Palestro de Bruno Boulzaguet et Aziz Choauki

 

Palestro de Bruno Boulzaguet et Aziz Chouaki, mise en scène de Bruno Boulzaguet

 

Luc-Antoine Diquéro dans Palestro mis en scène par Bruno Boulzaguet. Luc-Antoine Diquéro dans Palestro mis en scène par Bruno Boulzaguet. Alain Richard.

©Alain Richard

Une guerre est toujours perdue, et des deux côtés. Surtout celle qui ne dit pas son nom, comme la guerre d’Algérie : « pacification », « événements ». Le rappel du contingent, puis l’embuscade de Palestro, le 18 mai 1956, qui ont mis l’opinion française face à une réalité dont on ne voulait pas : la guerre, et engagée depuis longtemps. Une patrouille part reconnaître le terrain vers Palestro au Sud-Est d’Alger, (du nom d’une victoire du Piémont et de son allié Napoléon III sur les Autrichiens en 1859 !), aujourd’hui Lakhdaria. R.A.S. : un simple contrôle du territoire, avec une chef qui croyait dur comme fer à l’amitié franco-algérienne et au chemin vers la paix. Mais soudain, c’est l’embuscade, et toute la patrouille est massacrée. À l’exception d’un seul survivant : il faut bien un messager pour raconter la tragédie…

Avec l’escalade de la revanche : villages brûlée, populations anéanties par des soldats abandonnés à la vengeance et à la haine, que la hiérarchie n’a peut-être pas cherché réellement à contrôler. Une histoire ancienne (1956) et pourtant, ça brûle encore. Bruno Boulzaguet, lui-même fils d’un ancien d’Algérie, explore les traumatismes souterrains de cette guerre sans nom. Il imagine une fratrie découvrant, à la mort du père, un abîme de dettes et une mystérieuse carte de vacances en Algérie. Petit à petit, ils découvrent le sens de cette dette, l’histoire se recompose, avec ses témoignages contradictoires et ses interprétations divergentes.

On passe d’un naturalisme frontal, avec un premier degré presque brutaliste assumé par des comédiens qui prennent le texte à bras le corps, en direct et sans chichis ni fioritures, à un théâtre qui assume la distance du récit. Cécile Garcia Fogel, Luc-Antoine Diquéro et Stanislas Stanic ont assez d’expérience et de générosité pour faire passer ce qui, joué par d’autres, ferait «vieux théâtre», au ras d’un langage quotidien et d’une dramaturgie un peu trop explicative.

Mais le spectacle s’en sort par le jeu : face aux grands enfants-car les adultes restent toujours des enfants quand il s’agit de leurs parents-trois jeunes acteurs : Guillaume Jacquemont, Étienne Bianco et Tom Boyaval ont l’âge des petits soldats du contingent. Une nouvelle génération prend le relais du récit, se passe la balle et la parole pour raconter cette histoire. L’interprétation reste un rien formel et sent l’exercice d’école-celle, très bonne, d’Asnières d’où sortent ces comédiens, mais cela donne une dimension à la pièce et permet de sortir de la convention naturaliste.
Et puis le jeu a cela de bon, selon les deux auteurs de la pièce, qu’il confronte non des adversaires, mais des partenaires. Un rêve fugace, l’illusion de ce qu’auraient pu être les relations entre la France et l’Algérie, avec beaucoup de si… Ici, pas de bons ni de méchants, mais seulement l’insupportable violence de la guerre. Palestro en évoque les traumatismes et les silences. Un spectacle à la fois imparfait et essentiel.

 Christine Friedel

Théâtre de l’Atalante, Places Charles Dullin Paris 18e, jusqu’au 1er avril. T. 01 46 06 11 90.


Archive pour mars, 2017

WHO-WHAT ? de Rodrigo Garcia

WHO-WHAT ?  de  Rodrigo Garcia

 0-Who-What-2Qui-Quoi ? Quelle est cette créature sépulcrale évoluant sous un grand lustre de cristal que l’on peut voir à travers le judas ménagé dans le mur de la Panacée à Montpellier ? La figure émerge progressivement de haillons crasseux et se saisit d’un vieux grimoire pour  lire un texte. Sa voix et sa silhouette nous parviennent brouillées, distordues, comme dans un mauvais rêve. Apparition échappée de l’univers de David Lynch…

 Au moment où sort sur les écrans, le remarquable documentaire David Lynch: The Art Life, un portrait qui nous entraîne dans l’univers artistique de l’énigmatique cinéaste, on peut voir, dans la capitale de l’Hérault, Retour sur Mulholland Drive, une exposition qui explore le « minimalisme fantastique », une tendance émergente de l’art contemporain, selon Nicolas Bourriaud, commissaire de l’exposition, récemment nommé  directeur d’un Centre d’art contemporain multi-sites, le MoCo ( Montpellier Contemporain) qui ouvrira ses portes en 2019.   » David Lynch, dit-il, propose un univers plastique fondé sur l’image davantage que sur le texte, et contemporain des artistes de son temps. (…) Or l’art d’aujourd’hui part souvent d’objets banals, pour explorer la  » familière étrangeté » du quotidien.

 Ainsi, dans Mulholland Drive, une simple boîte bleue cubique, dont on ne saura jamais rien, et d’autres éléments fugaces du film concourent à cette  familière étrangeté, comme l’apparition soudaine d’un personnage monstrueux derrière une poubelle, un nain danseur, un homme en costume noir, sans sourcils, ou un cow-boy  surgi de nulle part…

 Dans ce contexte, Rodrigo Garcia, dont on connaît bien le théâtre imagé et souvent controversé (voir Le Théâtre du Blog) a reçu commande d’une pièce conçue comme une  » intrusion du spectacle vivant dans un dispositif immobile « . Le metteur en scène s’est emparé d’un des mystérieux personnages du film, mi-clochard mi-fantôme, souvent passé inaperçu, et a construit deux heures trente de spectacle avec Núria Lloansi, une comédienne de sa compagnie qui l’a suivi, avec quelques autres, au Centre Dramatique de Montpellier, rebaptisé par lui Humain trop humain. Avec lenteur, la comédienne, enfermée dans une minuscule cabine noire, se livre à des métamorphoses physiques, et manipule plusieurs accessoires : plantes, poissons rouge en bocal…ou devient un officiant du Ku Klux Klan, avant de terminer en beauté dans le plus simple appareil.

