Petite sélection pour le festival off d’Avignon

Petite sélection pour le festival off d’Avignon

 

indexDe nombreux lecteurs nous demandent ce qu’il faut voir dans ce festival parallèle au in, qui, depuis quelques années, a grimpé en flèche et accueille des spectacles, plus ou moins importants en nombre d’acteurs, mais souvent d’un très bon niveau. Des régions comme,entre autres, les extra-marines à la Chapelle du Verbe Incarné, ou des pays comme la Belgique au Théâtre des Doms. Elle ont maintenant leur site à Avignon, comme entre autres, la Caserne des Pompiers, qu’investit la région Champagne-Ardennes depuis presque vingt ans  qui loue aussi  sept autres lieux pour accueillir les compagnies qu’elles subventionnent… Le off, avec un épais catalogue remarquablement précis, est devenue une grosse machine… qui fait aussi le bonheur financier de nombreux propriétaires de petites salles…

Des théâtres privés se sont aussi offert une sorte de succursale d’été comme le Théâtre de Belleville au Gilgamesh en plein centre d’Avignon. Et un Théâtre comme le Golovine fonctionne maintenant toute l’année. Bref, le paysage du off a beaucoup changé depuis vingt ans, et n’a plus rien à voir avec celui des années 70, où il y avait seulement quelques spectacles, notamment au Théâtre du Chêne noir dirigé déjà par Gérard Gelas ou celui de la place des Carmes avec à sa tête, le bon poète qu’était André Benedetto.

Et il y a aura, cette année comme les précédentes, plus de 1.300  spectacles! (avec beaucoup de solos et de duos) de théâtre, marionnettes mais aussi de danse, magie, cirque, etc. Ce que l’on pourrait appeler le in du off, attire donc à de prix très abordables dans des théâtres bien équipés et climatisés, un très grand nombre de spectateurs, souvent assez jeunes, et loin de tout élitisme, ce que n’a pas toujours réussi à faire le in où les places restent d’un prix élevé… comme l’âge du public.

Voici donc des spectacles du off que les neuf critiques du Théâtre du blog qui assureront une permanence au Festival du début jusqu’à la fin, peuvent vous recommander (voir Le Théâtre du Blog ) mais nous publierons  aussi chaque jour, dans cette même rubrique, à mesure que nous les verrons, une sélection du off, de façon à ce que vous n’attendiez pas que l’article sorte.

 

 -Histoire d’une femme de Pierre Notte avec Muriel Gaudin, au Théâtre des Trois Soleils.

-Maintenant que je sais, texte et mise en scène d’Olivier Letellier, à la Maison du Théâtre pour enfants.

-Flammes, texte et mise en scène d’Ahmed Madani, au Théâtre des Halles.

-La Vie trépidante de Laura Wilson de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Jean Boillot au 11 Belleville, Gilgamesh Théâtre.

 -Oncle Vania d’Anton Tchekhov, mise en scène de Philippe Nicaud, au Théâtre de Corps-Saints.

-Le Roman  de Monsieur Molière  d’après Mikaïl Boulgakov, Molière et Lully, mise en scène de Ronan Rivière, Petit Louvre.

-La Baie des Anges de Serge Valetti, au 11 Belleville, Gilgamesh Théâtre.

-Micro-crédit, texte et mise en scène de Pauline Jambet, Arthéphile rue du Bourg-Neuf.

-Séisme de Duncan Macmillan, mise en scène d’Arnaud Anckaert, Arthéphile, rue du Bourg-Neuf.

-Candide. Qu’allons-nous devenir par le Théâtre à Cru. La Manufacture 2a rue des Ecoles. -De si tendres Liens, de Loleh Bellon, mise en scène Laurence Renn-Penel, Petit Louvre.

-Une aventure théâtrale, trente ans de décentralisation, un film documentaire de Daniel Cling. Cinéma Utopia, Avignon ATTENTION : seulement le mardi 18 juillet à 11h.

-Le voyage de Dranreb Cholb, texte et mise en scène de Bernard Bloch, Théâtre du Cabestan, 04 94 86 11 74.

-Néant, une performance-solo de Dave Saint-Pierre, Théâtre de l’Oulle 19 place Crillon, Avignon.

-Plus léger que l’air de Frederico Jeammaire, Le Petit Louvre, 23 rue Saint-Agricol, Avignon.

-Le Cercle des Utopistes anonymes d’Eugène Durif, mise en scène de Jean-Louis Hourdin, Maison de la Poésie

 

Philippe du Vignal et l’équipe du Théâtre du Blog

 

 


Archive pour juin, 2017

Le vieux Locataire d’après Le Nouveau locataire d’Eugène Ionesco

Le vieux Locataire d’après Le nouveau Locataire d’Eugène Ionesco, adaptation et mise en scène de Cesare Lievi

 

©Anna Bausch

©Anna Bausch

Le spectacle est celui de la troisième année de l’Accademia Teatro Dimitri, conservatoire supérieur professionnel, située près de Locarno en Suisse italophone. Avec un cursus spécialisé et très reconnu dans le théâtre du corps.
Cesar Lievi a mis en scène une adaptation d’une pièce peu connue (1952) qui fait partie de la première période d’Eugène Ionesco (1909-1994):  celle de La Cantatrice chauve, de La Leçon, des Chaises, de Victimes du devoir mais aussi d’Amédée  et de Jacques ou la Soumission. Sur un thème proche de ces pièces, celui de la vieillesse et de la solitude : un locataire, assez âgé, habite un petit appartement, complètement isolé, incapable de s’adapter. « Inspiré, dit Cesare Lievi,  de l’univers métaphorique d’Eugène Ionesco et de ses pièces satiriques, philosophiques et clownesques, le spectacle évoque la culture européenne vieillissante, son incapacité à nouer le dialogue avec les nouvelles générations et à jouer son rôle de guide et d’inspiration qu’elle avait par le passé. »

