La Vie mode d’emploi de Georges Perec

 

La Vie mode d’emploi de Georges Perec, lecture-performance imaginée par Marc Roger

 lecture PerecUne bibliothèque à l’emplacement de la prison Saint-Lazare, où furent enfermés le poète André Chénier et le marquis de Sade, puis Louise Michel et l’espionne Mata Hari! Nous avons découvert cet étonnant bâtiment, bien caché dans la verdure, à l’orée d’une enfilade de trois jardins, grâce à cette lecture dédiée à Georges Perec (1936-1982).
La médiathèque Françoise Sagan, dans le dixième arrondissement, l’une des plus grandes de Paris : 4.300 mètres carrés, avec un jardin intérieur inspiré de cloîtres méditerranéens, a ouvert ses portes au public, à l’occasion de la publication de l’œuvre de Georges Perec dans La Pléiade.

 Quatre vingt dix-neuf lecteurs bénévoles, pour dire, rassemblés dans la cour Perecophiles, les quatre-vingt-dix neuf chapitres de La Vie mode d’emploi, sont venus de toute la France, voire d’autres contrées. Ils se livrent à un périlleux exercice en quatre-vingt dix minutes, dirigé par un chef de chœur qui donne le départ toutes les soixante secondes! Chacun entonne son chapitre à mi-voix pour le public le plus proche, et d’autres, à la voix sonorisée, font entendre des passages-clés du roman.

On saisit parfois difficilement tous les mots de cette impressionnante chorale, répartie sur un espace quadrillé de douze mètres  sur douze, reproduisant le plan en coupe verticale du 11 de la rue Simon Crubellier où l’écrivain situe son fameux roman. On retrouve ou on découvre, avec délectation, dans les parties  sonorisées du texte, des habitants de l’immeuble, «longue cohorte de personnages, avec leur histoire, leur passé, leurs légendes», dont les destins s’entrecroisent, à l’image de la création de l’ébéniste Grifalconi, «fantastique arborescence», «réseau impalpable de galeries pulvérulentes».

On suit l’aquarelliste aux cinq-cents marines, Percival Bartlebooth, figure centrale dont le projet artistique et la vie s’achèvent en même temps que le roman à vingt heures, le 23 juin 1975. Gaspard Winkler lui, découpe les œuvres de son voisin en puzzles, et le peintre Serge Valène rêve de faire  tenir toute la maison dans sa toile» à l’instar du romancier. On croise dans l’escalier Madame Moreau, la doyenne de l’immeuble, et bien d’autres personnages hauts en couleur, comme cet acrobate qui ne descendra de son trapèze que pour mourir. Et l’on a envie, après cette performance, de poursuivre pour soi-même cette lecture, pour la richesse et l’inventivité de celui qui voulut «écrire des livres qui se dévorent à plat ventre sur son lit» et qui y réussit, avant de nous quitter prématurément.

 Ce sont aussi des livres qui, par leur caractère ludique et leur évidente oralité, peuvent brûler les planches. L’humanité profonde qui les sous-tend, au delà de terribles contraintes, en font des matériaux précieux pour les comédiens. L’auteur ne se tient-il pas en embuscade derrière ses règles formelles, comme il l’écrit à propos du peintre de son roman : “Il serait lui-même dans le tableau, à la manière des peintres de la Renaissance qui se réservaient toujours une place minuscule […], comme si cela avait été fait comme ça, en passant, un peu par hasard… À peine le peintre mort, cela deviendrait une anecdote qui se transmettrait de génération en génération […] jusqu’à ce que, un jour, on en redécouvre la preuve, grâce à des recoupements de fortune […], et peut-être alors, se rendrait-on compte de ce qu’il y avait toujours eu de particulier dans ce petit personnage […] quelque chose qui ressemblerait à de la compréhension, à une certaine douceur, à une joie peut-être teintée de nostalgie.»

 En effet, s’il a peu écrit pour la scène,  à part L’Augmentation, chez lui, tout ou presque, peut faire théâtre, depuis la mémorable adaptation de Je me souviens par Samy Frey au festival d’Avignon 1989, jusqu’à, récemment, Espaece par Aurélien Bory, spectacle qui doit son titre aux mots superposés : espèce et espace, contenus dans Espèces d’espaces (voir Le Théâtre du Blog). Et l’œuvre de Georges Perec récemment publiée dans La Pléiade, suscitera à n’en pas douter de nouvelles adaptations scéniques.

