L’ombre de Stella de Pierre Barillet

 

L’ombre de Stella de Pierre Barillet, mise en scène de Thierry Harcourt

 

(C)Giovanni Cittadini Cesi

(C)Giovanni Cittadini Cesi

Son nom ne dira sans doute pas grand-chose aux jeunes gens mais Pierre Barillet (93 ans) et  Jean-Pierre Grédy (96 ans) sont les auteurs depuis 1950, de très grand succès avec, toujours pour personnage central, une vedette féminine de théâtre ou de cinéma: Le Don d’Adèle qu’aima beaucoup Louis Aragon! Fleur de Cactus avec Sophie Desmarets d’abord, puis Lauren Bacall, Ingrid Bergman (si, si c’est vrai !), puis récemment Catherine Frot. Jacqueline Maillan créa aussi Lily et Lily, Line Renaud Folle Amanda, une pièce reprise il y a quelque mois et ou encore Catherine Deneuve dans Potiche de François Ozon. Et L’Or et la Paille, intelligemment remis en scène il y a deux ans ce même théâtre par Jeanne Herry (voir Le Théâtre du blog pour ces pièces).

Mais Pierre Barillet a aussi écrit mais seul, deux monologues/portraits intimes de vedettes : l’un imaginaire, celui de Stella Marco,  et l’autre de Nadine Picard, une comédienne que Pierre Barillet avait bien connue. Il dresse ici, en positif comme en négatif, le portrait d’une star dans cette période plus que trouble que fut l’Occupation allemande. Telle que la vit Mylène, une petite actrice, sans cachets, qui a dû accepter, pour vivre, d’être la secrétaire particulière/nounou et grande amie de Stella. Mais soumise à ses caprices, elle est aussi devenue son souffre-douleur. Abonnée aux seconds rôles, et amère de n’avoir pas eu la carrière qu’elle aurait bien méritée, elle, la fille de concierge…

Partagée entre l’admiration, l’amour persistant malgré tout, sous un vieux fond de haine et de jalousie pour sa copine qui a, elle, admirablement réussi… On lui propose d’écrire ses Mémoires contre une belle somme: “J’ai rigolé. Quels Mémoires ? Les Mémoires d’une ombre ? Parce que c’est ce que je suis : une ombre. L’ombre de Stella.  (…)  J’ai essayé de le calmer : « Mais je ne sais pas écrire!» Alors, lui: «Justement. Faut surtout pas que ce soit écrit. Vous parlez dans le magnétophone. Vous racontez tout ce qui vous passe par la tête, au fur et à mesure que les souvenirs vous reviennent… vous me donnez les cassettes, et vous ne vous occupez plus de rien !”

En une heure quinze, Denis d’Arcangelo, le créateur travesti de Madame Raymonde, est ici Mylène, une dame en tailleur-pantalon et talons hauts noirs, d’un certain âge mais très classe, qui raconte cette époque. Médusant de vérité-diction et gestuelle impeccables-il  nous dit, entre deux verres de champagne, ce que fut la vie de Stella et la sienne: l’avant-guerre, la déroute des années 44 (mais pas pour  la vedette qui n’a pas craint les petites compromissions avec l’Occupant!) jusqu’à la Libération où elle fut dénoncée par …On vous laisse deviner.

Vie souvent luxueuse avec chez Maxim’s et autres boîtes branchées de l’époque que fréquentaient aussi de jeunes et sympathiques officiers allemands. Elle tourne Typhon à Macao, joue Phèdre… Bref, elle ne souffre pas trop des restrictions qui accablaient les Français (pénurie de tout: vêtements, nourriture, tickets de rationnement obligatoires pour aliments souvent douteux, voire trafiqués, etc.). C’est une époque que le jeune Pierre Barillet a bien connue: celle aussi d’actrices célèbres et aujourd’hui oubliées comme Marie Bell, Alice Cocéa, Jany Holt… dont il s’est sans doute inspirées, bref, toute une époque dans une France bouleversée, sans repères, dont il parle aussi dans Quatre années sans relâche.

