La Mastication des morts de Patrick Kermann

 

©groupe merci

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La Mastication des morts de Patrick Kermann, mise en scène de Solange Oswald

La pièce, maintenant bien connue, a souvent été montée par des amateurs ou par des classes- théâtre : (il y a du travail pour tout le monde !) Ici, c’est la reprise d’un spectacle déjà ancien, quand il a été créé par le groupe toulousain Merci en 1999, dans le cloître de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon.  Il ressurgit cette année, après avoir été déjà repris à Dijon il y a trois ans  

Patrick Kermann, agrégé d’allemand, né en 59, s’est pendu en 2000, justement à la Chartreuse; il a, entre autres, écrit des livrets d’opéra : Du Diktat, La Blessure de l’ange, Vertiges et traduit Electre d’Euripide, Le Festin de Thyeste de Sénèque et Un Déjeuner allemand, roman de Thomas Bernhard. Il est aussi l’auteur de plusieurs pièces dont cette Mastication des morts, où toute une bande de défunts bien présents vont prendre la parole. «Ce qui fait à mon sens, dit l’écrivain, la seule légitimité de l’écriture contemporaine, le travail sur/de/contre la langue: du monde des morts ne surgissent que des voix spectrales, des sons d’une autre langue, de cette langue des morts qui se fait chair et s’incarne en l’acteur. Ne m’intéresse donc que ce dialogue fragile avec les morts, ces souffles ténus recueillis auprès des morts qui témoignent de leur avoir été à l’histoire et au monde».

Dans le cimetière de  Moret-sur-Raguse, un village au nom qui sonne bien français (mais inventé) à la tombée de la nuit, les morts vont se mettre à parler aux vivants. Et ils parlent beaucoup : hommes et femmes, riches et pauvres, jeunes et vieux, morts de maladie ou subitement un soir, d’un arrêt cardiaque près de leur cheminée, suicidés, tués accidentellement ou  morts à la guerre,  poilus de 14-18, ou ceux de 39-40, ou de la «Pacification», comme on disait, dans les années cinquante en Algérie! Dénominateur commun: tous habitants du même village, ils se connaissaient, ont eu des relations de travail, d’amour ou de haine mais maintenant sont très proches voisins, et pour l’éternité…

C’est donc quatorze ans après sa création, et mis de nouveau en scène par Solange Oswald avec quinze comédiens professionnels, dont deux de la création, et huit amateurs formés pendant une semaine pour l’occasion. Cela se passe dans le merveilleux parc Henri Matisse aux arbres souvent centenaires de Châtillon (Hauts-de-Seine), patrie entre autres du groupe Indochine à ses débuts. Le public, muni au départ d’un petit tabouret pliant en toile, marche dans l’allée du parc, et écoute avec recueillement et dans un silence absolu, une lente énumération en voix off de noms aux consonances de terroir, avec date de naissance et décès: Bernadette Bigot (1928-1975), Martine Bigot épouse Triboulet (1897-1962), Jean Blandin (1897-1979), etc.

Puis on nous invite à déambuler sur une grande pelouse, et à s’approcher au plus près d’un quinzaine de défunts reposant dans une tombe en toile noire, le visage calme mais très pâle des morts juste éclairé par une petite lampe. Chacun de ces défunts nous parle très doucement, avec comme un petit souffle dans la voix, sous la forme d’un monologue en boucle. Impressionnant! Surtout quand on entend la voix, reconnaissable émouvante entre toutes, puis le visage du comédien Etienne Grebot, un de nos anciens élèves.

 Et ils racontent leurs pauvres histoires. Petites joies de tous les jours  mais aussi grands malheurs, violence et sexe, parfois tragiques, comme celle de Christine Letourneux, née Vinchon, en robe de mariée couverte de poussière: « A l’âge de mes quatorze ans, mon père, Georges Vinchon, m’a prise. Il m’a prise à l’âge de mes  quatorze ans, et il m’a prise encore et encore jusqu’à l’âge de mes vingt ans [...] il m’a prise devant ma mère qui se taisait, devant ma sœur qui criait [...] et mon sang a coulé, et il n’a pas cessé de couler. »

Il y a aussi: Triboulet Henri (1923-1978) qui n’en revient pas d’être subitement passé de l’autre côté du miroir: “Pas poss’ pas croyab’ rien senti, rien du tout du tout comme une lettre à la poste, j’ai passé comme une lettre à la poste.» Agathe Blandin: «J’aimais le sexe.»  Une autre crie« Maman a ajouté de la théralène à la grenadine ». Parfois s’échappe aussi comme le cri de révolte dérisoire d’une femme sur le coût de son cercueil : « Du sapin au prix du chêne! » Ou d’une autre qui se plaint : « Ils auraient pu choisir une autre photo ». Ou encore un à ne pas être content parce qu’on a estropié son nom sur la dalle de sa tombe : « Dupond avec un D au lieu d’un T. !
Parfois les morts se parlent entre eux : « On est bien ici, on n’est pas à plaindre » ou, quand l’un d’entre eux se manifeste un peu trop fort en disant: « J’ai une déclaration à faire »,  tous craignant sans doute une révélation gênante, lui répondent en chœur : « Ta gueule, Raymond »!.
Mais le texte n’évite pas toujours les  facilités du genre : «Vous pourriez vous taire, il y en qui dorment ici ». Mais bon…

