Après la répétition d’Ingmar Bergman

 

Après la répétition d’Ingmar Bergman, mise en scène de Nicolas Liautard

Capture d’écran 2017-05-04 à 21.10.38

©Robert Deprofil

Quand nous entrons dans la salle, un fatras de matériel audio et vidéo laisse percevoir les voix étranges des interprètes sorties de baffles acoustiques, accessoires secs mais soudain pourvus d’une âme. Le plateau baigne d’abord dans l’ombre, habité par ces outils techniques qui sont éclairés alternativement, selon des échanges chuchotés et consentis. Le studio d’enregistrement-radio libère et fait danser les voix d’êtres invisibles.

Heureusement, les locuteurs s’engagent enfin sur scène. Bruits en coulisses: une comédienne-théâtre dans le théâtre-joue une  comédienne qui vient rejoindre un metteur en scène, resté seul  sur la scène déserte, un verre de café à la main, et qu’elle vient de quitter après la répétition.
Pour Nicolas Liautard, ce qui se passe sur le plateau est « ob-scène », au sens étymologique du terme,  soit une séance de répétition qui n’est pas un spectacle et propice aux confidences. Ainsi, le metteur en scène Henrik Vogler, plongé dans ses pensées, est surpris par le retour d’Anna Egerman, une jeune actrice passionnée qui engage la conversation. Il a été autrefois l’amant de sa mère, Rakel Egerman, un père possible pour elle…

Anna va lui révéler la haine qu’elle porte à cette mère aujourd’hui disparue et qui jouait exactement le rôle qu’elle a aujourd’hui dans Le Songe d’August Strindberg.  Mais elle éprouve des difficultés  à préparer ce rôle : « Je ne crois pas que tu aies confiance en moi. » L’homme de théâtre tente de la rassurer. Surgit alors, contre toute réalité, la mère défunte d’Anna, elle-même actrice, rongée par l’alcool et la passion qu’elle éprouvait pour Henrik Vogler. Elle lui parle et lui demande protection et amour mais Anna, elle, s’est évanouie ! A onze ans d’intervalle, la comédienne plus âgée, vient aussi reprocher à Henrik Vogler l’insignifiance des rôles qu’il lui confiait. D’abord en colère, le metteur en scène lui avoue qu’elle n’a jamais cessé d’occuper ses pensées.

La figure disparue, une fois partie, la joute amoureuse reprend entre la fille et l’ancien amant de sa mère, entre illusion, mensonge, charme et manipulation…Les comédiennes ont un jeu précis et attentif aux échanges, et laissent résonner la dimension intérieure d’êtres en mal d’existence, et friands de confidences intimes. Le metteur en scène les réconforte et essaye de leur expliquer les raisons d’un éloignement obligé, d’une mise à l’écart nécessaire, une fois la répétition finie.

 Sandy Boizard (la mère) incarne la mère avec une belle fragilité et tout le mal-être qui caractérise le personnage. Nicolas Liautard prend plaisir à  mettre en abyme son propre rôle de metteur en scène, mimant parfois même un peu trop le joueur, et celui qui sait qu’il joue, écartelé entre le désir des autres et  le repos auquel il aspire… Carole Maurice (la fille) est très juste dans ces tonalités de l’apprentie amoureuse qui s’essaie à tous les sentiments, ne sachant où donner de la tête mais très attachée mais sans le dire, à son créateur distant ou engagé, et qui s’esquive avec discrétion quand il le peut. Elle diffuse avec délicatesse le doute et l’émotion intenses qui assaillent le corps et la conscience, à l’instant où elle est en face de lui…

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 28 mai. T: 01 43 28 36 36.

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