Iliade, d’après Homère

 

Iliade, d’après Homère, adaptation d’Alessandro Baricco, mise en scène de Luca Giacomoni

 

©Charlotte Gonzales

©Charlotte Gonzalez

Pour nous, héritiers bancals de la Grèce antique, la guerre de Troie est l’emblème même de la guerre, et L’Iliade, la « mère » des récits. Moins sans doute pour les très jeunes : ce serait plutôt La Guerre de Étoiles! Il suffit de voir comme le rayon littérature antique est réduit, par exemple, à la FNAC. Mais, avec tout son génie, Homère, prêt à se réveiller à toute occasion, a choisi, avec L’Iliade, le moment dramatique où tous en ont assez de la guerre, Achéens et Troyens, femmes et guerriers, et où il faut qu’elle en vienne à sa fin. De la colère d’Achille, qui l’éloigne du combat et qui  met les  Grecs en difficulté, puis à son retour, et à la mort d’Hector, l’adaptation d’Alessandro Barrico suit, en dix épisodes, l’essentiel de cette épopée.

Luca Giacomoni installe le cercle du récit : chacun a sa chaise, et se donne un nom, ou plusieurs. L’unique comédienne, au milieu de dix-sept hommes-la Guerre n’a pas un visage de femme, dirait Svetlana Alexievitch-joue à la fois Hélène et Hécube, la beauté, coupable malgré elle d’avoir déclenché cette cascade de malheurs, mais aussi la victime pure, l’ éternelle mater dolorosa. Comment représenter la guerre, autrement que par la peinture d’histoire ou la superproduction hollywoodienne ? Là où elle naît, au plus profond des passions humaines, dans la langue de ces fureurs, et déjà, dans la première bagarre violente au coin de la rue…

 Le metteur en scène a travaillé avec des détenus, en collaboration avec le centre pénitentiaire de Meaux, et le service pénitentiaire d’insertion et de probation de Seine-et-Marne. Massimo Giacomoni a construit avec eux et un groupe de comédiens, une version radicale du récit d’Homère, ancrée sur l’adaptation d’Alessandro Barrico qui a fait une splendide synthèse du poème  épique. Sans artifice, parfois avec maladresse, ces hommes et cette femme disent cette guerre-là, soutenus par le chant lointain de Sara Hamidi.

Le résultat : un vrai et beau spectacle populaire, accessible à tous, sans concessions, direct, clair, avec ce qu’il faut d’émotion. Tout un public a suivi avec passion cette “série » …On comprend, même en n’ayant vu qu’un épisode, la défaite des Grecs et ce combat singulier-inutile car sans vainqueur ni vaincu!-entre Hector et Ajax. Même si l’on connaît la fin-et encore-les enjeux sont là, comme les passions et la douleur, toujours vifs.

Entre les récits de la déroute des Grecs et la poignée de main des deux adversaires, la scène des adieux d’Andromaque à Hector apporte un moment de tendresse : le héros ôte son casque pour ne pas faire peur à son petit garçon, l’acteur et l’actrice se tenant juste au point de rencontre entre le jeu et le récit.

La force de ce théâtre travaillé avec des amateurs?  Il s’interdit tout superflu : pas d’effets, il faut se concentrer sur l’essentiel, dire cette histoire, de toute sa respiration, de tout son corps. Cet engagement et cette tenue font la beauté du spectacle, force et fragilité réunies. On peut voir plusieurs Iliade en ce moment (voir Le Théâtre du Blog) : on leur souhaite d’être aussi intenses.  Ce spectacle ne se joue plus ; il valait pourtant la peine d’en parler ; on peut attendre beaucoup de ce qu’on appelle : action culturelle en milieu carcéral, quand elle va, comme ici, au cœur de l’art du théâtre.

Christine Friedel

Spectacle vu au Théâtre Paris-Villette, 211 Avenue Jean Jaurès, Paris XIXème. T : 01 40 03 72 23.

 

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Archive pour 15 mai, 2017

Biennale internationale des arts de la marionnette, 9e édition (suite)

Biennale internationale des arts de la marionnette, neuvième édition (suite)

 

À2 pas2la porte conception et interprétation de Laurent Fraunié

©Pierre Grosbois

©Pierre Grosbois

Un mur barre le fond de scène. Un homme rêvasse devant la petite fenêtre, ouverte sur une ville survolée par des avions et dominée par des grues et des tours qui grimpent comme des champignons. Un feu d’artifice embrase le ciel nocturne, et vire au bombardement. Notre héros, qui s’amusait avec un joli chien blanc à la robe de tulle, a tôt fait de se barricader chez lui. Il remarque une porte fermée qu’il voudrait bien passer, mais qu’y a-t-il derrière le mur? L’appel de l’inconnu aura-t-il raison de ses appréhensions ?

