des raisons personnelles, guère eu le temps de gérer une mise en scène, fondée sur un catalogue de clichés  du théâtre contemporain : courses dans la salle, caméra vidéo retransmettant sur trois écrans situés sous le plafond du théâtre les  comédiens (qui sont aussi filmés dans les couloirs du théâtre !), les fumigènes, les micros HF, les éclairages rasants, etc… Bref, tous les stéréotypes que l’on voit partout depuis une dizaine d’années ! Et cela pendant presque deux heures. Tous aux abris !

A la fin cependant au premier balcon, il y a une scène qui, sur le plan plastique est intéressante avec des mannequins, très imprégnée de Tadeusz Kantor mais ces quelques minutes sont bien tout ce que l’on peut sauver de ce naufrage. Malgré la présence de ses complices habituels Serge Maggiani, Hugues Quester, Alain Libolt, Valérie Dashwood, Mathieu Dessertine qui font  l’impossible pour sauver cette mise en scène…

Mais difficile de s’intéresser vraiment à ce qui se passe dans ce théâtre revendiqué comme total : on est bien loin du compte ! Et certains acteurs n’ont pas beaucoup de texte… ce qui donne au spectacle un manque de rythme et ce qui crée vite un ennui de premier ordre.
En fait, tout se passe comme si Emmanuel Demarcy-Motta avait du mal à trouver une destination positive à cette salle provisoire, le temps que les longs travaux de rénovation au Théâtre de la Ville soient finis et à choisir des œuvres qui lui conviennent aussi à lui metteur en scène… Il est indispensable qu’il redresse vite la barre… On l’a connu mieux inspiré avec Rhinocéros, Le Faiseur ou encore avec ce petit bijou qu’était Ionesco suite aux Théâtre des Abbesses (voir Le Théâtre du blog). On oubliera vite ce fastidieux Etat de siège

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville-Espace Cardin, 1 avenue Gabriel Paris 8ème, T : 01 42 74 22 77 jusqu’au 1er avril.

 

 

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Archive pour 21 mars, 2017

1re édition du Prix des lycéens Bernard-Marie Koltès

re Édition du Prix des lycéens Bernard-Marie Koltès

Actualité au Théâtre National de Strasbourg

 A l’issue des délibérations du mercredi 15 mars, 12 lycéens, représentants des six établissements alsaciens ayant participé au programme, ont dévoilé le lauréat de la 1re édition du Prix des lycéens Bernard-Marie Koltès de littérature dramatique contemporaine. Il s’agit de Des Territoires de Baptiste Amann, en concours avecAu pied du Fujiyama de Jean Cagnard et Paysage intérieur brut de Marie Dilasser.

 

Mercredi 29 mars à 18h : cérémonie publique de remise du Prix en présence de Baptiste Amann au TNS. Une lecture dirigée par Julien Gosselin d’extraits du texte sera portée par trois comédiens Rémi Fortin, Johanna Hess et Maud Pougeoise.

Samedi 1er avril à 16h : une rencontre avec l’auteur Baptiste Amann aura lieu à la Librairie Kléber, 1 rue des Francs-Bourgeois à Strasbourg.

V.H.

 

Black clouds, texte et mise en scène de Fabrice Murgia

Black clouds,  texte et mise en scène de Fabrice Murgia

Andrea Dainef

Andrea Dainef

Depuis le magnifique Chagrin des ogres (2009), Fabrice Murgia ne cesse de filer sa laine chimérique, bizarre tissage de théâtre et d’arts numériques. Certes, il n’est pas seul et c’est presque devenu un tic sur les scènes contemporaines, mais il a su créer un style avec des mises en scène, où l’usage de la vidéo, loin d’être un gadget, montre les solitudes à l’heure du 2.0.

 La vidéo s’y exhibe en effet comme artifice, presque toujours enregistrée et diffusée à vue, et illustre, en direct, sous des formes et échelles variées, l’enfermement des personnages dans leurs rêves éveillés, leurs névroses et leurs monologues fantasmagoriques. Projection sur gaze à l’avant-scène, grand écran de type 16/9 suspendu aux cintres, zooms et autres mises en abyme apparaissent comme des avatars du monologue intérieur romanesque. Ils plongent dans les intimités. L’espace est ainsi toujours fragmenté, et les vies juxtaposées. Communiquent-elles entre elles ? Avec difficulté…
 
Sur le plateau, chacun semble isolé mentalement et physiquement par sa grille de lecture du monde, son paradigme intérieur,  dit Pierre Bayard dans Enquête sur Hamlet, le dialogue de sourds. Cette solitude est ici  souvent redoublée par une prothèse technique : dictaphone, téléphone, ordinateur ou caméra permettent à chaque personnage de sur-cadrer, filtrer ou déformer le réel, comme si la technologie faisait écran, de façon matérielle et métaphorique. Cette prison symbolique peut être intériorisation d’interdits religieux ( Les Enfants de Jéhovah), mais aussi fulgurante prise de conscience de sa singularité, de sa mortalité ou de sa peur d’affronter le monde extérieur.