 Le visiteur attrape au vol ce spectacle insolite et peut aussi s’attarder quelques minutes devant un écran qui, dans un recoin de la galerie, la retransmet en direct. « Mon propre univers est confronté à la limitation de l’espace, dit Rodrigo Garcia. Et le texte que Nuria lit, est en opposition avec le personnage. Il s’agit d’un texte sacré hindou, trouvé dans ma bibliothèque : Les lois de Manu. « 

On ne distingue rien du discours du sage Manu. Mais, pour le metteur en scène, il était important que l’actrice s’empare d’un texte fort, pour soutenir cette longue performance.  Nous ne saurons rien de «l’Ordre de toutes les Couleurs»,  ni du devoir des brahmanes et des autres castes… On peut supposer que, mystère supplémentaire, le théâtre fait irruption au milieu d’installations/assemblages incongrus d’objets ordinaires…

 Alors qu’il programme sa dernière saison, puisqu’il quittera son poste en décembre prochain, le directeur d’Humain trop humain prépare une nouvelle incursion dans le monde de l’art : lors de la prochaine biennale de Lisbonne, il présentera, au Museu Nacional de Arte Antigaun, un billard électrique inspiré de La tentation de Saint Antoine de Jérôme Bosch, œuvre maîtresse de ce lieu. Rodrigo García  transpose donc  ce triptyque sur une vieille  » babasse », avec laquelle on pourra jouer comme dans les anciens troquets du vingtième siècle… Des effets visuels et sonores  nous font entrer dans l’univers fantastique et halluciné de Jérôme Bosch. Le flipper, en ordre de marche, rejoindra ensuite le Domaine de Grammont et chacun  pourra  » jouer avec Dieu et le Diable ».

À  l’heure de notre rencontre avec Rodrigo Garcia, on ne sait toujours pas qui sera nommé à la tête du centre dramatique national : le jury est partagé entre Jean Varela, le directeur de Sortie-Ouest à Béziers et du Printemps des Comédiens) soutenu par les élus locaux, et le duo Nathalie Garraud et Olivier Saccomano qui a, lui, les faveurs de l’Etat.

Qui quoi ? Suspense qui n’empêche pas Rodrigo Garcia de préparer sereinement son prochain  spectacle, à partir de l’univers du cascadeur et performeur américain Evel Knievel, célèbre pour ses sauts et ses chutes spectaculaires en moto par dessus des rivières, des voitures ou des bus. Cette fois- ci,  il n’y aura pas d’animaux, précise le metteur en scène, las des polémiques entretenues à son encontre par les amis des bêtes.

Mireille Davidovici

Who What ? Spectacle vu le 25 mars. Jusqu’au 23 avril, du mercredi au dimanche, de 14h à 16h30, à La Panacée, 14 rue de l’Ecole de pharmacie de Montpellier, (entrée libre).

PINBALL BOSCH-venez jouer avec Dieu et le Diable, jusqu’au 30 avril au Museu Nacional de Arte Antiga, R. das Janelas Verdes, à Lisbonne.

Horace de Pierre Corneille

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Horace de Pierre Corneille, mise en espace de Renaud Marie Leblanc

 

L’histoire avait été contée par Tite-Live : les cités de Rome et d’Albe, en guerre, décident de confier leur sort à des hommes choisis au hasard: les trois frères Horace pour les Romains, et les trois frères Curiace pour les Albins. Mais catastrophe : les Curiaces  sont liés par l’amitié et les amours ! Horace le Romain aime Sabine l’Albaine, et Curiace, son frère aime Camille, la sœur d’Horace… qui choisit, lui, de défendre l’intérêt de sa patrie. Passion amoureuse contre raison d’Etat: le héros cornélien doit faire face à deux exigences morales inconciliables. Ainsi Camille est incapable de savoir si elle souhaite la victoire de Rome ou la mort de  Curiace: « Je verrai mon amant, mon plus unique bien/ Mourir pour son pays  ou détruire le mien ». Et Sabine n’est pas mieux lotie: « Aimer un bras souillé du sang de tous mes frère!/N’aimer pas un mari qui finit nos misères! Sire, délivrez-moi par un heureux trépas/Des crimes de l’aimer ou de ne l’aimer pas. »

Les trois Curiace  seront gravement blessés, mais deux des frères Horace seront tués et le dernier des trois tuera les deux Curiace. Horace devra affronter sa sœur Camille qui pleure son Curiace assassiné!  Ce qu’il ne supporte pas: il tuera Camille  devenant ainsi à ses propres yeux un héros digne d’aller au paradis. Les femmes s’indignent de ce cette situation qui leur est imposée où elles vont perdre soit un mari soit un frère. Ici, comme dans beaucoup de tragédies, c’est donc la passion amoureuse contre l’honneur, la trop fameuse gloire c’est à dire entre autres, la plus belle occasion de se faire admirer et la raison d’Etat. Tout cela fournit une bonne (?) raison d’accomplir sa vie, au besoin dans la mort au combat! considérée alors comme un idéal d’héroïsme propre à éblouir les jeunes générations! Ce qui peut rappeler certaines dérives actuelles…

Les hommes semblent en effet accepter facilement ce destin, mais les femmes, qui ont toutes les trois un beau rôle dans cette pièce, refusent ce combat  aussi rare que cruel. « Le théâtre de Corneille, dit Renaud Marie Leblanc, qui ne cesse de d’écrire l’essence du héros et de l’héroïsme produit un écho étrange en résurgence sur la figure des jeunes enrôlés pour le Djihad ». Sans aller jusque là, c’est bien ici toute la question: à vingt et quelque années, quel sens peut-on donner à sa vie ?