Cesare Lievi, metteur en scène italien a fondé avec son frère Daniele le Teatro dell’Acqua dans les années 1980. Il est surtout connu pour avoir créé de grands opéras à Vienne, Hambourg, Berlin, Bâle… De 1996 à 2010, il a dirigé le Teatro Stabile di Brescia. Puis a été directeur général et artistique du Teatro Nuovo Giovanni à Udine (Italie). Et il a dirigé le travail final des élèves de troisième année de cette Accademia, avec une grande précision et un rare sens du pictural. Pas loin de François Marthaler avec un même sens de la dérision…
Imaginez-scénographie de Christoph Siegenthaler, Ricki Maggi et Carmelo Mulé-une pièce avec, sur chaque côté, une porte et au fond, une fenêtre sans vitres donnant sur un beau ciel bleu aux cumulus blancs. Il y ainsi une référence évidente à la peinture de René magritte mais aussi à la performance (le metteur en scène en avait créé à la Biennale de Venise autrefois) une jeune femme passe l’aspirateur à plusieurs reprises, même quand il n’est pas branché… Le spectacle tout entier est drôle, souvent plein d’espiègleries, avec une impeccable direction d’acteurs qui font un travail gestuel d’une rare élégance. Quelle beauté scénique !

 Le personnage principal n’est pas un vieux locataire mais un grand jeune homme en complet et chapeau melon noirs qui sait vite s’imposer. Mais avec tous ses camarades qui sont aussi très bien, ils réussissent tous (Mariyam Al-Baghdadi, Héloïse Dell’Ava, Vincent Gisi, Hannes Langanky, Alvise Lindenberger, Clarissa Matter, Faustine Moret, Michele Rezzonico, Olivia Ronzani, Leonti Usolzew) à imposer non un travail d’atelier mais un vrai et beau spectacle.

Malheureusement, nous n’avons pas pu savourer le texte inspiré de celui d’Eugène Ionesco mais en italien sans surtitrage avec quelques rares passages en français et en allemand ! Dommage ! On ne sait pas ce que deviendront ces jeunes gens mais ils auront en tout cas prouvé qu’ils avaient tous un professionnalisme évident.

 Philippe du Vignal

Spectacle vu au Théâtre de l’Aquarium le 29 juin, Cartoucherie de Vincennes.
Et ce vendredi 30 juin à 19h samedi 1er juillet à 20h, et dimanche 2 juillet à 16h.

 

Femme sans nom, d’après Des Couteaux dans les poules

Femme sans nom, d’après Des Couteaux dans les poules de David Harower, traduction de Jérôme Hankins, mise en scène de Netty Radvanyi

© Milan Szypura

© Milan Szypura

 On avait pu voir cette pièce au Théâtre des Amandiers, à Nanterre en 2000, mise en scène par Claude Régy : magie du conte à l’état pur, c’est-à-dire lesté par des acteurs comme Yann Boudaud, Jean-Quentin Châtelain, Valérie Dréville, de tout son poids de réel. David Harower, dramaturge anglais né en 1966, a écrit une pièce devenue un classique et jouée dans toute l’Europe, et à contre-courant des modes.
Trois personnages et un cheval suffisent pour poser la question : nous sommes des êtres de langage, pouvons-nous donc vivre sans nommer les choses ? Donc, il était une fois la jeune femme d’un laboureur dit Petit-Cheval William, et  un meunier. Un jour, parce qu’il a mieux à faire, parce que la jument va accoucher, le mari envoie sa femme chez le meunier. Un homme dangereux, mal famé, peut-être sorcier : elle a peur de lui. Et puis, de moins en moins : il n’a pas les mains dans la terre, et lui apprend les mots, les livres et plus tard, la ville. C’est tout simple : elle apprend avec lui bien autre chose que l’adultère : elle trouve son autonomie dans un monde qui s’agrandit.

Netty Radvanyi n’a pas une autre place que celle qu’elle se donne : acrobate, comédienne, mais aussi réalisatrice diplômée du Fresnois, à Tourcoing, elle a pratiqué la marionnette et les arts du cirque. Avec le collectif Z machine, elle intègre au spectacle la vidéo, la BD, la musique, mais a un souci assez puritain de leur pertinence : de toutes ces contributions au spectacle, elle ôte ce qui pourrait être décoratif ou légèrement pathétique.

Une belle gravité qui s’impose au travail de tous. Et pour cause, en jouant sur les mots : la pièce, elle même réduite “à l’os », est ici jouée par des acrobates, avec gravité. C’est aussi la posture du cheval Arto, dans son silence ; il n’en pense pas moins, à voir son regard et sa démarche contrôlée. Tout cela n’exclut pas l’humour, par moments, dans la joyeuse découverte des choses.

L’acrobatie crée un langage puissant, de la convulsion de ce qui cherche à naître, à la sidération sous le poids des choses qui n’ont pas encore de mots. Équilibre et déséquilibre, la rigueur du travail des corps donne à Sylvain Décure, Arthur Sidoroff et Julie Barès, une concentration rare, sans fioritures, en accord parfait avec la pièce. D’une maison-minimale-à l’autre, de l’écurie à la balance du meunier, le cheminement de la jeune femme entraîne librement le public. On se sent chez soi dans ce monde taiseux, intense, et d’une belle probité.

Christine Friedel

L’Échangeur à Bagnolet jusqu’au 3 juillet. T. : 01 43 62 71 20
Festival Éclats du Rue à Caen,  Eglise Saint-Nicolas, les 27 et 28 juillet à 22h.

