Jan Fabre et Bob Wilson à la Biennale de Venise 2017

Jan Fabre et Bob Wilson à la Biennale de Venise 2017

 

Instauré par la municipalité de la Sérénissime dès le printemps 1895, la Biennale s’ouvre alors très vite aux étrangers, avec certaines restrictions : les artistes invités ne présentent qu’une seule œuvre et les autres soumettent leur candidature à un jury. D’abord hermétique à la modernité, cette manifestation va, après le Première Guerre mondiale exposer des œuvres contemporaines , celles de Cézanne en 1920, d’Henri de Toulouse-Lautrec et d’Edgar Degas, en 1924…

 Mais c’est surtout dans l’après-guerre que les plus grands artistes contemporains y sont représentés, de  René Magritte à Pablo Picasso, d’Otto Dix à Giorgio Morandi, et des œuvres de la collection Peggy Guggenheim.

1964 :introduction du pop art américain en Europe et depuis les années soixante-dix, la Biennale s’organise autour d’une thématique; cette cinquante-septième édition, Viva Arte Viva propose, selon la commissaire Christine Marcel, « une Biennale conçue avec les artistes, les artistes et les artistes…  Avec  les formes qu’ils proposent, les questions qu’ils posent, des pratiques qu’ils développent et des formes de vie qu’ils choisissent (…) Du Pavillon des artistes, et au Pavillon du temps et de l’infini avec de nombreux livres, une douzaine d’univers racontent la complexité du monde et la variété des positions et des pratiques… »  
Cette année, au delà de leurs œuvres,  on pourra appréhender des univers d’artistes, grâce à des  « tables ouvertes » , rendez-vous autour d’un déjeuner avec un artiste, ou  Je déballe ma bibliothèque, avec consultation de leurs livres préférés, au pavillon Stirling, dans les Giardini.

 Installés dans les Jardins publics, créés par Napoléon à côté du magnifique Arsenal, les pavillons des divers pays, certains d’une architecture remarquable, sont accessibles  mais à un prix d’entrée élevé. Mais on trouve aussi des expositions libres d’accès, et  dans de très beaux lieux, aux quatre coins de la ville.De quoi satisfaire gratuitement tous les goûts. Si la commissaire maîtrise encore l’appellation d’«événement collatéral» , elle ne peut en dire autant du off, ni du «off off» en nette augmentation, comme aux festivals de  Cannes ou à d’Avignon.

Il suffit donc de parcourir Venise pour tomber, par exemple sur une exposition de Bob Wilson, au bout de du quai Zattere ou de pousser le portail d’une église vide, exceptionnellement ouverte pour découvrir le travail mené par Jan Fabre avec les artisans de Murano.

 

Glass and Bone Sculptures 1977-2017 de Jan Fabre

IMG_3134 Ici, l’artiste belge s’inspire en même temps de la tradition des maîtres flamands qui mélangeaient des os concassés avec des pigments de couleur, mais aussi du savoir-faire des verriers vénitiens. Il a délibérément choisi de mettre en perspective verre et os, durs et fragiles à la fois: « Mon idée philosophique et poétique de combiner verre, os humains et animaux, est né du souvenir de ma sœur, qui, enfant, jouait avec un petit objet de verre. Cela me fait penser à la flexibilité de l’os humain par rapport à celle du verre. Certains animaux et tous les êtres humains sortent de l’utérus comme le verre en fusion sort du four. Tous peuvent être façonnés, pliés et formés avec un degré surprenant de liberté ».

Au long de sa carrière, Jan Fabre a joué à mettre en scène ces deux matériaux; avec déjà en 1977, The Pacifier , une sucette en os, entourée  d’éclats de verre. Puis avec Pietas , présenté lors de la Biennale de Venise en 2011, à la Scuola Grande di Santa Maria della Misericordia, reproduction à l’échelle 1:1 de La Pietà de Michel-Ange, où le visage de la Vierge est remplacé par une tête de mort.

Cette année, il investit le cloître de l’Abbaye Saint-Grégoire qui, rénové et devenu un lieu privé, s’ouvre au public tous les deux ans, à l’occasion de la Biennale. Sur le puits central, trône un gigantesque scarabée de verre, et dans les salles attenantes,  s’amoncellent des os de verre d’un bleu Bic, couleur que l’artiste affectionne pour dire l’heure bleue du crépuscule, avec le passage de la lumière à l’ombre. La dialectique entre os et verre, dureté et fragilité, opacité et transparence, vie et mort, joue à plein dans cette abbaye médiévale.

Comme le verre, les os se brisent, signe de la précarité humaine. Au premier étage, le long de la galerie et dans la pénombre, des dizaines de crânes humains dans ce même verre bleu Bic dévorent des squelettes de petits animaux… Un impressionnant et ironique alignement auquel répond dans une des salles, The Catacombs of the Dead Street Dogs, un cimetière des chiens errants, dans une ambiance de carnaval mortuaire. Cynique !

La mort ici se tient à une distance à la fois élégante et comique. Une très belle installation dans un lieu où il fait bon s’attarder.

 Abbazia di San Gregorio, Dorsoduro, 172, Venise, jusqu’au 26 Novembre; organisateur : Galleria d’Arte Moderna e Contemporanea, Bergame www.gamec.it

 

IMG_3151THE DISH RUN AWAY WITH THE SPOON /everything you can think of is true de Robert Wilson

Habitué de la Biennale, et Lion d’or de la sculpture en 1993, l’homme de théâtre, développe une large palette de langages artistiques. On a pu apprécier son univers lors d’une exposition au Louvre en 2013. Rien de tel ici où il répond à un commande de la firme Illy pour les vingt-cinq ans de sa collection de tasses à moka.
En effet, depuis 1992, le négociant en cafés a demandé à une centaine d’artistes, dont Jeff Koons, Joseph Kosuth ou Michelangelo Pistoletto, de décorer la tasse en porcelaine, créée par Matteo Thun, emblématique de la maison.
Bob Wilson s’est amusé à mettre en scène cette vaisselle au milieu d’un bestiaire exotique :  un tigre, une panthère, des singes, une meute de loups rouges rouges. Des petits lapins prennent le thé sur l’air de Tea for Two. Le ton ludique de cette installation rachète le contexte commercial de l’opération mais montre aussi les limites des opérations sponsorisées, qui menacent de se multiplier, face à la pénurie des financements publics. N’est-ce pas ce que nous signifie la petite fille  en robe rouge qui, debout au bord d’une falaise, une tasse à la main, ricane, tout en risquant de tomber dans le vide ?
Belle métaphore ou mauvais présage ? Mais l’ambiance maritime de Zattere vaut le détour.

 Magazzini del Sale Zattere, Dorsoduro 262,Venise jusqu’au 16 juillet.

Mireille Davidovici

Biennale, 57ème exposition internationale d’art Contemporain,. Arsenale, Giardini et de nombreux lieux dans Venise, jusqu’au 26 novembre.
Attention: certains pavillons du «off» et du «off off» ferment avant cette date.  www.labiennale.org

 

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