Oui, mais voilà, les alexandrins à l’inimitable saveur, de la pièce écrite en 1642 par Pierre Corneille se méritent: il y faut, pour les dire correctement, un rythme toujours juste, une diction et des respirations impeccables, si l’on veut entendre la musique, la vie, bref toute la poésie d’un texte qui, quatre siècles après sa création, garde une dimension sidérante de modernité… Et c’est tout un  travail d’une grande discipline, de répétitions et de plateau. Ce que l’on voit justement chez Brigitte Jaques, chaque fois qu’elle monte un Corneille (voir Le Théâtre du Blog).
Mais malheureusement pas ici, sauf à de rares moments et sur la fin de cette « mise en espace », qui n’est donc pas une mise en scène, si l’on se fie aux mots! Et, semble-t-il, tout un travail d’appréhension du texte n’a justement pas été fait, ou trop vite, et les comédiens jouent le plus souvent petit, quotidien, comme si on avait affaire à l’adaptation d’un fait divers pour une série télévisée… Alors que rappelons-le, cette partie finale d’une guerre se joue quand même à un autre niveau et il s’agit  d’une affaire entre Etats voisins !

Mais la vidéo-insupportable-même avec parfois de belles images, parasite constamment les scènes, et cela dès le début. Sur un grand écran en bandeau au dessus du plateau, deux yeux nous regardent puis on a droit, en très gros plan, à un visage d’homme qui se rase, si bien que les personnages, souvent très peu éclairés, perdent, bien entendu, de leur importance. Désolé, mais il est un peu naïf de penser que la tragédie cornélienne ou racinienne aurait, pour continuer à exister, absolument besoin d’accessoires de notre vie quotidienne comme entre autres, un réfrigérateur, un matelas, un lavabo, ou d’images vidéo-béquilles appartenant à notre monde contemporain! Une longue table où sont disposées des coupes de fruits, et quelques sièges, cela suffit amplement à Brigitte Jaques…

Et cela continue de façon pléonastique, presque caricaturale, comme on l’a vu, depuis au moins quinze ans, sur nombre de plateaux: quand on annonce un personnage, on le voit descendre un escalier aux murs bariolés de graffitis, avant d’entrer en scène ! Et, au cas où nous aurions du mal à comprendre, au moment où la tension grandit, on nous offre un paysage hivernal de grands arbres noirs dénudés ! Quand Horace tue sa sœur d’un coup de revolver, une grande tache de sang se répand sur l’écran… Et sur le plan sonore, quand le texte évoque l’orage, on entend l’orage en bande-son… Tous aux abris !

Cette vidéo se répand dans tous les sens en messages visuels-qui ne sont pas tous analogiques-et le pauvre spectateur est obligé de faire la synthèse entre différents types d’image : celle des corps, même peu visibles, des acteurs sur la scène, celle-souvent des plus intenses-que proposent les séquences de mots, dont certains obscurs pour le public actuel de ce texte formidable, celles de la scénographie, comme ces éclairages rasants sur des rideaux de lames de plastique comme on en voit partout,  et enfin les images sur écran, avec tous les cas possibles d’intersection, de surimpression, voire de combinaison entre visuel et verbal. Cela fait beaucoup, et à force de multiplier les signes, on ne peut avoir une attention au texte qui, au début, n’est pas la clarté même, comme le remarquait une jeune spectatrice. Et le metteur en scène doit-il encore pouvoir maîtriser l’interaction codique entre perception des images et proposition orale.On peut concevoir qu’un message visuel puisse jouer un rôle, en accompagnant une tirade de théâtre classique déjà riche en images-mais cela reste à prouver…

DSC06063A quoi peut bien servir cette obscénité (au sens étymologique du terme) permanente de l’image, mais aussi quelle est aussi, dans ce cas de figure, la place du spectateur dans le tourbillon qu’on lui impose deux heures et demi durant sans entracte, alors que la pièce est déjà longuette et enfin comment cette « mise en espace » assez statique peut favoriser l’émergence de la tragédie.

Pari toujours risqué quand on veut jouer sur l’action de personnages en général tragiques (mais curieusement jamais comiques !) en regard d’images vidéo bien construites mais stéréotypées, et, on se demande bien pourquoi, parfois agrémentées de fumigènes…

Dans le dernier acte, il y a-malgré, ou plutôt grâce à un décalage qui se révèle être assez futé- l’arrivée d’une chanteuse de music-hall en robe longue en lamé bleu. Et alors qu’on ne sentait pas vraiment concerné jusque là pour les raisons indiquées plus haut, les choses tout d’un coup ou presque, se mettent à changer, et les comédiens s’emparent alors du plateau, physiquement, mentalement. Un superbe et vrai climat tragique, sur fond de folie et de désespoir amoureux, s’installe alors. Mieux vaut tard que jamais, et il aura fallu mériter ces quelques minutes intenses.

Un moyen de faire déjà progresser les choses? Aller demander à Macha Makeieff, la directrice de la Criée à Marseille les coordonnées de la  spécialiste qui avait cornaqué ses comédiens pour la diction-impeccable-des alexandrins dans ses Femmes savantes. On a le droit,  pour Molière comme pour Pierre Corneille, à un haut degré d’exigence. Cela irait en effet déjà beaucoup mieux pour ce spectacle intéressant mais qui mangue singulièrement de fluidité, s’il y avait un véritable respect des alexandrins! Et il y a aussi une certaine confusion entre le sens du texte et une communication non verbale intrusive qui casse le rythme. Imaginons un instant cet Horace sans vidéo… qui fascine toujours les jeunes et moins jeunes metteurs en scène…

Cela dit,  il n’y a pas eu de défections dans ce public aixois, pas très jeune mais enthousiaste, qui a beaucoup applaudi les acteurs.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 25 mars, créé du 21 au 25 de ce même mois, au Théâtre du Jeu de Paume à Aix-en-Provence.