 

La Vie trépidante de Laura Wilson de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Jean Boillot

 

La Vie trépidante de Laura Wilson de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Jean Boillot

 

 

Pequin

©Arthur Pequin

La pièce pour trois acteurs, un musicien et un chœur, dont nous avions suivi la première étape de travail au Nest de Thionville(voir Le Théâtre du Blog) vient d’être créée, avant sa programmation en Avignon. Un histoire malheureusement des plus banales, celle dans un grande ville, en France ou quelque part en Europe, de Laura Wilson, une jeune femme, qui vient d’être licenciée. Et que l’on va voir dégringoler dans la pauvreté, la solitude et l’alcoolisme.

Elle gagnera juste de quoi survivre dans un petit studio mais perdra la garde de son petit garçon, suite à un divorce obtenu par son mari.«Ecoute, je dois te parler, je suis désolé, ce que j’ai à dire est difficile. Dit le mari à Laura Wilson. Voilà, j’ai réfléchi, tu es instable, immature, peu crédible, souvent en grand désordre émotionnel, enfin, je comprends maintenant que tu n’es pas une femme pour moi ; ne revenons pas sur ton licenciement. Si c’est pour faute grave, tu aurais mieux fait de me le dire. (…)Tu te rends compte, cet abruti, il dit que je suis instable, immature, peu crédible, souvent en grand désordre émotionnel » !

Mais il y a toujours chez cette femme issue d’un milieu populaire et qui n’a guère fait d’études, sinon une part d’optimisme du moins une volonté de se battre envers et contre tout, malgré les injustices dont elle s’estime être victime. Et elle n’hésitera pas à donner une paire de baffes à son ex-patron…
Elle essaye aussi en vain de récupérer la garde de son petit Mika, de trouver un boulot, et un amoureux, bref de sauver son individualité et de survivre envers et contre tout dans une société où règne l’indifférence, voire le cynisme et où elle n’a aucune place, comme on le lui fait si bien sentir. Avec sa copine Véro chez qui elle a logé un moment, elle a donc  tendance à se réfugier dans l’imaginaire quelle que soit sa qualité, même quand il s’agit de séries télé, de chansons…

Laura Wilson a réussi à trouver un petit studio mais Mika trouve que c’est trop petit et préfère nettement vivre chez son père. Bref, rien ne lui sera épargné à dans cette descente aux enfers qui correspond à une formidable découverte… celle du célèbre tableau de Brueghel La Chute de anges rebelles. Où elle s’amuse comme une folle de voir que le peintre a mis en scène un homme en train de péter…

Bientôt elle va rencontrer Julien, un riche archéologue, mais bien entendu, ce genre d’histoire d’amour, et elle en a sans doute conscience, ne va pas durer.
L’auteur a su éviter le piège d’un écriture linéaire et misérabiliste  et a construit sa pièce/portait de Laura, avec des moments à la fois dramatiques comme cette belle scène de rupture : et musicaux ! le compositeur-interprète Hervé Rigaud est sur scène à la guitare électrique. «Chaque création, dit Jean Boillot, est pour moi l’occasion de travailler avec un compositeur pour approfondir le dialogue entre théâtre et musique. Dans son écriture, Jean-Marie Piemme a laissé une grande place au sonore : présences d’instruments de musique, chants nombreuses didascalies sonores ». De son côté, l’auteur nous a dit vouloir livrer un texte et laisse carte blanche à Jean Boillot pour ce qui concerne lechoix de la distribution, la musique, la scénographie, etc.

Le metteur en scène a choisi pour incarner cette Laura Wilson, Isabelle Ronayette qui a déjà travaillé avec lui à plusieurs reprises le fait avec une grande finesse, sans jamais tomber dans la caricature de la jeune femme malheureuse.  Philippe Lardaud et Régis Laroche, parfois aussi narrateurs, qui jouent avec une exigence orale et gestuelle remarquables, la vingtaine d’autres personnages.

Et une des grandes qualités de ce spectacle est l’unité entre le texte tout en discontinu, l’histoire de Laura, le jeu parfois grossi, comme distancié grâce à l’image en très gros plan du visage d’Isabelle Ronayette, et la scénographie. Une bonne idée que cette transmission un peu violente et foutraque, loin des vidéos souvent aussi léchées qu’inutiles que l’on voit souvent. Autre bonne idée : un grand espace vide conçu par Laurence Villerot, avec au fond, une penderie pour les différents costumes, une grande table ovale de réunion, quelques fauteuils  contemporains à roulettes, et pour le côté intimité du studio de Laura une grosse masse noire et molle façon canapé/cocon où elle va se lover de temps à autre et recevoir ses amoureux.

Au chapitre des réserves, un texte qui, malgré la qualité de sa langue, aurait, sur la fin, tendance à patiner. Mais bon, après cette première à Thionville,  les choses à Avignon, se mettront en place.
En tout cas, un spectacle intelligent (cela fait toujours du bien par où cela passe comme dit le vieux proverbe  auvergnat), loin d’être consensuel dans sa forme, à l’opposé bien souvent de ceux du off, et qui demande au public une certaine collaboration. Et auquel on ne peut être indifférent.

Philippe du Vignal

Spectacle vu à Thionville le 28 juin.
Festival d’Avignon : Théâtre Le 11- Gilgamesh Belleville, du 6 au 28 juillet à 15h 40.
Et au Nest de Thionville du 11 au 18 octobre.

 

 

 

Les Intrépides

 

Les Intrépides textes de Céline Delbecq, Emma la Clown, Penda Diouf, Julie Gilbert, Camille Laurens et Sandie Masson, mise en espace de Catherine Schaub

AFFICHE 40x60 Six femmes ont répondu à la commande d’écriture, passée pour cette troisième édition des Intrépides. Une initiative de la S.A.C.D. pour mettre en avant la disparité criante entre hommes et femmes dans le domaine de la culture. Du côté du spectacle vivant, le bilan laisse en effet encore à désirer, à en croire la brochure Où sont le femmes ? tout juste parue.