 Après Mooonstres, qui traitait de la peur au moment de l’endormissement (voir Le Théâtre du Blog), Laurent Fraunié sort de l’espace clos de la chambre à coucher, mais franchir la porte n’est pas si facile, et donne lieu à de laborieux préparatifs… Il joue avec les objets et les images, en  trouvant des gestes plus parlants que les mots. Projections, ombres, marionnettes, bruits seront ses partenaires. Adroit dans sa maladresse, le corps leste et robuste, il multiplie les gags mais sait aussi préserver des moments de rêverie, comme les images poétiques qui peuplent la fenêtre, au début, ou la danse nuptiale avec une mystérieuse poupée géante, Sorte de Lorelei funeste… qui a pris forme dans les plis d’un grand rideau blanc.

Même si les effets se prolongent parfois un peu trop et si les différents moments peuvent sembler décousus, ce spectacle muet nous entraîne dans un univers à la fois burlesque et insolite.  Avec un travail du son très subtil, qui contribue à donner relief et profondeur à cette nouvelle création du collectif Label Brut, fondé en 2006 par Laurent Fraunié, Harry Holzmann et Babette Masson.

Spectacle vu le 11 mai à la Maison des Métallos 94 rue Jean-Pierre Timbaud Paris XIème.
Théâtre de Laval les 16 et 17 mai et  FAL 53 à Craon (Mayenne), le 19 mai.
Festival mondial des Théâtres de Marionnettes, Charleville-Mézières (Ardennes), du 16 au 24 septembre. www.labelbrut.fr

Le Retour à la maison  de Matéi Visniec, mise en scène de Yannick Pasgrimaud (France)

©Jean Dominique Billaud

©Jean Dominique Billaud

 » Nous sommes les mis en pièces, les foulés aux pieds, à vos ordres, mon général et vive la patrie !  » s’écrient les poilus. Matéi Visniec réveille les morts  pour un dernier grand défilé et leur donne la parole  :  en bien piteux état, ce cortège des « morts d’une balle en plein cœur » , des gazés, des démembrés, des « morts de peur »,  trouve encore la force de revendiquer auprès de l’autorité militaire.  » Comment on va rentrer chez nous sans cadavre ? » demandent les  disparus au général.  Et les « fusillés pour haute trahison »  exigent de défiler devant les déserteurs, car il y a une hiérarchie chez les morts comme chez les vivants. En tête viendront les décorés, puis les gradés et ainsi de suite.

Tandis que fusent ces paroles virulentes, Gilles Blaise et Yannick Pasgrimaud  donnent  corps aux soldats en pétrissant l’argile du champ de bataille étalé sur une table : terrain de jeu et d’affrontement. De cette glaise, les comédiens font naitre des formes inquiétantes : corps tourmentés, bouches béantes, doigts, pieds, phallus, tombes… Une armée de fantômes qui, après avoir retrouvé un semblant d’humanité, va  retourner au sein de la terre.

L’auteur roumain, avec son humour habituel, a su trouver un ton caustique et sans pathos,  dans une mise en scène qui ne laissera personne indifférent. Belle idée que cette terre pour traduire cette fable tragicomique et les comédiens, excellents sculpteurs, exploitent avec talent sa plasticité.

Créé à Nantes en 2004 par Marmite Production et Compagnie, cette pièce courte (trente-cinq minutes) mais d’une grande densité émotionnelle, n’a pas perdu de son actualité, ni de sa force. La « Der’  des Der’ », aux cent ans bien sonnés, trouve encore de sinistres échos dans les guerres du présent…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 11 mai à la Maison des Métallos, 94 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris 11e T.  01 47 00 25 20 reservation@maisondesmetallos.org
Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette 73 rue Mouffetard, Paris V ème T.  01 84 79 44 44,  www.lemouffetard.com

 

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Parlemonde # 1 à la La Scène Nationale de Montbéliard


Parlemonde # 1  à La Scène Nationale de Montbéliard 

Becoming_03Yannick Marzin, le directeur et son équipe proposent depuis 2011 une sorte de plate-forme de création avec des projets artistiques mais aussi éducatifs  conduits par des artistes venus de différents pays; cette année a été conçu un projet avec le Centre Académique pour la Scolarisation des Nouveaux Arrivants et des enfants du Voyage (CASNAV),  et 80 jeunes « allophones » (farsi, russe, italien, arabe, soninke, araméen, espagnol, serbe, bambara, tchèque, Italie, albanais, portugais…). Ces artistes  ont travaillé avec eux pendant sept mois de résidence, en immersion dans ces Unités Pédagogiques pour «Élèves Allophones Arrivants» de trois établissements scolaires et d’un centre d’accueil. But final : proposer les jeudi 4 et vendredi 5 mai, six créations.