 

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France profonde par le collectif de la Grosse Situation

France profonde par le collectif de la Grosse Situation

 

page2image668À Octon, joli village proche de Lodève (Hérault), le Théâtre du Sillon a dressé son chapiteau; Cette scène conventionnée pour le théâtre dans l’espace public, située à Clermont-l’Hérault, présente des spectacles dans sa propre salle, mais aussi dans les écoles, les friches industrielles ou en pleine nature, et va à la rencontre du public dans les bars ou sur les places de village.

Des spectateurs d’une même commune se regroupent pour assister, à coût réduit, à une représentation près de chez eux, après un pique-nique convivial…Ils font partie des « ambassadeurs  » du Sillon.

Dans ce contexte, France Profonde a toute sa place. En face de la coopérative viticole d’Octon, les comédiens de la Grosse Situation, dûment bottés, munis de pelles et d’une brouette de terre nous convient à l’enterrement de Gaïa, la déesse Terre en deuil de ses agriculteurs aujourd’hui 3% seulement de la population. Et tous les sept ans, l’équivalent en terres agricoles d’un département français disparaîtrait sous le béton et le bitume! L’agriculture devient en effet souvent hors-sol et nous plantons nos maisons sur des terres arables. Et on trouve des choux-fleurs du Chili dans les supermarchés de Bretagne…

 Après ce prologue, le public en rangs serrés, suit le cortège funèbre jusque sous le chapiteau. La piste est cernée de dizaines de paires de bottes de caoutchouc, unique décor. Chaque paire représentant une des personnes interviewées par la compagnie bordelaise. Alice Fahrenkrug, Bénédicte Chevallereau et Clovis Châtelain ont écrit cette pièce au terme d’une longue enquête en milieu rural, où ils ont recueilli la parole de paysans aux quatre coins de l’Hexagone. De la Creuse à la Bretagne, au salon de l’agriculture de Paris, dans les vignobles du Bordelais ou dans plusieurs lycées agricoles, et jusqu’aux maraîchages des Hauts de l’Île de la Réunion…

Avec ces matériaux oraux, l’équipe a concocté un spectacle plaisant, imagé, avec adresses directes au public. De séquence en séquence, les acteurs se glissent dans la peau des protagonistes: des  adolescents, adultes, hommes et femmes, qu’ils ont rencontrés. Voix est ainsi donnée aux «zadistes» de Notre-Dame-des-Landes,  comme aux futurs jeunes agriculteurs, élèves de B.T.S., inquiets pour leur avenir. Malgré quelques longueurs, quand les comédiens se perdent un peu trop dans les difficultés de leur profession, ce trio nous apporte un goût des choses vécues sur notre terroir, et qui nous concernent tous. Dans la France profonde, se diffuse ainsi un théâtre professionnel de qualité, grâce à des recherches de public originales.

 Mireille Davidovici

 Spectacle  vu le 18 mars à Octon (34).

Centre de Développement culturel de Lodève et du Larzac (34), le 31 mars.
A Mélando (34) le 2 avril; à Blanquefort, au Carré-les-Colonnes (33) du 10 au 14 avril. Et à Fest’arts Libourne (33) du 3 au 5 août.

Oh! Mon doux pays

Oh! Mon doux pays, conception de Corinne Jaber, texte et mise en scène d’Amir Nizar Zuabi
Dans ce spectacle créé en 2013 au Théâtre Vidy-Lausanne, et coproduit ici par le Théâtre Liberté, scène nationale de Toulon, Corinne Jaber évoque la tragédie de la situation syrienne . Comédienne française née de parents germano-syriens, elle avait débuté dans le fameux Mahabharahta de Peter Brook, et joua dans Une bête sur la lune montée par Irina Brook, et jouait Pénélope dans Ithaque de Botho Strauss, mise en scène par Jean-Louis Martinelli.Ici, juste un fourneau, un frigo, une table, et le parfum du kebbeh, ce petit obus de viande hachée, emblème de la cuisine de son pays. « Ils appellent ça la guerre civile, mais il n’y rien de civil dans tout ça, rien de civil du tout ! ». Depuis des années, la destruction de la Syrie par la famille Assad, avec l’aide des puissances occidentales, a fait des centaines de milliers de morts. Et personne  ne voit l’issue de ce massacre. En attendant, ceux qui ont réussi à se réfugier en Allemagne, en France ou ailleurs, se remémorent la douceur du pays natal.  «Peut-on raconter autrement la guerre que par l’effroi»? Peut-être avec bienveillance et des souvenirs personnels… Elle se remémore le kebbe que sa grand mère tentait de lui apprendre à faire quand elle avait neuf ans à Munich. Elle y passait ses journées mais la fabrication du kebbe ne parvenait pas à rendre ses journées supportables. Elle coupe les oignons, les fait frire dans la poële, pour entrer dans son pays imaginaire. « En vrai, je ne sais pas faire le kebbe ! Le cœur a plein de mémoire comme une odeur de cumin ! (…) J’ai besoin d’aider cet ami à sortir, je lui ai fait promettre de ne pas repartir en Syrie avant un mois…». Elle dit qu’elle arrive à l’aéroport de Beyrouth, une ville au bord de la révolution, elle coupe la viande en évoquant son mari malade : «Ils ont coupé tous les tuyaux, ils l’ont tué deux fois (…) Quand nos avons retrouvé mon frère, il avait les jambes bleues (…) Ce que je veux faire maintenant, c’est dormir ». Elle mixe la viande et les oignons, nettoie la table, puis évoque le voyage en voiture avec son père, la recherche d’Ab El Aziz Chalafi. «Il est à Paris depuis longtemps, nous n’avons plus que Dieu ! ». Notre jeune ami syrien Husain Alghajar, qui a réussi à s’enfuir d’Alep, assiste, ému, au spectacle… Edith Rappoport Spectacle vu au Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, le 17 mars.Image de prévisualisation YouTube

Dialogue n° 2 d’Aurélia Ivan

Nouvelles Zébrures :

Dialogue n° 2 d’Aurélia Ivan 

ob_365fe9_visuelCette manifestation, organisée par la Maison des auteurs des Francophonies en Limousin, invite à entendre chaque printemps, des écrivains de langue française avec des mises en voix de textes émanant du comité de lecture. Ont été aussi révélés ici les préparatifs de ce festival automnal avec la présentation de projets en cours.