Alors que les étudiantes dans ce domaine représentent 52% des effectifs, les femmes ne sont encore que 12% à la tête des Théâtres nationaux, 18% à celle de  Centres chorégraphiques nationaux et, petit progrès, 28% aux commandes des Scènes Nationales. Pour la réalisation, il y a 27 % de metteuses en scène, 37% de chorégraphes, 21 % d’autrices à se partager le  terrain avec les hommes. Pire, dans le domaine de la musique, on compte seulement 1% de compositrices, 4% de cheffes d’orchestre et 5% de librettistes…

 Pourtant, le talent ne leur manque pas, et on a pu le constater lors de cette soirée placée sous le signe du courage, thème de la commande. Tour à tour, chaque autrice lit sa pièce, soutenue par Emma la clown qui assure les transitions entre les textes, certains très réussis, allant de l’intime au politique, du quotidien au voyage initiatique … 

 J’aurais préféré avoir un flingue, ou comment «la numéro un de la sécurité alimentaire », devenue une lanceuse d’alerte contre les dérives de son entreprise, se retrouve au placard, puis au bord du suicide. Julie Gilbert, dans une lecture très frontale, fait sonner avec rage le «tu» que s’adresse son héroïne à elle-même et aux autres, pour dire comment, d’abord happée par un système, elle a eu le courage de résister… Avec  l’humour en prime.

 Céline Delbecq signe Phare, récit sensible d’une femme victime de violences conjugales, dans l’ambiance maritime d’un phare battu par les vents. Il lui faudra plus de courage pour partir, que pour encaisser les mauvais traitements. Une narration simple, avec une écriture fluide et tourmentée, comme les déferlantes alentour du phare…

 Penda Diouf, elle, entreprend avec Pistes, un voyage en Namibie. Elle opère, dans ce récit, un retour aux sources, une exploration du continent de ses ancêtres, à la découverte des grands espaces du désert. Elle revient aussi sur un génocide oublié, le premier du XX ème siècle: le massacre des Héréros et des Namas, perpétré par l’armée allemande à partir de 1904.

 Pour détendre l’atmosphère, Emma la clown passe au crible la notion de courage : version musclée et guerrière côté homme, version solidarité et générosité envers autrui, côté femme. Tout en se moquant, elle déploie, dans Le Courage, une dialectique malicieuse et diabolique. Les clowns disent souvent la vérité.

 Cette passagère du RER a le «courage de vivre en ayant toujours peur», tel est le lot quotidien des femmes, selon Camille Laurens dans La Scène. Avec une logique imparable, cette pièce impertinente met en scène une voyageuse qui assiste à une dispute sur le quai. Pourquoi n’est-elle pas intervenue ? Par lâcheté ? Mais la violence, on s’y habitue, dit-elle «Nous les femmes on n’est plus à ça près.  (…) Une femme menacée, mais c’est un pléonasme, Monsieur le sociologue»…

Cette soirée, où régnait la bonne humeur, a été suivie d’un débat. Constat : il reste encore beaucoup à faire et, dans le domaine culturel, la parité est loin d’être atteinte. Sauf dans l’audiovisuel, grâce à des mesures volontaristes et contraignantes. Mais elle ne signifie pas pour autant égalité entre hommes et femmes, a souligné la directrice de France-Culture, Sandrine Treiner. 

 

© agence DRC.

© agence DRC.

Quant à l’émergence des talents de la diversité… Il faudra encore déployer beaucoup de courage. Mais, pour paraphraser l’autrice féministe québécoise Anne Dandurand : le courage est un muscle qui se renforce, quand on s’en sert. 

 Mireille Davidovici

Spectacle vu au Théâtre Antoine, 14 boulevard de Strasbourg, Paris Xème, le 26 juin.
Conservatoire d’Avignon le 17 juillet et Théâtre de Poche de Genève, le 17 novembre.

www.ousontlesfemmes.org

www.sacd.fr

Les six pièces sont publiées par L’Avant-Scène Théâtre

 

Le Radeau de la Méduse de Georg Kaiser

©Jean-Louis Fernandez

©Jean-Louis Fernandez

 

 

 

Le Radeau de la Méduse de Georg Kaiser, traduction de l’allemand d’Huguette et René Radrizzani, mise en scène de Thomas Jolly

 

Le spectacle avait séduit, ou pas vraiment, le public du festival d’Avignon 2016 (voir l’article de Mireille Davidovici). Il est présenté à nouveau au Théâtre de l’Odéon.


Deux points de vue différents:

Le Radeau de la Méduse, le fameux tableau romantique de Théodore Géricault (1819), représente les naufragés survivants de cette fameuse frégate sur un radeau. Le dramaturge Georg Kaiser (1878-1945), fut entre les deux guerres,  avec le grand auteur naturaliste Gerhart Hauptmann, le plus joué en Allemagne avec quelque… quarante pièces. Il influencera profondément Ivan Goll, l’auteur de Mathusalem ou l’Eternel bourgeois mais aussi Ernst Toller et Bertolt Brecht.Quand ses livres sont brûlés par les nazis, comme tant d’autres, il s’exile en Suisse où il écrit cette pièce en 1942: il y  interroge une société cruelle,et en quête de bouc-émissaire, à travers des prétextes religieux approximatifs ou superstitieux.

A partir d’une véritable histoire: le torpillage par un sous-marin d’un bateau, des enfants anglais, de neuf à douze ans, après avoir fui les bombardements de Londres, se retrouvent isolés en pleine mer sur un canot. Solidaires, ils se répartissent les tâches et la nourriture mais  découvrent qu’ils sont treize ! soit six filles et sept garçons dont P’tit Renard, un petit roux et silencieux, resté blotti dans une trappe; cela les effraie, le chiffre étant maléfique depuis la Cène! Le garçonnet inoffensif  devient la victime ultime, le traître marqué par le signe du Mal.

