Dissection d’une chute de neige et Maison de poupée

 

L’Ensemble 24 des élèves de L’Ecole Régionale d’Acteurs de Cannes: parcours de 2014 à 2017: 

IMG_0640Dissection d’une chute de neige de Sara Stridsberg, traduction de Marianne Ségol-Samoy, mise en scène de Maëlle Poésy

 L’auteure suédoise ( 44 ans) a écrit  plusieurs romans comme entre autres, Hally Sally, l’histoire de la première scandinave à avoir traversé la Manche à la nage. Et La Faculté des rêves  qui lui a valu le Grand Prix de littérature du Conseil nordique, texte qui a été ensuite adapté au théâtre sous le titre Valérie Jean Solanas va devenir Présidente de l’Amérique. Et Darling River a pour thème, le personnage de la fameuse  Lolita. Sara Stridsberg est aussi l’auteur de Medealand, créée en France, il y a deux ans par Jacques Osinski (voir Le Théâtre du Blog).

Pour Dissection d’une chute de neige, elle s’est inspirée de la vie de la reine Christine qui régna en Suède au XVII ème siècle : «Je suis… persuadée, écrivait-elle, que j’aurais mieux fait émanciper tout à fait des règles morales, et c’est l’unique faiblesse dont je m’accuse ; car, n’étant pas née pour m’y assujettir, je devais me mettre entièrement en liberté là-dessus, comme ma condition et mon humeur l’exigeaient.» Pour cette reine exceptionnelle, très féministe avant la lettre, le mérite est tout et la naissance pas grand chose : «Il y a, disait-elle, des paysans qui naissent princes et des rois qui naissent paysans ; et il y a une canaille de rois, comme il y en a une de faquins. » (…)Les passions sont le sel de la vie ; on n’est heureux ni malheureux qu’à proportion qu’on les «violentées.» Cette reine, elle-même écrivain, à la personnalité bien trempée, avait su réunir  autour d’elle dans une Suède pauvre et très rurale, vers les années 1650, nombre d éminents savants, écrivains et artistes suédois, hollandais et français comme l’architecte Simon de la Vallée, ou le grand René Descartes.

De cette grande figure, s’est inspirée Sara Stridsberg pour créer ce curieux personnage de femme libre, d’abord élevée comme un garçon, toujours en rébellion contre les principes que ses proches veulent lui imposer : «Le temps est éternel, un non-temps. Peut-être le présent, peut être est-ce un conte ou peut-être un siècle passé, froid et violent. Un royaume en Europe, les derniers temps d’un souverain avant qu’il ne s’en aille. La fille Roi se tient devant le Pouvoir. » Et Maëlle Poésy a visiblement pris un grand plaisir à mettre en scène ce curieux conte contemporain où on parle d’identité féminine, de lutte permanente contre la «normalité». En dirigeant au plus serré les élèves de la promotion sortante : Géraud Cayla, Edith Maialender, Malo Martin, Séphora Pondi, Ytu Tchang, Thibault Villette et Antoine Vincenot.

 Sur le grand plateau nu, un lit en fer militaire avec une couette, une petite table où trône une grosse machine à écrire parmi des feuilles de papier blanc, et en fond de scène, sept mètres de livres rangés côte à côte sur la tranche. Et  de légers flocons de neige qui tombent lentement mais sûrement comme en Suède, ou dans les spectacles de Jérôme Savary. Il ne s’agit en rien d’un détail mais d’une réalité poétique essentielle pour le spectacle. Cerise sur le gâteau pédagogique, l’équipe du CFA des métiers du spectacle et les apprentis constructeurs ont réalisé ces « bannes » à neige qui, depuis les cintres, dispensent à la perfection ces beaux petits flocons blancs comme une image d’éternité

En figure de proue, le personnage principal de la reine/ roi qui ne sait pas quoi faire de ses envies de liberté qui voudrait être à la fois un homme et une femme, qui n’a en même temps aucune envie du pouvoir mais ne voudrait en aucun cas y renoncer.  Incarnée ici par une très jeune comédienne Ytu Tchang ; malgré quelques moments un peu floue, sans doute dûs à la fatigue,  elle se sort au mieux d’un texte souvent bavard qui, même déjà coupé, reste long et qui, pour reprendre l’expression de Bernard Dort, ne rend pas toujours la monnaie de la pièce…