Tout autour, une vision aussi impressionnante: cinquante petites tentes noires rectangulaires pour une personne, rigoureusement fermées comme des tombes. Dans une scénographie de Joël Fesel, et les maquillages et costumes de Julien Rabbe et Sophie Lafont, absolument remarquables de sobriété et de vérité. Il y a parfois même une petite note d’humour, comme cet homme trop grand pour le cercueil qu’on lui a trouvé, aux grands pieds bottés qui dépassent sur l’herbe.

« Le théâtre est le territoire de la mort, dit Patrick Kermann, ce lieu rituel où les vivants tentent la communication avec l’au-delà. Sur scène, dans une balance incessante entre incarnation et désincarnation, matériel et immatériel, visible et invisible, apparaissent des fantômes qui portent la parole des morts, pour nous encore et tout juste vivants.”

La nuit tombe définitive, avec une belle et dernière image : celle d’une dizaine de soldats de la guerre de 14, debout dans leur cercueil (photo). La mise en scène de Solange Oswald est précise et  exigeante, et elle dirige ses comédiens avec rigueur, même si on a parfois du mal à entendre certains. Côté dramaturgie, cela va un peu moins bien, et cette ballade mortuaire manque souvent de rythme, malgré cette superbe installation sur les pelouses. Et le spectacle aurait beaucoup gagné, si le texte avait été élagué d’une vingtaine de minutes: il y a ici un côté répétitif dans cette adaptation d’un assez long texte, et ces monologues, même bien tricotés, finissent par devenir un peu lassants. 

Malgré tout, il y a ici une vérité, quelque chose de très authentique et, en même temps, comme en filigrane,  une belle réflexion sur la mort, « en la ramenant au centre de la vie » qui n’a pas échappé au public de Châtillon. Loin de toute morbidité, mais peut-être pas quand même,  « avec une grande joyeuseté, une formidable gaieté de tous ces morts réconciliés », comme le dit Patrick Kermann.

Philippe du Vignal

Spectacle programmé par le Théâtre de Châtillon et vu le 10 juin. Le texte de la pièce est publié aux éditions Lansman.

 


Archive pour 12 juin, 2017

La Mastication des morts de Patrick Kermann

 

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La Mastication des morts de Patrick Kermann, mise en scène de Solange Oswald

La pièce, maintenant bien connue, a souvent été montée par des amateurs ou par des classes- théâtre : (il y a du travail pour tout le monde !) Ici, c’est la reprise d’un spectacle déjà ancien, quand il a été créé par le groupe toulousain Merci en 1999, dans le cloître de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon.  Il ressurgit cette année, après avoir été déjà repris à Dijon il y a trois ans  

Patrick Kermann, agrégé d’allemand, né en 59, s’est pendu en 2000, justement à la Chartreuse; il a, entre autres, écrit des livrets d’opéra : Du Diktat, La Blessure de l’ange, Vertiges et traduit Electre d’Euripide, Le Festin de Thyeste de Sénèque et Un Déjeuner allemand, roman de Thomas Bernhard. Il est aussi l’auteur de plusieurs pièces dont cette Mastication des morts, où toute une bande de défunts bien présents vont prendre la parole. «Ce qui fait à mon sens, dit l’écrivain, la seule légitimité de l’écriture contemporaine, le travail sur/de/contre la langue: du monde des morts ne surgissent que des voix spectrales, des sons d’une autre langue, de cette langue des morts qui se fait chair et s’incarne en l’acteur. Ne m’intéresse donc que ce dialogue fragile avec les morts, ces souffles ténus recueillis auprès des morts qui témoignent de leur avoir été à l’histoire et au monde».

Dans le cimetière de  Moret-sur-Raguse, un village au nom qui sonne bien français (mais inventé) à la tombée de la nuit, les morts vont se mettre à parler aux vivants. Et ils parlent beaucoup : hommes et femmes, riches et pauvres, jeunes et vieux, morts de maladie ou subitement un soir, d’un arrêt cardiaque près de leur cheminée, suicidés, tués accidentellement ou  morts à la guerre,  poilus de 14-18, ou ceux de 39-40, ou de la «Pacification», comme on disait, dans les années cinquante en Algérie! Dénominateur commun: tous habitants du même village, ils se connaissaient, ont eu des relations de travail, d’amour ou de haine mais maintenant sont très proches voisins, et pour l’éternité…

C’est donc quatorze ans après sa création, et mis de nouveau en scène par Solange Oswald avec quinze comédiens professionnels, dont deux de la création, et huit amateurs formés pendant une semaine pour l’occasion. Cela se passe dans le merveilleux parc Henri Matisse aux arbres souvent centenaires de Châtillon (Hauts-de-Seine), patrie entre autres du groupe Indochine à ses débuts. Le public, muni au départ d’un petit tabouret pliant en toile, marche dans l’allée du parc, et écoute avec recueillement et dans un silence absolu, une lente énumération en voix off de noms aux consonances de terroir, avec date de naissance et décès: Bernadette Bigot (1928-1975), Martine Bigot épouse Triboulet (1897-1962), Jean Blandin (1897-1979), etc.