Nous avons pu ainsi assister aux Dialogues d’Aurélia Ivan, carnets d’écriture destinés à préparer une pièce qu’elle créera la saison prochaine. L’artiste et metteuse en scène s’est penchée sur la situation des familles de Roms en France et en Europe. Ce qui implique des interrogations fondamentales sur l’altérité, comme donnée culturelle, sociologique, philosophique mais aussi, et avant tout, politique. Aujourdhui  est le titre de cette réalisation future sur la question : comment habitons-nous le monde ? Aurélia Ivan a donc mené une enquête auprès de sociologues, élus, juristes, historiens, associations en charge de missions Roms.

 Dans Dialogue 1, la metteuse en scène s’était appuyée sur un livre collégial, coordonné par Eric Fassin, Roms et riverains/une politique municipale de la race. Avec ce sociologue, elle a orchestré une lecture à deux voix où les dimensions politiques, sociologiques et philosophiques se répondaient. Devant le public de la Maison des Métallos, elle poursuit et approfondit la démarche de son projet. Et posément, nous en détaille les étapes. Dans un premier temps, elle a exploré les aspects juridiques : droit de séjour, conditions d’expulsion, etc. Elle lit des extraits de documents placés sur une grande table, avec une description des lieux habités par les Roms, à la marge, aux confins. Relégués pour devenir invisibles! La société, dans la guerre qu’elle mène contre la pauvreté, faute d’arriver à l’éradiquer, veut la cacher. Or les Roms, les plus pauvres des pauvres, sont stigmatisés comme l’Autre par excellence: étrangers délinquants, dangereux… Déshumanisés, car culturellement différents.

Cette fois, Aurélia Ivan cite le travail de Jeremy Gravayat qui prépare un documentaire,  sur le « devenir habitant ». Pour ce faire, il collecte des récits oraux,et va à la recherche d’expériences passées et présentes du logement en banlieue. « Une histoire intime et collective de la vie des grands ensembles, mais aussi de leurs entours : les  bidonvilles d’hier et d’aujourd’hui, les cités de transit ou les campements. »

Quelles sont les politiques publiques menées en direction de ces populations (du point de vue local, étatique et européen) ? La metteure en scène lit quelques documents et montre des photos faites, lors d’une immersion dans un campement Rom, puis elle appelle à la barre trois témoins. Chacun doit réagir, à chaud, à des textes et à des photos qu’ils découvrent en direct. Philippe  Bouyssou, maire d’Ivry-sur-Seine, évoque les campements Roms dans sa commune, avec les problèmes sanitaires que cela implique. Et les difficultés qu’il a, pour leur offrir des hébergements et scolariser leurs enfants. Des modes de vie et de survie qui rencontrent la méfiance, voire l’hostilité du voisinage… »Il faut penser autrement l’habitat pour les plus démunis », dit Pascale Geoffroy, une architecte, et à l’intérieur d’abris transformés en maison, la décoration est en devenir ». Elle a constaté que, contrairement aux normes qu’on nous a mis dans le tête, une autre façon d’habiter peut s’inventer dans les campements, avec auto-régulation du partage de l’espace public et habitat évolutif…

Judith Balso, écrivaine et philosophe, rappelle qu’aujourd’hui des millions de déplacés vivent en dehors de la sphère du travail, sans droit de cité et qu’il est urgent de penser autrement que par normes et quotas:  » Les voisins n’en veulent pas, parce que les Etats n’en veulent pas.(…) Notre pensée est malade. (…) Nous avons besoin de lieux nouveaux, instituant de nouveaux principes pour accueillir les migrants. »

Ces différents points de vue montrent la complexité du sujet qui ne saurait se réduire à une simple agitation médiatique ou politico-électorale. Cette séance exploratoire nous renvoie à nos propres interrogations, et aura peut-être contribué à changer notre appréhension d’une réalité douloureuse. Et nous verrons bientôt dans quelle architecture, la metteuse en scène donnera forme à tous ces matériaux. Donc à suivre…

Mireille Davidovici

Rencontre à la Maison des Métallos, rue Jean-Pierre Timbaud 75011 Paris, le 12 mars.

Dialogue N° 3 aux Francophonies du Limousin. Limoges. 21 ou 22 septembre 

Roms et riverains/une politique municipale de la race  est publié aux éditions de la Fabrique

 

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée

 

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée d’Alfred de Musset, mise en scène de Laurent Delvert

Brigitte Enguérand Coll. Comédie-Française

Brigitte Enguérand Coll. Comédie-Française

Paul de Musset qui lut ce Proverbe à Venise en 1845, écrit dans Biographie : «Je reconnaissais, d’ailleurs, les personnages. Celui du Comte était si ressemblant, que de loin, je voyais mon frère prenant son chapeau à chaque coup de sonnette, laissant la porte entr’ouverte, et ne pouvant se décider à rester ni à sortir…» Dans la réalité, la marquise resta veuve et le poète s’en alla… en fermant la porte. Mais ici à, la fin, la porte close signifie l’aboutissement initiatique amoureux.

Cette pièce d’une genre littéraire et scénique mondain fut d’abord publiée dans La Revue des Deux Mondes en 1845, puis créée à la Comédie-Française et enfin éditée dans Comédies et Proverbes d’Alfred de Musset. Un Comte se rend chez une Marquise qui « reçoit » dans son salon chaque semaine, par un après-midi d’hiver. Or, hasard heureux…ou habilement préparé: au lieu d’être l’un, parmi d’autres, des habitués, c’est le seul visiteur à se présenter chez la dame, un jour de mauvais temps. Conversation badine, joute verbale à la fois ludique et tendue à l’extrême, confrontation du désir implicite des personnages, acquiescements et refus volatiles, la pièce s’achève en effet sur une porte qui se ferme, mais… avec les fiançailles des amants et leur mariage en perspective.