Sur le canot, le groupe obéit à un couple de figures rayonnantes, Allan, protège l’enfant et refuse l’hypocrisie et la cruauté du monde, mais Ann, prise de peur, impose son ascendant sur les autres, et condamne P’tit Renard à mort. Les bourreaux se justifient en se prétendant eux-mêmes victimes d’un mauvais sort… A moins que les monstres et les coupables ne soient les passagers décideurs du sort de l’enfant, ils sont d’une certaine façon le miroir de la violence du groupe qui applique à un individu une marque diabolique…

 Thomas Jolly s’est saisi de la parabole pour la jeter avec brio sur la scène, avec le Groupe 42, promotion sortante des  élèves régisseurs, scénographes, acteurs et metteurs en scène  de l’Ecole du Théâtre national de Strasbourg, où  il était artiste associé.

En sept tableaux dans l’effroi obscur, sept journées avant le sauvetage, les passagers de ce canot, à la fois enfants et adultes, jouent ce huis-clos imposé, entre tempêtes, orages et rafales de mer. Et le canot semble glisser sur le plateau, et les rames parfois en action ajoutent de l’ampleur à l’image marine perdue dans l’immensité brumeuse de la nuit océane, avec, au lointain, des nuages blancs

Les âmes terrorisées des corps en alerte sous la menace de l’engloutissement, se lèvent elles aussi, soufflent furieusement, se déchaînent et font rage, sous la protection aléatoire de lampes-tempête. Le tableau scénique fascinant de ce Radeau de la Méduse fait évidemment référence aux populations déplacées pour raisons de guerre, de famine, ou encore pseudo-religieuses, de morale privée.

La communauté des enfants, chœur de prisonniers malgré eux de ce canot, porte les signes extérieurs et sombres d’un expressionnisme éloquent, et les mouvements d’ensemble semblent suivre la houle marine, montant et descendant les vagues. La scène du mariage en particulier est somptueuse, tendue de passion dans l’urgence et la survie. Violence d’un avenir inconnu, connaissance amère de ce que l’on quitte : Thomas Jolly fait résonner, accompagné par une bande-son originale de Clément Mirguet, les questions âcres de notre temps, sous la brume, l’éblouissement des phares d’un hélico tapageur.

Thomas Jolly a bien servi la pièce de Georg Kayser avec une esthétique formelle, et on ressent toute la beauté artisanale des images, grâce aux chants de ces jeunes et bons comédiens,

Véronique Hotte

Notre amie Véronique a raison quand elle parle de la beauté des images; cela Thomas Jolly sait faire, surtout au moment du mariage d’Allan et d’Ann. Et il y a une belle scénographie.
Oui mais la direction d’acteurs est assez faible et sans nuances, et il impose à ces jeunes comédiens une curieuse scansion du texte, ce qui donne surtout au début un côté très artificiel au spectacle. Pourquoi les fait-il si souvent crier? Pourquoi a-t-il recours à ces torrents de fumigènes qu’il fait déverser à jets réguliers? Pourquoi cet univers sonore des plus banals que l’on entend partout depuis une dizaine d’années avec des vibrations de basses, pour dire sans doute l’angoisse générée par cette situation?
En fait tout se passe comme si Thomas Jolly avait voulu d’abord et surtout illustrer un texte qui n’est sans doute pas l’un des meilleurs de Georg Kayser et où il voit beaucoup de thèmes très actuels comme les émigré survivant sur des bateaux pourris.Les intentions de Thomas Jolly étaient sans doute louables au départ mais, désolé, ici on n’est guère ému par cette illustration qui fait souvent penser à une BD, sauf au moment du mariage.

Reste une sorte de spectacle « bien fait » comme on dit, qui semblait plaire au bobos parisiens qui avaient entendu parler de Thomas Jolly et voulaient savoir à quoi cela ressemblait. Ce Radeau de la Méduse a quelque chose d’un peu sec et démonstratif, où il a pu employer toute la promotion 42 de l’Ecole du T.N.S. (jeu, scéno, costumes régie, etc.). De ce côté-là, le contrat est rempli.
Mais cela reste apparenté à un travail dont la mise en scène reste approximative; pour nous, en tout cas, le compte n’y est pas tout à fait. Reste la très belle image du petit garçon installé à l’avant du canot de sauvetage…

Philippe du Vignal

 Ateliers Berthier/Odéon-Théâtre de l’Europe, jusqu’au 30 juin. T : 01 44 85 40 40.

 La pièce a été publiée aux Editions Fourbis, 1997

 

 

 

Le Lac de Pascal Rambert

 

ESAD

© Miliana Bidault

Le Lac, texte de Pascal Rambert, mise en scène de Marie-Sophie Ferdane

C’est à l’origine, une commande faite par l’Ecole de la Manufacture de Lausanne donc une pièce sur-mesure qui avait été jouée il y a deux ans dans ce même Théâtre de l’Aquarium (voir Le Théâtre du Blog). Soit des monologues avec des personnages qui portent le même prénom que celui des onze jeunes acteurs du Studio d’Asnières. Comme dans La Répétition  qui avait suivi son fameuse et très belle pièce Clôture de l’amour.