Cela va de la vidéo à la musique avec Le Bruissement des langues, pièces visuelles et sonores de Frédéric Dumont auxquelles que nous n’avons pas pu assister mais aussi à des autoportraits photographiques, expositions, documentaires et spectacle. Le public de Montbéliard dont les jeunes qui ont participé à cette remarquable opération, a pu en voir le résultat dans la cour de l’ancien hôtel particulier Sponeck et au théâtre tout proche qui abrite la Scène Nationale. A aussi eu lieu le premier jour, une rencontre professionnelle autour des enjeux de la création avec des jeunes allophones.

Wil Mathijs,  réalisateur flamand, a ainsi travaillé avec les quinze élèves d’une classe UPE 2A, du collège Lou Blazer, depuis novembre dernier, sur le thème de l’identité. Ils ont ainsi réalisé plusieurs mini-documentaires sur le monde qui les entoure et sur leur vie. Avec, par groupe, la recherche d’un thème, l’écriture d’un scénario et une initiation à la réalisation et à la prise de son, au cadrage et au montage.  Cela se passe dans la cour de l’hôtel Sponeck sur un écran où on peut voir sur les images  ainsi réalisées…

Orientations (un partage des chemins), a été imaginé par David Subal, à la fois chorégraphe et artiste autrichien,  installé près de Dijon. Avec quinze  élèves de la classe UPE2A du lycée Raoul Follereau à Belfort. Soit d’abord, la visite de quelques appartements dont l’un merveilleux avec des collégiens discrets, à raison de trois personnes  à chaque fois. Celui auquel nous avons eu droit est d’un extrême raffinement, avec deux niveaux,  aux quatrième et cinquième étages d’une belle et vieille maison en plein cœur du vieux Montbéliard. Soit d’abord au quatrième, une salle à manger  éclairée par de petites fenêtres mais resplendissante de lumière, avec une ancienne et banale table carrée en bois métamorphosée grâce à une peinture noire mate; il y a de petites œuvres d’art, et une cuisine séparée par une cloison vitrée. Et plus loin, quelques chambres.

Au dessus, une seule et même grande pièce dans un ancien grenier donc sous le toit, avec de belles lucarnes, elle aussi merveilleusement éclairée. Avec juste un lit ancien en fer, un canapé, quelques chaises, un bureau, un grand rideau blanc pour faire office de séparation et d’écran pour vidéo. Bref, un grand raffinement ;  dans une paix absolue, on écoute avec plaisir deux lycéennes répétant pour l’occasion, un air de guitare, sous la direction du maître de maison.

Pas besoin de se forcer, on se croirait dans un film mais on vous laissera le choix du réalisateur… C’est tout mais c’est beaucoup que cette œuvre conceptuelle à la limite du théâtre qui, comme la suivante, n’est pas si loin de Verena Nusz, la compatriote de David Subai,  ou de l’américain Joseph Kosuth. Si on a bien compris, la démarche artistique est ici de produire du sens, la dimension esthétique étant celle que nous, les visiteurs du matin, nous pouvions lui trouver.

Etape suivante, toujours pour un nombre très limité de participants : 2 ! Sur une belle petite place du même centre ville, une grosse voiture noire cossue où on nous invite à entrer. Cela rappelle la fameuse 2 CV Théâtre de Jacques Livchine et Hervée de Lafond, directeurs du Théâtre de l’Unité qui précédèrent Yannick Marzin à la Scène Nationale.
A la place du conducteur, une lycéenne serbe qui bénéficie d’un stage en 1ère S, nous explique, dans un très bon français, comme elle a découvert notre pays… où le jour ne se lève pas aussi vite qu’à Belgrade.  Elle raconte son départ par avion à 5h du matin et la fatigue qu’elle a dû surmonter en cette première journée de classe. En immersion totale. Avec beaucoup d’émotion dans la voix, elle raconte avec intelligence qu’elle pensait que c’était mieux en France, pour s’apercevoir plus tard que c’était simplement différent…

A côté d’elle, un jeune Portugais venant lui d’Argentine  nous donne aussi ses premières impressions sur cette France si proche de son pays et qu’il ne connaissait pas.
Fin de cet entretien passionnant au bout de quinze minutes. Dommage ! On aurait bien aimé un petit supplément mais d’autres candidats à cette ballade immobile attendaient…