Ce langage scénique très personnel a valu au jeune Belge une ascension fulgurante : après un Ours d’argent à la Biennale de Venise et un spectacle  au Festival In d’Avignon (Notre peur de n’être) en 2014, il assure la direction du Théâtre National de Bruxelles depuis l’an dernier.

Avec sa dernière création, Black clouds, il a les mêmes  obsessions : pièce chorale, esthétique de type boîte noire, usage  fréquent de la caméra. Ici se croisent quatre destins : celui d’une pythie africaine, une divinité vengeresse juchée au sommet d’une décharge de matériel informatique que l’on fait brûler-en  émanent d’épaisses fumées noires-pour en récupérer le cuivre. D’où le titre menaçant  du texte.  Celui aussi d’un jeune homme qui  rêve de vie éternelle, via le transfert de ses données dans une machine, et enfin un couple mal assorti : une femme occidentale mûre, amoureuse d’un « brouteur », un de ces arnaqueurs basés en Afrique qui hameçonnent leurs proies sur le web.

 L’intérêt de ces histoires entremêlées est inégal et parfois ténu. La pièce commence par un morceau de bravoure, une sorte de fausse conférence mais un véritable hommage au célèbre génie informatique Aaron Swartz. Puissante, Valérie Bauchau prend la parole  dans la salle, debout devant le premier rang des spectateurs : «Je suis sa mère ». Interpellation directe et dérangeante.

Ce récit biographique retrace la lutte de cybermilitant, pionnier de l’ « open-source » et du partage des savoirs, son opposition au SOPA (Stop Online Piracy Act), loi américaine contre le piratage ; il défend la nécessité d’apprendre aux enfants le code informatique. En fonde de scène, un écran martèle à intervalles réguliers les dates : 1986-2013, bornes terrifiantes d’une vie.

Quand Aaron découvre à l’Université qu’une partie du savoir scientifique mondial est accessible  aux seuls détenteurs d’une carte American Express, il aspire, puis diffuse illégalement une base contenant des milliers de thèses. Poursuivi par le FBI, il finit par se suicider sous la pression. Les questions qu’il se posait, restent actuelles. Pourquoi apprendre ? Qui apprend ? Comment apprendre ? On a furieusement envie d’aller voir de plus près le parcours de ce jeune militant. Cette ouverture documentaire est si puissante qu’elle va rendre la fiction qui suit un peu falote.

 La pièce  se déroule ensuite selon l‘éthique des « hackers ». Cela débute par l’article 1 : « Toute information doit être libre. Se méfier des autorités. » On assiste à une mise en parallèle de deux moments forts: en 1984, année emblématique pour tous les lecteurs de George Orwell. A cour, Steve Jobs présente à cour sa «keynote », le premier Macintosh (avec des images prophétiques de Big Brother). Et à jardin, Thomas Sankara prononce à l’ONU en 1987 son fameux plaidoyer contre le remboursement de la dette…

Un rapprochement aussi hardi qu’Artara le nom hybride de la compagnie de Fabrice Murgia, fusionnant les noms d’Artaud, le brillant poète halluciné, et de Sankara, le charismatique panafricaniste. Il est bien question de chaque côté d’espoir et d’un appel à la libération de l’être humain, mais  ce rapprochement estempreint de cynisme. Se libérer, c’est consommer : la société Apple, cotée en bourse, deviendra davantage un instrument  d’aliénation, de surveillance et de pollution que d’émancipation, et l’Afrique en subira les conséquences : elle devient l’une des poubelles de la technologie mondiale, alors qu’elle souffre de la fracture numérique.

 La suite de la fable entrelace donc quatre histoires où il est toujours question d’informatique, de luttes Nord-Sud, de rêve d’immortalité et de toute puissance. A moins que ça ne soit de manque d’amour… Sur le plateau, deux Belges et deux Africains. Le personnage partisan de la robotisation de l’humain qui transfert ses battements cardiaques, sa mémoire visuelle et sonore dans une copie grandeur nature de l’E.T. de Spielberg est le plus faible, trop présent, mais surtout grotesque. Il apparaît comme un geek illuminé, une caricature, et ne permet pas de prendre au sérieux un sujet pourtant crucial  comme le transhumanisme.