Ici, ils s’appellent Tom, Juliette, Maika, Chloé…  et vont pendant presque deux heures répondre à cette proposition théâtrale. Autour d’un seul thème, l’absence définitive, insupportable de leur ami Thibaut dont a retrouvé le corps dans le lac. «Une histoire où la langue, dit Pascal Rambert,  est le premier sujet, une histoire de langue mettant en ligne seize corps moins un face à la mort, au sexe et au crime. Et il ne craint pas de convoquer l’horreur absolue: « Le corps a été découpé d’un côté il y a la bouche à côté les bras ont été rangés à côté des jambes qui ont été ficelées on a enlevé le sexe et on l’a rangé à côté à droite il y a un Opinel à gauche il y a un Opinel il y a des traces d’hommes nus qui ont froissé les branches jeunes il y a des traces de filles nues qui se sont roulées dans les herbes hautes et qui ont fait l’amour dans les herbes hautes il y a des marques de doigts et d’ongles enfoncés dans la terre quand ça jouissait il y des traces de l’amour partout. (…) ce soir je cède avait dit la fille qui s’était approchée de Thibault ce soir je lui cède le corps de Thibault j’en ai envie la fille avait pensé quand la journée avait commencée ce soir je cède à Thibault ce soir je prends le sexe de Thibault en moi sous les feuillages ce soir avant il y a la journée alors on apportera des canettes et on attendra au soleil le corps de Thibault ».

Pas de ponctuation dans ces monologues : c’est aux jeunes comédiens de trouver la bonne respiration, le bon rythme de ce texte à la fois dense et riche, souvent hautement poétique et sous tension, où fleurissent les répétitions, et où l’auteur  ne cesse de se demander comment on peut encore faire du théâtre en 2017 ? Il y a aussi, si on a bien compris, un certain mépris de la société de consommation occidentale, mais bon, de ce côté-là, on a déjà beaucoup donné depuis mai 68…

La direction d’acteurs de Marie-José Ferdane, très précise, très rigoureuse pour les monologues face au groupe des dix autres, met bien en valeur ces jeunes gens. C’est déjà cela…Côté mise en scène, on ne sait pas trop si on assiste à un vrai spectacle ou à un travail d’atelier (mais bon c’est une peu la loi du genre, avec ce que cela suppose de codes admis). Et Marie-José Ferdane n’évite pas toujours ce que l’on voit un peu partout: récit face public pendant de longues, trop longues minutes à la Stanislas Nordey, éclairage crépusculaire sur un grand plateau nu avec projos rasants latéraux, et diction parfois assez monotone, costumes du quotidien sans aucune recherche assez laids. Et, dans la chaleur caniculaire, on a du mal à garder la même attention durant ces presque deux heures, même si le texte a été  et heureusement raboté.

Les jeunes comédiens en formation en alternance (cours et pratique), ont tous une diction irréprochable et une bonne gestuelle mais les filles ont elle une vraie présence et comme d’habitude, côté interprétation, s’en sortent mieux que les garçons:  ils font le boulot mais ne semblent pas toujours vraiment à l’aise. Mais il y a  dans ce Lac quelques beaux moments dont, avant un genre de pause, un sacré beau monologue, très poétique, joué, si on ne se trompe pas, par Pauline Huriet.

François Rancillac, le directeur du Théâtre de l’Aquarium que le Ministère de la Culture, spécialiste des coups tordus avait voulu virer mais qui devant les protestations avait reculé, salue cette huitième édition du festival des Ecoles. C’est, dit-il, avec un beau coup de projecteur sur la transmission de l’art théâtral. Avis aux apprentis comédiens s’ils veulent voir à quoi ressemble l’aventure que reste toujours une création scénique avec de jeunes interprètes: on y apprend beaucoup.

Philippe du Vignal

Le Lac s’est joué du 22 au 25 juin; le Festival des écoles se poursuit jusqu’au 30 juin, au Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes (entrée gratuite).
A noter, entre autres, Le Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare par le Théâtre-Ecole Kokilampoe de Saint-Laurent du Maroni.


 

Nederlands Dans Theater 1, chorégraphies de Sol Leon, Paul Lightfoot et Crystal Pite

 

Nederlands Dans Theater 1, chorégraphies de Sol Leon, Paul Lightfoot et Crystal Pite

(C)Jean Couturier

(C)Jean Couturier

 Le NDT 1 créée en 1959 et l’une des compagnies internationales de danse contemporaine les plus connues au monde compte vingt-huit danseurs, répartis en un NDT 2 réservé aux jeunes talents et NDT 1, composé d’artistes plus expérimentés. Jiri Kylian a marqué la troupe de son empreinte pendant les années 80 et 90 , et Sol Leon et Paul Lightfoot depuis 2011.

 Les trois pièces présentées ici sont d’une remarquable qualité technique, avec des danseurs que tout chorégraphe rêverait d’avoir : justesse et précision gestuelle, intensité et rigueur des postures. Dans  Safe as Houses (trente trois minutes) les onze interprètes tournent sur une musique de Jean-Sébastien Bach, dans le sens des aiguilles d’une montre, autour d’un mur blanc  où leur sont ménagées des entrées et sorties régulières.

 Paul Lightfoot et Sol Leon travaillent en toute complicité : «Bien souvent, dit Paul Lightfoot, nous sommes seuls au studio, chacun dans une salle, et, à la fin de la journée, nous nous retrouvons pour montrer ce qu’on a fait (…). Je pense que la beauté du travail des artistes du NDT c’est qu’ils peuvent intégrer cela, pour en produire un matériau commun avec lequel on peut tous travailler.» 

 Avec In the Event, une pièce de vingt-trois minutes, Crystal Pite développe un vocabulaire aisément reconnaissable. Chorégraphe associée au NDT, elle vient de recevoir  en France le prix de la personnalité chorégraphique 2017 de l’Association de la critique (voir le Théâtre du Blog). Huit danseurs en noir, se déplacent par vagues reliées les unes aux autres. Les mains se touchent, les corps se chevauchent, et les silhouettes se déforment quand elles passent en ombres chinoises derrière un rideau de scène en papier kraft.