Pour Laurent Delvert, la pièce apporte un éclairage facétieux sur une reconversion à l’amour dans l’abandon fragile de soi pour se livrer en entier. Ce petit drame intérieur qui oscille entre légèreté et gravité, tend à saisir ce «moment amoureux du temps suspendu». La teneur grave mais aussi malicieuse de la pièce évolue, les minutes passant, selon un mélange instinctif de cœur et d’esprit, entre humour et fantaisie, selon un parler spontané aux mots délicats et aux élans furtifs.

La Marquise taquine le Comte et le mène à sa propre reconnaissance, pour qu’enfin, lucide et sincère, il trouve le chemin libératoire d’une existence nouvelle. Un joli traitement du motif amoureux : à la lassitude du Comte qui reproche à la Marquise de traquer le neuf contre la banalité de ce qu’elle nomme des «refrains», répond la présence de la Vénus de Milo installée dans le salon: «C’est aussi toujours la même chose; en est-elle moins belle, s’il vous plaît ? Si vous ressemblez à votre grand-mère, est-ce que vous en êtes moins jolie ? »

La Marquise, dame bien née et artiste bobo d’aujourd’hui, malaxe de l’argile pour donner forme à une sculpture aboutie : «Cette Vénus est faite pour être belle, pour être aimée et admirée, cela ne l’ennuie pas du tout…» dit le Comte qui se moque de celle qui ne veut pas entendre parler d’amour, alors qu’elle a des vêtements séduisants  avec des dentelles…

Le jeu atemporel des discours amoureux jamais ne passe de mode. Christian Gonon et Jennifer Decker se plient fidèlement à l’exercice, en connaisseurs avertis de l’âme, et de sa petite musique…

Véronique Hotte

Studio-Théâtre de la Comédie-Française, Pyramide inversée du Louvre, Paris 1er, jusqu’au 7 mai. T. : 01 44 58 98 58

 

 

Mon Coeur

 

Mon Cœur-Autour de l’affaire du Médiator, texte et mise en scène de Pauline Bureau

Photo de répétition crédit Pierre Grosbois.

Photo de répétition crédit Pierre Grosbois.

Cette auteure et metteuse en scène a voulu écrire un spectacle dont l’histoire d’aujourd’hui résonne fort en elle. Et raconter en même temps la vie quotidienne de tout un chacun, avec ses histoires parfois insoutenables. Autour de la scandaleuse affaire du Médiator, médicament commercialisé dès 1976 et retiré du marché en 2009, dont les résonances n’en finissent pas : 1.300 patients décédés et 3.100 hospitalisés selon les chiffres de l’Inserm…

Le Médiator était prescrit d’abord pour les cas de diabète, et comme coupe-faim à celles qui voulaient, sans trop d’astreintes, garder leur ligne. Entre légèreté des praticiens et âpreté au gain des laboratoires pharmaceutiques Servier, l’affaire a connu une renommée mortifère, avec l’image d’une traînée sanglante de morts innocents. Elle interroge nos politiques de santé, les liens serrés entre les laboratoires pharmaceutiques et ceux qui les contrôlent, révélant une corruption rampante française d’importance, entre le monde politique, les médecins, les experts et les industries du médicament. Les pratiquants du lobbying étant cyniques dans leur volonté d’ignorer les conséquences d’une cardiopathie fabriquée.

 Une femme volontaire et déterminée, héroïne malgré elle en nos temps aveugles, a combattu des intérêts financiers pour mettre en lumière l’humanité existentielle que chacun requiert en soi, les victimes d’un mal repéré. Irène Frachon: un médecin ordinaire auquel échoit une destinée extraordinaire ! Elle a porté à la connaissance de tous et des corps médical et pharmaceutique en particulier qui n’ont rien voulu entendre pendant des années, la responsabilité tragique du Médiator. Cette héroïne est portée ici avec une présence incandescente et une volonté obstinée d’entendre et de se faire entendre, par Catherine Vinatier qui présente l’affaire, ses origines et un diagnostic : un empoisonnement. Elle apparaît  souvent sur le plateau pour lier les faits et la chronologie de l’histoire.

 En face d’elle, une victime-comme une autre elle-même par empathie-a subi une opération à cœur ouvert pour remplacer les valves abîmées  par des valves mécaniques. Mais cette femme gaie et énergique a changé après l’intervention  et est devenue triste, et reste désormais passive,  épuisée. Son petit garçon la porte avec force et la supporte, puis sombre à son tour dans la dépression. Et son compagnon l’abandonne assez vite à son mal et à sa solitude. Marie Nicolle interprète avec sérieux et gravité une aventure sérieuse et grave, mimant les changements de sa personnalité, s’abandonnant peu à peu à l’immobilité et au mépris de soi, racontant  avec patience un chemin de croix qui n’en finit pas.

 Heureusement, la sœur de la victime, active et dynamique, n’a jamais baissé les bras pour comprendre sa douleur et sa  souffrance. Elle a du souffle, et son mariage dans le dancing ne manque pas de panache. Incarnée  avec générosité  par Rebecca Finet, cette figure de femme est plus ronde et plus libérée  que sa sœur qui voulait sauver les apparences. Quant aux hommes, ils tiennent en général un rôle d’accompagnateur peu sûr de la femme. Nicolas Chupin joue avec conviction un avocat qui défend les victimes sans relâche pour obtenir qu’elles soient indemnisées.

 Une expérience au déroulé rigoureux et pédagogique, où on oriente le regard du public sur les détails circonstanciés d’un fait qui aurait pu être évité… Une leçon citoyenne de courage et d’aide aux plus fragiles contre les carnassiers.

 Véronique Hotte

Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis Boulevard de la Chapelle, 75010 Paris. T : 01 46 07 34 50 jusqu’au 1er avril.
Le  Merlan, Scène nationale de Marseille, les 5 et 6 avril. Théâtre à Châtillon le 21 avril.
La Garance, scène nationale de Cavaillon le 25 avril. Théâtre de Chevilly-Larue le 28 avril.
Théâtre Roger Barrat d’Herblay, le 12 mai. Le Quartz, scène nationale de Brest, les 16 et 17 mai.
 Le spectacle sera ensuite repris en tournée en 2018/2019.
 