 Maëlle Poésy qui avait bien mis en scène Candide de Voltaire, et Ceux qui errent ne se trompent pas l’an dernier (voir Le Théâtre du Blog) sait diriger ces jeunes comédiens avec intelligence, précision et efficacité. Et il y a, ce qui n’est pas si fréquent, une réelle unité de jeu. Surtout en quelques semaines, soit le temps généralement prévu pour un travail avec des acteurs professionnels confirmés.

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Une Maison de poupée d’Henrik Ibsen, traduction d’Eloi Recoing, mise en scène d’Antoine Oppenheim

IMG_0639Avec les autres élèves de cette même promotion, c’est une sorte de version poche de la célèbre pièce (1879) du dramaturge norvégien qui, plus d’un siècle donc après sa création, reste souvent le terrain de jeu favori de jeunes apprentis-comédiens et/ou metteurs en scène. Ici, c’est un travail d’école de quelques semaines à La FabriccA d’Avignon, et c’est Antoine Oppenheim (voir Le Théâtre du Blog) qui s’y est collé. Cela se passe dans une petite salle de l’ERAC, avec une grande baie vitrée donnant sur une rue de Marseille. Aucun décor : les portes du décor étant celles de la salle, aucun accessoire non plus, sinon un vase de fleurs quelques cartons de cadeaux de Noël, des chaises, et des châssis vitrés pour des projections vidéo non figuratives. Donc un travail sans filet, avec un texte souvent et volontairement vite dit, dans la ligne de Christian Benedetti pour Tchékhov. Et cela donne quoi ? Du meilleur : un regard neuf avec un texte nettoyé de tout superflu (parfois un peu trop). Et où les personnages secondaires comme Ivar, Bobby et Emmy, les enfants, Anne-Marie, la vieille nourrice de Nora et Hélène, la servante sont éliminés…

Les  jeunes comédiens sont très investis dans leurs personnages. Dans le rôle un peu écrasant de Nora, Clémentine Ménard, (seulement 22 ans !) arrive à imposer assez  vite ce personnage de jeune femme, à la fois autoritaire et fragile, quand elle prend conscience qu’elle doit, pour survivre, se libérer absolument, en le quittant, de la tutelle d’Helmer, un banquier  à qui elle est mariée depuis huit ans, ce qui lui paraissait jusque là confortable… Mais ce serait bien qu’elle ne boule pas son texte (est-ce Antoine Oppenheim qui l’a fait travailler dans cette direction ?) surtout dans une mise en scène tri-frontale où on entend moins bien les acteurs quand ils ne sont pas face  à nous. Marie Lévy est aussi très crédible dans le personnage de Kristine, l’amie de Nora. Les garçons paraissent moins sur d’eux, et ont plus de mal à entrer dans leurs personnages, que ce soit Thorvald Helmer, le docteur Rank, vieil ami du couple et amoureux de Nora, Nils Krostadt, l’employé du banquier qui va faire chanter Nora… Il faut dire que ce n’est pas tâche facile!

 Côté moins bien:  Antoine Oppenheim aurait pu épargner les stéréotypes actuels de mise en scène à ces jeunes comédiens: petites courses autour de l’aire de jeu, lumières rasantes, entrées par les portes de la salle, vidéos inutiles, etc. Malgré tout-et c’est l’essentiel-on voit bien les qualités des jeunes comédiens de cette promotion surtout Clémentine Ménard. Michel Corvin qui a été l’un de leurs enseignants, doit les regarder avec bonheur, du haut de son petit nuage. Et si les petits cochons ne les mangent pas, elle et ses camarades  devraient être trouver du travail…

Philippe du Vignal

Travaux vus à l’ERAC, Friche de la Belle de mai, 41 rue Jobin, Marseille (IIIème), le 15 avril. 

Le texte de Sara Stridsberg est publié à l’Arche-Editions.

 

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