Puis on nous invite à déambuler sur une grande pelouse, et à s’approcher au plus près d’un quinzaine de défunts reposant dans une tombe en toile noire, le visage calme mais très pâle des morts juste éclairé par une petite lampe. Chacun de ces défunts nous parle très doucement, avec comme un petit souffle dans la voix, sous la forme d’un monologue en boucle. Impressionnant! Surtout quand on entend la voix, reconnaissable émouvante entre toutes, puis le visage du comédien Etienne Grebot, un de nos anciens élèves.

 Et ils racontent leurs pauvres histoires. Petites joies de tous les jours  mais aussi grands malheurs, violence et sexe, parfois tragiques, comme celle de Christine Letourneux, née Vinchon, en robe de mariée couverte de poussière: « A l’âge de mes quatorze ans, mon père, Georges Vinchon, m’a prise. Il m’a prise à l’âge de mes  quatorze ans, et il m’a prise encore et encore jusqu’à l’âge de mes vingt ans [...] il m’a prise devant ma mère qui se taisait, devant ma sœur qui criait [...] et mon sang a coulé, et il n’a pas cessé de couler. »

Il y a aussi: Triboulet Henri (1923-1978) qui n’en revient pas d’être subitement passé de l’autre côté du miroir: “Pas poss’ pas croyab’ rien senti, rien du tout du tout comme une lettre à la poste, j’ai passé comme une lettre à la poste.» Agathe Blandin: «J’aimais le sexe.»  Une autre crie« Maman a ajouté de la théralène à la grenadine ». Parfois s’échappe aussi comme le cri de révolte dérisoire d’une femme sur le coût de son cercueil : « Du sapin au prix du chêne! » Ou d’une autre qui se plaint : « Ils auraient pu choisir une autre photo ». Ou encore un à ne pas être content parce qu’on a estropié son nom sur la dalle de sa tombe : « Dupond avec un D au lieu d’un T. !
Parfois les morts se parlent entre eux : « On est bien ici, on n’est pas à plaindre » ou, quand l’un d’entre eux se manifeste un peu trop fort en disant: « J’ai une déclaration à faire »,  tous craignant sans doute une révélation gênante, lui répondent en chœur : « Ta gueule, Raymond »!.
Mais le texte n’évite pas toujours les  facilités du genre : «Vous pourriez vous taire, il y en qui dorment ici ». Mais bon…

Tout autour, une vision aussi impressionnante: cinquante petites tentes noires rectangulaires pour une personne, rigoureusement fermées comme des tombes. Dans une scénographie de Joël Fesel, et les maquillages et costumes de Julien Rabbe et Sophie Lafont, absolument remarquables de sobriété et de vérité. Il y a parfois même une petite note d’humour, comme cet homme trop grand pour le cercueil qu’on lui a trouvé, aux grands pieds bottés qui dépassent sur l’herbe.

« Le théâtre est le territoire de la mort, dit Patrick Kermann, ce lieu rituel où les vivants tentent la communication avec l’au-delà. Sur scène, dans une balance incessante entre incarnation et désincarnation, matériel et immatériel, visible et invisible, apparaissent des fantômes qui portent la parole des morts, pour nous encore et tout juste vivants.”

La nuit tombe définitive, avec une belle et dernière image : celle d’une dizaine de soldats de la guerre de 14, debout dans leur cercueil (photo). La mise en scène de Solange Oswald est précise et  exigeante, et elle dirige ses comédiens avec rigueur, même si on a parfois du mal à entendre certains. Côté dramaturgie, cela va un peu moins bien, et cette ballade mortuaire manque souvent de rythme, malgré cette superbe installation sur les pelouses. Et le spectacle aurait beaucoup gagné, si le texte avait été élagué d’une vingtaine de minutes: il y a ici un côté répétitif dans cette adaptation d’un assez long texte, et ces monologues, même bien tricotés, finissent par devenir un peu lassants. 

Malgré tout, il y a ici une vérité, quelque chose de très authentique et, en même temps, comme en filigrane,  une belle réflexion sur la mort, « en la ramenant au centre de la vie » qui n’a pas échappé au public de Châtillon. Loin de toute morbidité, mais peut-être pas quand même,  « avec une grande joyeuseté, une formidable gaieté de tous ces morts réconciliés », comme le dit Patrick Kermann.

Philippe du Vignal

Spectacle programmé par le Théâtre de Châtillon et vu le 10 juin. Le texte de la pièce est publié aux éditions Lansman.

 

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