Installations Sponeck_09Autre belle installation  de David Subai: une dizaine de portes de récupération installées avec leurs châssis sur le gravier du jardin Sponeck. Quand on entre par l’une de ces portes-symbole évident de l’exil et de l’accueil dans un pays européen-on peut entendre, diffusées en boucle quelques mots de confidence dits par ces lycéens, et qui font souvent froid dans le dos mais sont une belle invitation à la tolérance: « Dix ans en mars que j’ai quitté la Syrie. J’ai laissé tout ce que j’avais à Damas. Les avions sont arrivés. On est monté dans une voiture et on est parti aussi vite que possible. Je me souviens que je ne me suis pas retournée pour voir la Syrie une dernière fois » !   Ou : «Le destin ne frappe pas à la porte, dit, avec une voix calme et douce, une jeune fille africaine, c’est nous qui avons frappé à la porte du destin.»
Pette exposition de photos de maisons et de paysages de leur pays natal accrochées aux murs et d’objets-fétiches emportés avec eux par ces enfants émigrés. Aussi simple et précis qu’émouvant.

Sébastien Fayard, artiste et comédien français vivant à Bruxelles, a proposé, lui, aux élèves de la classe de CM2 de l’école Coteau Jouvent à Montbéliard,  de faire une recherche autour de certains mots et de s’arrêter sur les malentendus possibles générés par leur double sens. Souvenir, souvenir : notre maman il y a déjà bien longtemps, nous disait que le français est une langue difficile et citait souvent la fameuse phrase : « Les poules couvent dans le couvent »….

 Mélina a ainsi fait une cocotte en papier mais à l’image d’une cocotte-minute… Shahineze «s’occupe de ses oignons » et les épluche donc avec un couteau de cuisine, Alessandro «baisse le thon», avec une boîte de thon à la main, Isaïn mesure «moins d’un maître»,  Eliane va dormir sous les jambes écartées  de sa « tante»…

 Ils ont dû d’abord trouver des mots puis des accessoires visuels pour leur faire dire leur double sens et les mettre en scène, sous forme d’autoportraits photographiques. Ici, tout le processus de création est donc mis en œuvre avec beaucoup d’humour sur ces affiches rectangulaires en tissu plastique blanc accrochées dans le jardin de l’Hôtel Sponeck. Emerveillés-et il y avait de quoi-les enfants découvraient en groupe et pour la première fois ces photos… Une expérience dont ils se souviendront longtemps.

Sédiments à l’italienne 

L’après-midi, avec  cette pièce/performance, Charlotte Lagrange, jeune dramaturge et metteuse en scène, issue de l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg, a imaginé une sorte de parcours/description/analyse du paysage urbain de Montbéliard dont les collégiens sont familiers et qu’ils parcourent chaque jour. Un environnement de paroles de brouhahas et de pas dans la rue,  de bruits de trains, de circulation routière mais aussi de panneaux visuels : «Montbéliard, centre ville : 6 kms »  ou de graffitis.  Soit une sorte d’éloge de la banalité avec aussi des phrases courtes et parfois dures : «Je me souviens de toi, je te veux pas dans mon quartier.» Je suis fort je peux résister. » « Tu es capable d’apprendre le français comme les autres.» « Je sais que c’est dur mais c’est la vie.» «Il y a beaucoup de mouvements et tout le monde, ils aiment leur pays.»

L’originalité de ce travail : faire travailler les élèves à la fois, comme dans un studio radiophonique où on peut donc reprendre le texte pour atteindre la quasi-perfection et l’enregistrer ensuite, puis dans un second temps, faire circuler comme ils le font chaque jour dans une ville, un groupe d’une vingtaine de collégiens sur un plateau de théâtre pendant trente cinq minutes pendant que défile la bande-son.  Avec  un impeccable enchaînement qui tient d’une sorte de performance, et un accent l’accent mis aussi sur la qualité plastique des différents tableaux. Aucun doute là-dessus, Charlotte Lagrange a une parfaite maîtrise d’un grand plateau et sait diriger un grand nombre de jeunes amateurs. Et les lycéens et collégiens qui assistaient à cette unique représentation gratuite étaient très admiratifs. Nous aussi. Si les petits cochons ne la mangent pas, elle sera en mesure de monter des œuvres plus importantes.

Philippe du Vignal

MA Scène nationale-Pays de Montbéliard, Hôtel Sponeck  54 rue Clémenceau  25200 Montbéliard. T. : 03 81 91 73 94

 

 

 

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