Et son œil vidéo rappelle la série Black Mirror consacrée aux répercussions de l’usage du numérique dans nos sociétés, mais aussi les Google glasses qui, heureusement, n’ont pas, (pour l’instant) pas le succès escompté. Cette prolepse visionnaire assez pessimiste pourrait être effrayante, mais tout cela tire trop du côté de la farce. On n’y croit pas.

 On soupire de soulagement en constatant que les zinzins mégalomanes finissent eux aussi à la décharge. Mais la prophétesse ghanéenne aux yeux de glace (bouleversante Fatou Hane) nous harangue et nous maudit pour notre irresponsable exploitation de l’Afrique. En regard, le couple brouteur/Occidentale paumée est aussi convaincant et rappelle le très dérangeant film d’Ulrich Seidl Paradis : Amour. De là ,à faire des pirates africains des Robins des bois modernes… on ne sait, car le propos politique n’est pas très clair. David Murgia, son frère, lui aussi comédien et metteur en scène, maîtrise un discours politique plus incisif dans Discours à la nation d’Ascanio Celestino, (Voir Le Théâtre du Blog)  ou dans Liebman Renégat  de Riton Liebman.

 La dramaturgie, parfois confuse, percute et superpose, à l’image de l’Internet, toutes les histoires, sans hiérarchie ni jugement. Fabrice Murgia, comme il le dit lui-même, » expose des points de vue » et laisse le spectateur trancher. Mais cela laisse parfois la sensation d’un survol des sujets. On aurait notamment aimé mieux comprendre les motivations de cet Africain qui semble vivre ses arnaques comme de l’activisme révolutionnaire, et un retour de bâton de l’exploitation de son continent. Et cette femme qui paie pour avoir  une relation sexuelle ? Que ressent-elle ?

Il y a sans doute trop de personnages pour permettre un approfondissement des psychologies… Il en est de ces destins comme de l’habile usage de la vidéo et des lumières : des fenêtres surgissantes, des «pop-up ». Un monde discontinu où chacun vit dans sa boîte, avec peu de liens. A peine comprend-on que le destin du trans-humain se lit dans les nuages noirs d’Afrique où s’échinent des enfants intoxiqués. Qui sont les responsables ? Comment lutter ? On n’en saura pas plus.

 De ce spectacle, on retient une très belle maîtrise de la projection vidéo avec une technique époustouflante. Plastiquement, Black Clouds est un intelligent agglomérat de boîtes mentales, un magnifique miroir qui convoque les pouvoirs de la parole et entérine notre fascination pour l’image : on est hypnotisé par les projections de visages en gros plan, au détriment de l’acteur présent sur scène.

Les sujets politiques liés au numérique pourront toucher un public adolescent. La construction dramaturgique réactive avec habileté l’aspect militant du «hacking» Là où le terme piratage fait entendre : illégalité, violation, abordage sanglant, Fabrice Murgia réhabilite les connotations positives (en anglais, to hack : bricoler, modifier, bidouiller).  L’auteur et metteur en scène a cette capacité à hybrider les thèmes, les combats, les vies…

 Stéphanie Ruffier

 A Anvers, les 29 et 30 mars, ; à Dakar, les 12 et 13mars.


 

Sombre Rivière, texte et mise en scène de Lazare

 

©eanLouis Fernandez

©JeanLouis Fernandez

Sombre Rivière, texte et mise en scène de Lazare

 Sombre Rivière, la création de cet artiste associé au Théâtre National de Strasbourg, s’annonce comme la clôture des spectacles précédents et une ouverture vers un nouveau cycle.  Avec une cohérence : les massacres de Sétif et Guelma en 1945 en Algérie, inspirent ces récits de Passé – je ne sais où, qui revient; la crise des banlieues françaises se glisse dans Au Pied du mur sans porte et la guerre d’Algérie dans Rabah Robert – touche ailleurs que là où tu es né.

Le matériau de Sombre Rivière évoque les blessures de la séparation entre Français dits de souche, une expression honteuse qui rappelle la séparation grotesque du noble et du bourgeois dans Georges Dandin, qui se pensent habilités à dominer les Français issus de l’immigration. Le fourmillement du monde donne rendez-vous à Lazare sur la scène. Foin des amertumes et chagrins, place au refus joyeux des ségrégations, à travers la mise en lumière privilégiée de l’imaginaire et ses pouvoirs : «Je veux qu’elle soit réelle, ma vie », dit Lazare. Les comédiens passent de la déclamation à la danse, du chant aux acrobaties, des revendications intimes au plaisir convivial de partager et d’échanger.