Loin des intrigues bien ficelées mais parfois faciles, et des mots d’auteur qui caractérisent les pièces citées plus haut, il y a dans ce récit souvent cruel, quelque chose de juste et vrai qui touche le public, curieux de connaître ces années d’avant, et pendant, la guerre (voir le succès populaire de La Bicyclette bleue de Régine Desforges).
Et pour une fois, pas mal de jeunes gens dans la salle! Très attentifs à cette histoire et qui découvrent ce que leurs grands-parents ont dû subir: vies dures dans les villes, voire atroces pour beaucoup, étoile jaune pour les Juifs, exactions de la Gestapo, règlements de compte et  dénonciations, familles dispersées lors de la débâcle, maris « disparus » en Allemagne, bombardements, alertes et descentes rapides dans les caves, mais passionnantes et souvent plus compliquées que celle qu’a pu délivrer jusqu’ici l’Histoire officielle.

Ici cette sorte de fresque du milieu théâtral et artistique qui touche à l’intime comme au collectif, au tragique comme à la comédie, est finement dirigée et avec une grande intelligence scénique par Thierry Harcourt qui va à l’essentiel. Un plateau nu avec des pendrillons noirs, un bizarre pupitre-magnétophone (pas très crédible mais bon!), un fauteuil tournant et une petite table pour  la bouteille de champagne et une flûte à portée de main. C’est tout…

On a souvent usé et abusé des monologues ces derniers temps, mais celui-ci, écrit avec soin par Pierre Barillet, est bien mis en scène par Thierry Harcourt, même si il aurait pu faire l’économie d’une dizaine de minutes. Et Denis d’Arcangelo mène seul le bal, sans vidéos, sans voix amplifiée! Et pendant soixante-quinze minutes. Chapeau! Cette belle performance d’acteur mérite vraiment le détour.

Philippe du Vignal


Théâtre du Rond-Point, 2bis avenue Franklin Roosevelt, Paris VIIIème, jusqu’au 11 juin.

A lire: le très bon livre d’Alain Riding sur cette douloureuse époque: Et la fête continue, aux éditions Flammarion.

 

 


Archive pour 20 mai, 2017

L’ombre de Stella de Pierre Barillet

 

L’ombre de Stella de Pierre Barillet, mise en scène de Thierry Harcourt

 

(C)Giovanni Cittadini Cesi

(C)Giovanni Cittadini Cesi

Son nom ne dira sans doute pas grand-chose aux jeunes gens mais Pierre Barillet (93 ans) et  Jean-Pierre Grédy (96 ans) sont les auteurs depuis 1950, de très grand succès avec, toujours pour personnage central, une vedette féminine de théâtre ou de cinéma: Le Don d’Adèle qu’aima beaucoup Louis Aragon! Fleur de Cactus avec Sophie Desmarets d’abord, puis Lauren Bacall, Ingrid Bergman (si, si c’est vrai !), puis récemment Catherine Frot. Jacqueline Maillan créa aussi Lily et Lily, Line Renaud Folle Amanda, une pièce reprise il y a quelque mois et ou encore Catherine Deneuve dans Potiche de François Ozon. Et L’Or et la Paille, intelligemment remis en scène il y a deux ans ce même théâtre par Jeanne Herry (voir Le Théâtre du blog pour ces pièces).

Mais Pierre Barillet a aussi écrit mais seul, deux monologues/portraits intimes de vedettes : l’un imaginaire, celui de Stella Marco,  et l’autre de Nadine Picard, une comédienne que Pierre Barillet avait bien connue. Il dresse ici, en positif comme en négatif, le portrait d’une star dans cette période plus que trouble que fut l’Occupation allemande. Telle que la vit Mylène, une petite actrice, sans cachets, qui a dû accepter, pour vivre, d’être la secrétaire particulière/nounou et grande amie de Stella. Mais soumise à ses caprices, elle est aussi devenue son souffre-douleur. Abonnée aux seconds rôles, et amère de n’avoir pas eu la carrière qu’elle aurait bien méritée, elle, la fille de concierge…