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TU, mise en scène Olivier Meyrou

 

 TU, mise en scène Olivier Meyrou

Entre cirque et danse, ce spectacle possède aussi une forte dimension théâtrale, et raconte, à travers le corps d’un danseur-acrobate, une histoire vraie. Celle vécue à sa naissance par l’interprète franco-chilien Matias Pilet. Sa sœur jumelle, Chloé, est morte avant de pouvoir naître.

Magnifique création sur le thème de la naissance mais aussi de la mort et de la renaissance.  Du double, de l’éternel retour, du vide, et en conclusion, de la vie comme  horizon sublime : « Parfois une naissance ne suffit pas, alors il faut renaître » dit une voix off, comme venue d’ailleurs. Ce spectacle dépasse les clivages culturels, et touche un espace qui concerne tout être humain, quelle que soit son origine. Intelligent et sensible, cet objet artistique dansant s’adresse  à nous tous, avec une mise en scène sobre mais riche d’inventions qui est aussi un hymne à la poésie. Et la performance acrobatique de Matias Pilet, seul en scène, en devient la vivante incarnation, immense de légèreté et de souffle.

Il nous surprend, passant soudain de l’immobilité contemplative à une impressionnante série de saltos. Magnifique aussi, le jeu effectué avec le papier blanc sous toutes ses formes, comme autant de forces venant à la rencontre-pour ou contre-de Matias Pilet. De la chrysalide aux forces telluriques et cosmiques. A la fin, nous avons été saisis par une véritable émotion, et par la présence du monde des lointains.

Elisabeth Naud

Festival : Séquence Danse. Le Cent-Quatre 5 rue Curial 75019 PARIS. T : 01 53 35 50 00, jusqu’au 25 mars.

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Institution, pièce d’actualité n°8

@ Willy Vainqueur

@ Willy Vainqueur

Institution, pièce d’actualité n°8, conception et mise en scène de Marie-José Malis


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Au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, Marie-José Malis a choisi de revenir au centre, à la base même de la vocation des Centres Dramatiques Nationaux : la décentralisation théâtrale.  Pas seulement dans l’espace, mais aussi dans les espaces sociaux bien étanches les uns aux autres. Ne plus jouer seulement des spectacles beaux, ambitieux, pour une ville, mais avec une ville pauvre, réchauffée par des années d’une belle politique culturelle, mais où chaque nouvelle vague d’arrivants apporte son lot de misère et de soucis et réveille la question de l’accès de tous à l’éducation, à l’art.

Les artistes invités à donner forme à ces Pièces d’actualité ont partagé la salle du Théâtre de la Commune, entre autres, avec les sans-papiers du 81 avenue Victor Hugo, pièce d’actualité n°3, un triomphe public, en tournée, à Avignon, au Festival d’automne. Bien entendu, cela ne peut régler complètement la question des papiers…  Hamlet Kebab, pièce d’actualité n°5, c’était la rue de la République, Sport de combat dans le 93 : la Lutte, pièce d’actualité n° 7 invitait à la découverte d’un sport de pauvres, gloire des populations écartées et oubliées. Ce théâtre-là n’est pas fait pour refermer des groupes humains sur eux-mêmes : le public cultivé, parisien, favorisé et curieux y est convié. Peut-être entrera-t-il en sympathie avec ce qu’il voit, et au moins, l’aura-t-il vu.

Cette fois, avec Institution, pièce d’actualité n°8, Marie-José Malis renverse la marmite, comme aurait dit Honoré de Balzac. Ce que l’on voit va totalement à l’encontre des codes admis du théâtre. Gradins  sans sièges, et côté jardin, un étonnant petit théâtre art déco vert amande avec sa petite scène à l’extérieur de côté, et de longues phrases sont projetés sur le mur du fond (pas forcément lisibles si l’on a un problème de vue).

Quant au texte et au jeu des acteurs professionnels, comme la musique de Tchaïkovski, ils sont presque effacés, se retirent sur la pointe des pieds, comme s’il s’agissait d’une culture passée qui ne veut pas s’imposer.  Le théâtre réunit et divise : il réunira donc les participants de cette Ecole des actes fondée par Marie-José Malis sur ce double principe, « il faut connaître la vie des gens » et « il faut rendre justice à la pensée des gens ».

On les verra en « assemblée », monter à la tribune, comme dans un club révolutionnaire, car Saint-Just et sa doctrine civique de l’amitié n’est pas loin, et expliquer leur situation. On les écoutera, dans une rhétorique qui n’est pas la nôtre. Ou bien un seul (« mais nous sommes nombreux ») mènera le jeu. À un moment, le public est prié de se répartir, à son gré, en trois groupes : l’un écoutera monsieur Coulibaly, un travailleur émigré malien, le second lira le manifeste de l’Ecole des actes, et le troisième en écoutera la lecture.

Mais ce théâtre en simultané  a quelque chose de frustrant : les voix se superposent et se confondent, tandis que se poursuit, mise en scène et répétée, la réunion de l’école avec une quarantaine de personnes. Façon de dire que même dans l’enclos privilégié et méditatif du théâtre, le monde continue à tourner ?  Le théâtre divise : est-il vraiment le lieu où tout est possible ? Par exemple, de donner une «représentation», qui serait plutôt une performance collective, à la durée indéterminée ?  D’accepter de ne pas tout entendre, de ne pas tout voir ?