Olivier Leite, Mourad Musset et Julien Villa, casquette vissé  sur la tête et chemise imprimée, disent le peps du narrateur confident. Trois joyeux drilles qui se démènent et sautent tous les obstacles sans jamais se lasser, prêts à exister dans le seul plaisir d’être au-delà des ressassements plaintifs.Anne Baudoux, la collaboratrice, l’âme-sœur, s’amuse d’une présence qui illumine le plateau, et danse  avec une belle énergie. La musicienne et gracieuse Laurie Bellanca, la contrebassiste Veronika Soboljevski, l’actrice et chanteuse Ludmila Dabo, la musicienne et actrice inventive Julie Héga, le compositeur-interprète et batteur Louis Jeffroy: tous édifient un chœur enchanteur et festif qui ravit le spectateur bousculé.

 Sur le plateau, règne la bonne humeur, selon la scénographie déstructurée d’Olivier Brichet, avec mur-panneau de bois et portes qui claquent, symbolisant des temps récents et récurrents où l’on ferme encore la porte à l’intrus… à l’étranger.
 A l’arrière de la scène, surélevé, l’intérieur d’un modeste appartement, avant que les lumières de Christian Dubet n’exercent leur magie et ne fassent éclater les scintillements de l’univers fantastique des songes et des chorégraphies ludiques.

 Pour  Lazare, le théâtre peuple les solitudes de mondes autres, mêlant passé, présent et avenir, quand les disparus ont droit de cité dans la présence des vivants. Qu’elle soit langage quotidien ou écriture poétique, une parole rythmée s’initie et s’accomplit à travers les silences et les percussions vive des mots, le souffle de la marche et ce sentiment intime et précis d’exister, à l’écoute des battements du cœur.

 Une vitalité joyeuse et libératrice avec une volonté d’en découdre, dépasse les stigmates inscrits dans l’histoire de jeunes gens d’origine algérienne ou autre, qui ont fait l’expérience de la différence, sans reconnaissance ni espoir de trouver place : «Cela va être encore plus dur, après les attentats, pour ceux que certains en France appellent les Arabes … », s’inquiète et scande Lazare.

 Heureusement, en échange, la musique et les chansons raflent la mise scénique : des chants surmontent les blessures passées pour laisser advenir la force de vie. Musiques, voix et corps en mouvement racontent l’état d’une société et sa transcendance, après le chaos provoqué par les attentats meurtriers de 2015. Répondant à une veine autobiographique, Lazare raconte cette épreuve collective, ce besoin de comprendre en livrant ses sentiments à deux interlocuteurs privilégiés, sa mère, et son ami Claude Régy.

Les réponses de l’une et de l’autre ne sont pas formulées ici, seul le questionnement de celui qui refuse l’incompréhension, compose une argumentation poétique entêtante : « Ils s’explosent sous la pression/Ils viennent s’exploser les uns contre les autres/amis amis amis amis/ Ils ne sont pas contents d’être au monde/Ils ne sont pas contents de la discipline du monde/L’histoire de France gronde/Ils veulent absolument notre sang/Ils frappent et frappent encore/Veulent s’unir dans la mort. »

 En ce sens, Sombre Rivière de Lazare, métaphore au propre et au figuré des passages escarpés, physiques et moraux, à dépasser sur le chemin de toute existence, se rapproche, dans l’esprit, du dernier spectacle d’Ariane Mnouchkine, Une Chambre en Inde, où elle cherche aussi à percer l’obscurité de nos temps présents, en analysant les pouvoirs du théâtre, entre réflexion et comédie. Avec l’humilité de reconnaître l’incapacité de la scène  à faire cesser la violence du monde, avec aussi la conscience d’une foi dans le théâtre, dans son élan et souffle de vie :« Les gens deviennent fous ? Mais  comment c’est arrivé ? Comment on en arrive là ? Ils disent qu’ils viennent de Dieu ils disent qu’ils sont les enfants de Dieu. Si ! Ils disent on est les enfants de Dieu ! Dieu ne tue pas les gens ?! »

 Entre révolte déclamée, libre envol de joutes verbales, chansons et musiques, Sombre Rivière entraîne à sa juste mesure, ce beau plaisir de débattre et de batailler.

 Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg, jusqu’au 25 mars,

Nouveau Théâtre de Montreuil, du 29 mars au 6 avril. Liberté /Scène nationale de Toulon, le 28 avril.

 

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