Sombre Rivière, texte et mise en scène de Lazare

 

©eanLouis Fernandez

©JeanLouis Fernandez

Sombre Rivière, texte et mise en scène de Lazare

 Sombre Rivière, la création de cet artiste associé au Théâtre National de Strasbourg, s’annonce comme la clôture des spectacles précédents et une ouverture vers un nouveau cycle.  Avec une cohérence : les massacres de Sétif et Guelma en 1945 en Algérie, inspirent ces récits de Passé – je ne sais où, qui revient; la crise des banlieues françaises se glisse dans Au Pied du mur sans porte et la guerre d’Algérie dans Rabah Robert – touche ailleurs que là où tu es né.

Le matériau de Sombre Rivière évoque les blessures de la séparation entre Français dits de souche, une expression honteuse qui rappelle la séparation grotesque du noble et du bourgeois dans Georges Dandin, qui se pensent habilités à dominer les Français issus de l’immigration. Le fourmillement du monde donne rendez-vous à Lazare sur la scène. Foin des amertumes et chagrins, place au refus joyeux des ségrégations, à travers la mise en lumière privilégiée de l’imaginaire et ses pouvoirs : «Je veux qu’elle soit réelle, ma vie », dit Lazare. Les comédiens passent de la déclamation à la danse, du chant aux acrobaties, des revendications intimes au plaisir convivial de partager et d’échanger.

Olivier Leite, Mourad Musset et Julien Villa, casquette vissé  sur la tête et chemise imprimée, disent le peps du narrateur confident. Trois joyeux drilles qui se démènent et sautent tous les obstacles sans jamais se lasser, prêts à exister dans le seul plaisir d’être au-delà des ressassements plaintifs.Anne Baudoux, la collaboratrice, l’âme-sœur, s’amuse d’une présence qui illumine le plateau, et danse  avec une belle énergie. La musicienne et gracieuse Laurie Bellanca, la contrebassiste Veronika Soboljevski, l’actrice et chanteuse Ludmila Dabo, la musicienne et actrice inventive Julie Héga, le compositeur-interprète et batteur Louis Jeffroy: tous édifient un chœur enchanteur et festif qui ravit le spectateur bousculé.

 Sur le plateau, règne la bonne humeur, selon la scénographie déstructurée d’Olivier Brichet, avec mur-panneau de bois et portes qui claquent, symbolisant des temps récents et récurrents où l’on ferme encore la porte à l’intrus… à l’étranger.
 A l’arrière de la scène, surélevé, l’intérieur d’un modeste appartement, avant que les lumières de Christian Dubet n’exercent leur magie et ne fassent éclater les scintillements de l’univers fantastique des songes et des chorégraphies ludiques.

 Pour  Lazare, le théâtre peuple les solitudes de mondes autres, mêlant passé, présent et avenir, quand les disparus ont droit de cité dans la présence des vivants. Qu’elle soit langage quotidien ou écriture poétique, une parole rythmée s’initie et s’accomplit à travers les silences et les percussions vive des mots, le souffle de la marche et ce sentiment intime et précis d’exister, à l’écoute des battements du cœur.

 Une vitalité joyeuse et libératrice avec une volonté d’en découdre, dépasse les stigmates inscrits dans l’histoire de jeunes gens d’origine algérienne ou autre, qui ont fait l’expérience de la différence, sans reconnaissance ni espoir de trouver place : «Cela va être encore plus dur, après les attentats, pour ceux que certains en France appellent les Arabes … », s’inquiète et scande Lazare.

 Heureusement, en échange, la musique et les chansons raflent la mise scénique : des chants surmontent les blessures passées pour laisser advenir la force de vie. Musiques, voix et corps en mouvement racontent l’état d’une société et sa transcendance, après le chaos provoqué par les attentats meurtriers de 2015. Répondant à une veine autobiographique, Lazare raconte cette épreuve collective, ce besoin de comprendre en livrant ses sentiments à deux interlocuteurs privilégiés, sa mère, et son ami Claude Régy.

Les réponses de l’une et de l’autre ne sont pas formulées ici, seul le questionnement de celui qui refuse l’incompréhension, compose une argumentation poétique entêtante : « Ils s’explosent sous la pression/Ils viennent s’exploser les uns contre les autres/amis amis amis amis/ Ils ne sont pas contents d’être au monde/Ils ne sont pas contents de la discipline du monde/L’histoire de France gronde/Ils veulent absolument notre sang/Ils frappent et frappent encore/Veulent s’unir dans la mort. »

 En ce sens, Sombre Rivière de Lazare, métaphore au propre et au figuré des passages escarpés, physiques et moraux, à dépasser sur le chemin de toute existence, se rapproche, dans l’esprit, du dernier spectacle d’Ariane Mnouchkine, Une Chambre en Inde, où elle cherche aussi à percer l’obscurité de nos temps présents, en analysant les pouvoirs du théâtre, entre réflexion et comédie. Avec l’humilité de reconnaître l’incapacité de la scène  à faire cesser la violence du monde, avec aussi la conscience d’une foi dans le théâtre, dans son élan et souffle de vie :« Les gens deviennent fous ? Mais  comment c’est arrivé ? Comment on en arrive là ? Ils disent qu’ils viennent de Dieu ils disent qu’ils sont les enfants de Dieu. Si ! Ils disent on est les enfants de Dieu ! Dieu ne tue pas les gens ?! »

 Entre révolte déclamée, libre envol de joutes verbales, chansons et musiques, Sombre Rivière entraîne à sa juste mesure, ce beau plaisir de débattre et de batailler.

 Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg, jusqu’au 25 mars,

Nouveau Théâtre de Montreuil, du 29 mars au 6 avril. Liberté /Scène nationale de Toulon, le 28 avril.

 

 

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