En marge de cet événement, PERECOFIL, une association de «brodeuses littéraires» se propose de traduire les textes à contraintes de Georges Perec en travaux d’aiguille. « Nous avons établi un premier code couleur, celui des voyelles issu du sonnet Rimbaud, et celui des consonnes, issu d’un choix aléatoire (…) Chaque texte est mis dans une grille et chaque lettre représentée par un carré brodé au point de croix. »

Ces broderies, exposées à la Médiathèque, révèlent les contraintes, en codant le texte qui sur les toiles, devient formes, lignes et couleurs. Ainsi se tissent les structures secrètes, inépuisables, qui se cachent dans les textes…

 Mireille Davidovici

 La lecture a eu lieu le 10 juin à la Médiathèque Françoise Sagan, 8 rue Léon Schwartzenberg, Paris Xème.

 mediatheque.francoise-sagan@paris.fr  T. : 01 53 24 69 70

 Perec au fil, exposition à la Médiathèque Françoise Sagan, jusqu’au 12 août.
 L’œuvre de Georges Perec est éditée en deux tomes dans la collection La Pléiade, aux éditions Gallimard 

www.perecofil.com

 

 

 

 


Archive pour 13 juin, 2017

Last Work par la Batsheva Dance Company

 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Last Work par la Batsheva Dance Company

Ohad Naharin, chorégraphe et directeur artistique de cette compagnie israélienne, revient  pour la quatrième fois à Chaillot. Le spectacle se joue à guichets fermés, car rare est le passage de cette troupe vouée à des tournées internationales.

Les danseurs, toujours aussi impressionnants de maîtrise gestuelle, entrent à tour de rôle sur le plateau et développent dans l’espace leur propre écriture, lente ou rapide, inquiétante ou rassurante, ondulante ou saccadée…

« Pour Last work,  dit Ohad Naharin, je leur ai parlé comme pour toutes mes pièces, de ces codes et des règles auxquels on doit obéir, afin de se retrouver à jouer le même jeu. J’ai créé trois images: des bébés, des ballerines et des bourreaux. Chaque danseur a eu le choix, entre ces images, de ce qu’il voulait incarner-peut-être les trois-pour créer, non pas des personnages mais des états d’esprit. Leur tâche et mon travail ont été ensuite de sublimer ces images dans une forme claire. »

>©Jean Couturier

>©Jean Couturier

Pendant une heure, sur la musique originale de Grisha Lichtenberger, ils vont se croiser, se regrouper, développer des solos, duos ou mouvements en groupe, avec un parfait contrôle de leur corps. Et il y a,en fond  de scène, une formidable image  (presque une citation du coureur dans le mythique Regard du sourd de Bob Wilson) : une belle jeune femme aux cheveux longs, en robe bleue, court du début à la fin sur un tapis roulant…

La fulgurance visuelle du tableau final de quinze minutes fait vite oublier les quelques longueurs. Pêle-mêle apparaissent alors sur scène, un drapeau blanc, un fusil d’assaut,  un micro sur pied…  Au milieu,  les danseurs,  grâce à leur gestuelle festive et/ou guerrière, créent des images d’une grande force. Puis les corps se figent, et l’un d’eux vient conforter cette immobilité, en réunissant les dix-huit danseurs avec une bande de papier adhésif, dessinant comme une étrange toile d’araignée. Cette tribu ainsi regroupée à la fin, s’impose avec une force magistrale, et continuera longtemps à marquer nos mémoires.

Comme avec la troupe de Sharon Eyal, (voir Le Théâtre du Blog), ces moments de partage et de cohésion entre artistes, débordent de vitalité. « Danser, dit le chorégraphe israélien, c’est gérer un flot d’énergie et d’images et gérer un flot d’énergie, c’est se permettre de « faire une vidange ». Danser permet de sublimer nos agressions et nos agressivités; on peut connecter avec le plaisir et la légèreté d’être, et d’être ensemble. »

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot, Place du Trocadéro, Paris XVIème, jusqu’au 16 juin.

theatre-chaillot.fr

Furies, festival de théâtre de rue et de cirque à Chalons-en-Champagne

 

Furies, festival de théâtre de rue et de cirque à Chalons-en-Champagne
 
Vingt-huitième édition de Furies, avec vingt-cinq spectacles dans cette ville agréable, et sans  spectacles en off. L’accueil du public se fait au Grand Jars, vaste jardin ombragé, où l’on peut voir plusieurs spectacles dans de bonnes conditions

Dad is Dead, conception et jeu d’Arnaud Saury et Mathieu Despoisse ou Olivier Debelhoir
 
Arnaud Saury, issu de l’école du Théâtre National de Bretagne en 1994, a eu ensuite  des expériences théâtrales auprès, entre autres, de Mathias Langhof, Manfred Karge, Nicolas Frize. Mathieu Despoisse lui, a été formé à l’École du Cirque de  Chalon-en-Champagne, a fondé Cheptel Aleïkoum et travaillé avec des compagnies de danse.