Le titre Institution ne renvoie pas à des formes fixées, anciennes, où le théâtre serait prévisible et répondrait à une attente précise qui serait satisfaite à la fin. Ce serait venir voir du connu, plus ou moins beau ou intelligent. Non, l’institution dont il s’agit est à construire, au bénéfice des plus faibles : «Nous vous proposons, disait Saint-Just, des institutions civiles par lesquelles un enfant pourra résister à l’oppression d’un homme puissant et inique» .Et cela prend du temps.
On aura appris, avec cette Pièce d’actualité n°8, à être déconcerté, patient, et à faire retour sur soi : après tout, pourquoi faire des mes habitudes, un principe ? Quelles qualités chercher au théâtre ? En fait, on trouvera ici, un ébranlement : Shiva danse pour secouer la terre : nous ‘appelons une crise, il faut périr, ou perdre, pour construire du nouveau. Ce qui s’est construit ce soir-là, on ne le sait pas encore très bien, et qui on a rencontré, non plus… Mais il y a du « commun » qui balbutie dans cette agora. On aura expérimenté concrètement des concepts et des questionnements. C’est beaucoup.

Christine Friedel

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Nous ne sommes vraiment pas du même avis que notre amie Christine. Marie-José Malis essaye de nous refaire un peu le coup d’Hypérion d’après Friedrich Hölderlin qu’elle avait montée en 2014 au Festival d’Avignon et qui dégageait un ennui profond : ce qui lui avait valu une volée de bois vert de la critique (voir Le Théâtre du Blog) et un public clairsemé. Ici, juste des gradins (mais on propose quand même de petits coussins,) une mise en scène très statique, des textes quasi inaudibles, avec une variante : théâtre dans le théâtre, et irruption de la réalité quotidienne : les bruits de la vie d’Aubervilliers que l’on pouvait percevoir par une  grande porte ouverte sur l’extérieur… Et des habitants qui viennent en nombre pour une réunion à laquelle nous ne sommes pas conviés. Quelle originalité !

Désolé, mais du côté théâtre dans le théâtre, on a déjà beaucoup donné et on déjà trop souvent vu ce prétendu reniement des codes théâtraux (une vieille obsession de Marie-José Malis !) avec juxtaposition de moments, vieille tarte à la crème du théâtre contemporain…  Nous n’avons  donc jamais été déconcertés! Mais patients, du moins pendant une heure sur les deux heures trente annoncées) puis nous nous sommes discrètement éclipsés avec quelques autres spectateurs. Des amis des comédiens et de la metteuse en scène vont encore nous écrire pour nous dire que nous n’avons rien compris à cette démarche pourtant fulgurante d’intelligence scénique, brillante, originale, exemplaire d’un travail d’avant-garde… Et on va encore nous faire valoir le droit à l’expérimentation !

Quelques bobos parisiens seront sans doute heureux d’aller respirer un peu d’air banlieusard exotique dans cette salle où, comme le dit Christine Friedel, on n’entend ni ne voit tout ! Et alors  la belle affaire !  En tout cas, on aura du mal croire que le public d’Aubervilliers, surtout les jeunes gens, se passionne pour ce genre d’expériences… Effectivement, cela ne nous renvoie pas à des formes fixées mais à quelque chose qui participe d’une performance ennuyeuse, assez prétentieuse qui se voudrait sans doute à la pointe de la recherche en matière de spectacle, mais dont les modes textuels et scéniques sont usés jusqu’à la corde…

Bref, on est loin du compte, et ce que dit, entre autres, un artiste comme Johan Le Guillerm (voir Le Théâtre du Blog) a une toute autre efficacité !

Philippe du Vignal

Et l’avis d’Erwan, l’un de nos jeunes lecteurs:

Je suis plutôt de l’avis de Christine, même si Philippe sur le fait que le public ne sois pas conviés a la réunion sur le spectacle peut être frustrant mais sans doute compliqué a mettre en.place, je pense tout de même que le fait qu’il n’y ai pas de sièges dans les gradins est une indication a mes yeux pour dire « spectateurs vous pouvez vous déplacer plus facilement ».

Je n’ai pas vu Hyperion, je ne.parlerais que de Institution a laquelle.j’ai.participé sur deux soirs faisant partie de l’école des actes donc je suis pas le. Mieux placé pour en parler non.plus n’ayant pas vu le spectacle en.son.integralité et n’ayant pas vu le spectacle du même point de vu que vous, tout de même je suis pas d’accord sur le fait qu’aucun jeune d’Aubervilliers s’intéresse ou se passionne au théâtre de Marie Jo et au théâtre de la commune.

J’ai 20 ans, je vis a Aubervilliers depuis des années, et j’ai eu la.grande chance de l’avoir rencontré, et du moins même si je suis pas un.passionné je suis quelqu’un qui s’intéresse au théâtre que ce sois celui de Marie José Malis ou de quelqu’un d’autres, et justement.qu’elle ouvre la.porte aux habitants d’Aubervilliers ce n’est pas tout.le.monde.qui ferai ça. Je suis pas la.pour caressé dans le sens du poil qui que ce sois, je parle en toute franchise, des bobos y’en a sûrement a quelques représentations mais il.n’y as pas que ça.

Y’a surtout je pense des gens sincères, après je comprend qu’on puisse ne.pas aimer particulièrement le.théâtre de Marie José Malis, chacun.ses goûts et ses préférences. Après c’est vrai que la.majorité des albertivillariens ne.vont.pas au théâtre de la.commune, mais il y’en a quand même dont moi. Et c’est je pense qu’un début pour le moment pour ce que veut construire Marie José Malis, qui elle au moins a le.merite d’ouvrir le théâtre a tout le.monde, c’est une grande dame.

Je n’ai pas le Bac dont vous m’excuserez pour les fautes de syntaxes et d’orthographes. Je serai tout de même intéressé a discuter avec vous deux Christine et Philippe, c’est ça aussi qui est intéressant, les différences.

 Vive le.théâtre de la commune, Vive la.musique, vive les jeux vidéos, vive le sport, vive le.cinema, vive l’amour, vive la liberté, vive la vie.
Erwan, jeune d’Aubervilliers qui s’y connaît peu en.théâtre.

 

Théâtre de la Commune/Centre Dramatique National 2 Rue Edouard Poisson, 93300 Aubervilliers, jusqu’au 26 mars. T : 01 48 33 16 16

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