Contrastant avec cette fluidité parfaite, le tonnerre gronde sur la musique d’Owen Belton, et des éclairs fusent au fond du plateau. Des couples essayent de se former, immédiatement séparés par cette déferlante humaine, pareille à un tsunami, et un corps parfois reste au sol… Ces mouvements rappellent ceux de The Seasons’Canon, présenté à l’Opéra de Paris, à l’automne dernier.

Enfin Stop-Motion nous offre trente-quatre minutes d’émotion sur des extraits d’une musique de Max Richter. La passion-on s’aime mais on se déchire-anime ces duos à l’intense beauté. Les costumes d’une grande fluidité de Joke Visser et Hermien Hollander, qui seront peu à peu maculés par la farine répandue au sol, nous transportent au temps de Casanova. Dans la pénombre, les danseurs, qui ont tous une belle présence, ne forment plus qu’un ensemble mouvant, et nous avons beaucoup de peine à nous en séparer : un moment artistique très fort…

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot, place du Trocadéro Paris XVI ème jusqu’au 30 juin.
www.theatre-chaillot.fr

                  

4 heures du matin, adaptation du roman d’Ernest J. Gaines et mise en scène d’Hassane Kouyaté

 

4 heures du matin, adaptation du roman d’Ernest J. Gaines et mise en scène d’Hassane Kouyaté

 a419e9_00422a6f675c4a13ae4ee84430b4c94bCet écrivain afro-américain de Louisiane (84 ans), a obtenu le le Prix Pulitzer. Son roman publié en 1993, Dites-lui que je suis un homme (A Lesson Before Dying), a remporté le National Boook Critics Award. Et cette adaptation de 4 heures du matin, paru en 2002,  a été créée à Tropiques Atrium/Scène nationale de Fort-de-France) que dirige Hassane Kouyaté. Cette saison, deux de ses spectacles ont été programmés au Tarmac : Le But de Roberto Carlos, une réflexion sur la migration avec un acteur, un chanteur et un musicien. Et Quatre heures du matin, avec Ruddy Syllaire, d’origine haïtienne  et établi depuis  longtemps en Martinique qui a interprété Othello à Montréal, mise en scène de Denis Marleau; il joue ici  le rôle d’un  jeune migrant. Abdon Fortuné Koumbha, lui d’origine congolaise, incarne  Lewis, un jeune noir qui se bat contre le racisme américain.

Hassane Kouyaté, passionné par la direction d’acteurs, a voulu cerner les bouleversements existentiels du roman d’Ernest J. Gaines,  en faisant adopter aux acteurs un jeu néo-réaliste et une gestuelle gracieuse et légère frôlant parfois la danse. Une contradiction apparente mais le spectacle a quelque chose de fascinant, et est proche des techniques du conte, privilégiées par Hassane Kouyaté et Fortuné Koumbha. Passer d’un texte en prose destiné à  la lecture, à une œuvre scénique,  reste  un défi : le  lecteur solitaire a en effet le temps pour réfléchir aux idées et apprécier l’écriture d’une pièce alors que le public est, lui, face à un comédien évoluant dans l’espace aux rythmes de son corps, sous des éclairages et avec un accompagnement sonore qui donnent  parfois la chair de poule.

Dans  Quatre heures du matin, il y a une étroite  collaboration entre un metteur en scène  d’une grande sensibilité et un acteur qui est aussi  conteur/narrateur, à partir d’extraits de ce texte d’une grande pureté, et dans un espace de jeu heureusement dépouillé. Cette mise en scène est aussi un  hommage à l’oralité,  avec la mise en valeur du corps d’un performeur énergique qui a souvent recours aux pratiques extra-linguistiques du conteur.
Hassane Kouyaté s’est inspiré de la poétique corporelle d’Elie Pennont  et fait montrer ce qu’il veut nommer, à la manière  de ce metteur en scène qui nous avait révélé ces techniques du conte avec Un Ladja de paroles, créé en Martinique en 1993. Elie Pennont a dominé la scène martiniquaise quand il dirigeait le Théâtre de la Soif nouvelle, dans les années 1990, avant l’arrivée de son successeur,  Michèle Césaire.

Avec cette adaptation de Quatre heures du matin, Hassane Kouyaté modernise la technique du conte et nous offre un portrait de la société américaine actuelle, en mettant en scène des situations de pouvoir, ici vécues par toutes ces voix issues d’un seul acteur.  Dans un contexte impitoyable, baigné dans un jazzy blues rappelant la sensualité douce de Billie Holiday. Mais le spectacle glisse  vite vers un dénouement avec des hurlements de douleur, et évoque les souffrances de cette artiste iconique. La puissance dramatique de la musique et des chants du groupe belge Dez Mona, est telle  que nous sentons que toute une partie de la société américaine  a été bouleversée…

  Le thème? Lewis avait attaqué un homme dans un bar. Mort accidentelle ou intentionnelle?  Rien n’est certain mais le jeune homme amené  au poste, se  retrouve  devant deux policiers : T.J. le boss, cynique et cruel,  et Paul, gentil mais  écrasé  par son supérieur. Lewis comprend vite qu’il est pris dans un  piège raciste dont il ne pourra plus sortir. Dans un télescopage du  passé et du présent, un peu  comme dans un conte, le spectacle nous projette dans un univers presque magique, quand le narrateur  explique  les événements  qui l’ont  conduit au  commissariat  puis au pénitencier.

Le voilà  vite pris dans un nouveau microcosme carcéral, peuplé de victimes à la voix désespérée. Le jeu insensé des blancs qui mettent en prison des noirs, leur donne en fait conscience de leur propre existence ! L’acteur mime un certain Mumford Basile, un gros métis,  agressif  et coléreux, habitué du système judiciaire  où il a  appris à naviguer entre les écueils séparant les groupes de couleur.  Pris  dans un va-et-vient sauvage et permanent entre arrestation et mise en  liberté, Mumford  Basile  a compris que sa survie dépendait de ce jeu pervers, raison d’être d’une société pourrie mais aussi source d’une  poétique théâtrale qui  mène les personnages  vers l’abîme, parfois même  quand ils en rigolent.  