Partagée entre l’admiration, l’amour persistant malgré tout, sous un vieux fond de haine et de jalousie pour sa copine qui a, elle, admirablement réussi… On lui propose d’écrire ses Mémoires contre une belle somme: “J’ai rigolé. Quels Mémoires ? Les Mémoires d’une ombre ? Parce que c’est ce que je suis : une ombre. L’ombre de Stella.  (…)  J’ai essayé de le calmer : « Mais je ne sais pas écrire!» Alors, lui: «Justement. Faut surtout pas que ce soit écrit. Vous parlez dans le magnétophone. Vous racontez tout ce qui vous passe par la tête, au fur et à mesure que les souvenirs vous reviennent… vous me donnez les cassettes, et vous ne vous occupez plus de rien !”

En une heure quinze, Denis d’Arcangelo, le créateur travesti de Madame Raymonde, est ici Mylène, une dame en tailleur-pantalon et talons hauts noirs, d’un certain âge mais très classe, qui raconte cette époque. Médusant de vérité-diction et gestuelle impeccables-il  nous dit, entre deux verres de champagne, ce que fut la vie de Stella et la sienne: l’avant-guerre, la déroute des années 44 (mais pas pour  la vedette qui n’a pas craint les petites compromissions avec l’Occupant!) jusqu’à la Libération où elle fut dénoncée par …On vous laisse deviner.

Vie souvent luxueuse avec chez Maxim’s et autres boîtes branchées de l’époque que fréquentaient aussi de jeunes et sympathiques officiers allemands. Elle tourne Typhon à Macao, joue Phèdre… Bref, elle ne souffre pas trop des restrictions qui accablaient les Français (pénurie de tout: vêtements, nourriture, tickets de rationnement obligatoires pour aliments souvent douteux, voire trafiqués, etc.). C’est une époque que le jeune Pierre Barillet a bien connue: celle aussi d’actrices célèbres et aujourd’hui oubliées comme Marie Bell, Alice Cocéa, Jany Holt… dont il s’est sans doute inspirées, bref, toute une époque dans une France bouleversée, sans repères, dont il parle aussi dans Quatre années sans relâche.

Loin des intrigues bien ficelées mais parfois faciles, et des mots d’auteur qui caractérisent les pièces citées plus haut, il y a dans ce récit souvent cruel, quelque chose de juste et vrai qui touche le public, curieux de connaître ces années d’avant, et pendant, la guerre (voir le succès populaire de La Bicyclette bleue de Régine Desforges).
Et pour une fois, pas mal de jeunes gens dans la salle! Très attentifs à cette histoire et qui découvrent ce que leurs grands-parents ont dû subir: vies dures dans les villes, voire atroces pour beaucoup, étoile jaune pour les Juifs, exactions de la Gestapo, règlements de compte et  dénonciations, familles dispersées lors de la débâcle, maris « disparus » en Allemagne, bombardements, alertes et descentes rapides dans les caves, mais passionnantes et souvent plus compliquées que celle qu’a pu délivrer jusqu’ici l’Histoire officielle.

Ici cette sorte de fresque du milieu théâtral et artistique qui touche à l’intime comme au collectif, au tragique comme à la comédie, est finement dirigée et avec une grande intelligence scénique par Thierry Harcourt qui va à l’essentiel. Un plateau nu avec des pendrillons noirs, un bizarre pupitre-magnétophone (pas très crédible mais bon!), un fauteuil tournant et une petite table pour  la bouteille de champagne et une flûte à portée de main. C’est tout…

On a souvent usé et abusé des monologues ces derniers temps, mais celui-ci, écrit avec soin par Pierre Barillet, est bien mis en scène par Thierry Harcourt, même si il aurait pu faire l’économie d’une dizaine de minutes. Et Denis d’Arcangelo mène seul le bal, sans vidéos, sans voix amplifiée! Et pendant soixante-quinze minutes. Chapeau! Cette belle performance d’acteur mérite vraiment le détour.

Philippe du Vignal


Théâtre du Rond-Point, 2bis avenue Franklin Roosevelt, Paris VIIIème, jusqu’au 11 juin.

A lire: le très bon livre d’Alain Riding sur cette douloureuse époque: Et la fête continue, aux éditions Flammarion.

 

 

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