Le texte marqué par une absence de  transitions temporelles et spatiales, participe d’un  refrain émouvant, dans une forme de continuité étrange. Le prisonnier a un regard rêveur vers le ciel vu par la fenêtre de sa cellule : dans le spectacle, cela revient comme un leitmotiv, un aperçu d’une liberté si désirée mais impossible à  obtenir.

 Il y a ici une merveilleuse calligraphie du corps, comme projeté dans une succession rapide de phrases courtes ; l’acteur tournoie dans une espace baigné d’un éclairage qui arrive, par moments, à transformer toute la salle. L’instabilité du texte, de la musique et de la lumière, reflétés  par  les mouvements de l’acteur, deviennent les signes  d’une oralité vertigineuse qu’Abdon Fortuné Koumbha maîtrise parfaitement. Un moment de théâtre très prenant!

Alvina Ruprecht

Spectacle vu à Tropiques/Atrium, Scène nationale 6 rue Jacques Cazotte, 97200 Fort-de-France. T. : 0596 70 79 29;  et joué au Tarmac 159 Avenue Gambetta, Paris XX ème. T : 01 40 31 20 96, en mai dernier.

 

 

Ah tu verras, hommage à Claude Nougaro

 

Ah tu verras, hommage à Claude Nougaro, textes d’Hubert Drac, Didier Gustin et Jacques Plessis, mise en scène d’Hubert Drac

gustinLe dernier spectacle de Didier Gustin « voleur de voix », imitateur, s’ouvre sur le gimmick de Toulouse. Dans le noir, s’élève la voix de Claude Nougaro. Et, lorsque monte la lumière, c’est bien le «petit taureau de la Garonne» qui apparaît. On reconnaît la stature, la posture et la façon de se tenir en scène face aux musiciens.

À partir d’un argument très simple: « on ferait comme si », Didier Gustin fait défiler cinquante chanteurs et comédiens, certains disparus (ce qui nous vaut une émouvante séance de spiritisme en vidéo avec Philippe Noiret et Michel Serrault… un bel hommage). Il attribue à chacun de ses personnages une chanson de Claude Nougaro qui lui correspond: à Johnny Halliday, Quatre boules de cuir, à Joey Starr, Sing Sing ; Fabrice Lucchini dit Le Coq et la pendule, repris par Julien Clerc.  Gérard Depardieu interprète L’Alexandrin, que chante ensuite Michel Jonasz. En tout, une bonne vingtaine de chansons, entonnées à la manière de…  et qu’on retrouve avec plaisir.
Des mariages malicieux et toujours justes. Chaque titre est introduit par un sketch court, souvent drôle, jamais vulgaire et qui ne dévoile pas l’identité du personnage caricaturé. Au spectateur de deviner. De toute manière, il ne reconnaîtra pas tout le monde.

Pour l’aider, il y a la voix et la silhouette. Mais par-dessus tout, et le plus intéressant: on entend  la chanson telle que l’interprèterait le personnage: ainsi Serge Gainsbourg et ses musiciens  jouent Nougayork, avec le timbre et les arrangements de l’«Homme à tête de chou ». Il n’y a pas ici, un, mais trois imitateurs:  le guitariste Laurent Roubach, figure du jazz français et Hugo Dessanges au clavier, accompagnent Didier Gustin. Ils ont réalisé un travail extraordinaire: en utilisant les ressources de l’échantillonneur et du séquenceur, ils recréent chaque fois l’orchestre correspondant au personnage : un vrai voyage dans la Variété de ces trente dernières années.

 Didier Gustin, la cinquantaine sonnée, n’a plus rien à prouver. Arrivé à Paris en 1987, à vingt-et-un ans et armé de son seul talent, il donne son premier spectacle, Profession imitateur  au théâtre du Tourtour…Un succès qui le conduit, un an plus tard, au Théâtre de la Ville, puis à la télévision et ensuite au Zénith et à l’Olympia. Chanteurs, acteurs, personnalités, hommes politiques, il les a tous imités, et Dans la peau de Jacques Chirac lui a valu un César en 2005.

Deux choses rendent le métier d’imitateur difficile : tributaire de l’actualité, il doit sans cesse trouver de nouvelles cibles (qui songerait aujourd’hui à imiter De Gaulle?) Histrion, voué au brocardage, il lui faut faire rire à tout prix. Mais, ici, le fantaisiste s’efface devant Claude Nougaro, l’un des plus grands de la chanson française, décédé brutalement en 2004. Une innovation dans le monde de l’imitation.

Grâce à lui, on redécouvre le magicien des mots et l’amoureux du verbe truculent qu’il a su faire passer à travers la musique populaire, musette, jazz ou sud-américaine.  Didier Gustin réussit en outre un hommage aux artistes de variété en général. Et, dans le dernier morceau, Ah tu verras, qui donne son titre au spectacle, il en convoque au moins vingt. On ne s’y perd pas : Claude Nougaro ramasse la mise. En un mot, un spectacle drôle, mais pas que…

 Jean-Louis Verdier

Spectacle vu à l’Archipel, 17 boulevard de Strasbourg Paris X ème. T. 01 73 54 79 79 . Reprise à partir du 27 septembre jusqu’au 11 janvier.

Festival d’Avignon: Théâtre des Vents, 63 rue Guillaume Puy, du 7 au 31 juillet. T. : 06 20 17 24 12.

 

Anthologie des textes de Claude Nougaro, publiée aux éditions Seghers.

 

 

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