Ils tournent en rond sur une bicyclette,  avec de dangereuses et étranges figures acrobatiques. Dialogue: «Je ne peux plus m’accrocher, j’ai faim (…). Mais  on vient de manger ! (…) J’ai envie d’une banane verte et bio ! » Ils parlent du commerce équitable, tout en continuant à tourner.   »C’est pas à l’autre bout du monde qu’il faut changer le monde ! dit l’un debout sur le porte-bagages et dans ma cuisine, j’ai envie d’être tranquille. Faut être riche pour pouvoir polluer propre… ». Il pédale avec les mains pendant que l’autre appuie sur son dos. « Toutes ces peurs nous constituent, un père de famille, il a peur que ses enfants soient pédés ! ».
 On s’amuse des acrobaties insolites sur ce vélo qui n’en finit pas de tourner, et de cette étrange discussion.

 
Exit par le Cirque inextrémiste, mise en scène de Yann Ecauvre et de cinq autres acrobates
 
La compagnie créée en 1998 sous le nom de As Pa de Maïmoun a rapidement acquis une maîtrise étonnante  en danse, théâtre de rue, musique et acrobatie et  quelques années plus tard, devient Cirque Inextrémiste,  avec trampoline,  bouteilles de gaz,  agrès et planches…
 
Nous sommes rassemblés dans un vaste espace autour d’une montgolfière encore étalée sur le sol. Un homme arrive et monte dans la nacelle couchée. On entend les rythmes d’une boîte à musique; quatre hommes en camisoles de force, échappés d’un asile courent et s’empilent dans la montgolfière qui commence à gonfler.  Elle va décoller, et un fou reste accroché à la nacelle qui s’élève à dix mètres du sol. Trois hommes y sont suspendus à cet engin qui redescend puis remonte. On entend hurler un appel: on réclame un certain Monsieur Mollot,  resté à terre. La nacelle remonte avec les corps suspendus à des fils, tels des marionnettes désarticulées.
 
Tout le monde retient son souffle quand elle redescend enfin, sans  que les corps désarticulés qui y sont accrochés soient tombés. Le ballon s’étale  et se dégonfle. On est soulagé, personne n’y a perdu la vie cette fois… ce qui était arrivé pendant une représentation.
 jerome.inextremiste@gmail.com
 
Vous en voulez par la Française de comptages, un spectacle de Benoît Afnaïm, musique de Michel Risse
 
Benoît Afnaïm aime les défis insurmontables et longuement élaborés qu’il se jette depuis une douzaine d’années avec sa compagnie de baroudeurs. Vous en Voulez est seulement leur troisième spectacle « mûri pendant 2 ans, après 33 heures 30  minutes et une cerise noire ». Ce sont  toujours des représentations déambulatoires de grand format, avec trente-cinq comédiens et techniciens,  trois camions, des vidéos et fresques monumentales.

Vous en Voulez ne déroge pas à la règle, et l’auteur-metteur en scène va jusqu’au bout d’une volonté de séduction.  Avec un spectacle fondé sur le scénario ridicule d’une émission de télévision incompréhensible pour les novices peu familiers de cette culture. Costumes insolites, inversions de sexe: on a du mal à pénétrer dans cette forêt de personnages d’un feuilleton peu clair et qui,  à cause de problèmes techniques,  a commencé en retard!

Mais on suit l’énorme camion qui s’ébranle après de longues minutes d’attente et s’arrête  pour trois stations à travers la ville. Le public se dilue peu à peu dans la nuit qui s’avance. On pourra voir Vous en Voulez à Aurillac et dans nombre d’autres lieux, cet été.
 
www.fradecom.com
 
Brâme ou tu me vois crier Papa? par la compagnie Alix M., écriture et mise en scène d’Alix Montheil
 
En exergue du spectacle de cette  compagnie installée  en Limousin depuis 2008 : «Il faut regarder le monde comme le fait un enfant, avec de grands yeux stupéfaits, il est si beau. »

Un rendez-vous secret nous est fixé puis nous marchons le long d’un canal jusqu’à une guérite où l’on nous remet gilets orange et bidons « pour la gestion des larmes et du sang ». On entend des coups de feu, et des hommes tombent, et on leur fait une respiration artificielle. «Ici en 2007, un intermittent du spectacle est tombé en pleine actualisation!»  Il y a de vives engueulades puis on remet des coupes. Sur une île, des réfugiés appellent à l’aide mais le maire les vire.

Arrivent alors un homme nu casqué, et une « femen » arrosée de sang (Femen, un groupe féministe radical athée fondé à Kiev en 2008 qui  deviendra internationalement connu, en organisant des actions surtout seins nus, avec slogans écrits sur la peau,  pour défendre les droits des femmes.)  C’est l’heureuse alliance des heureux et des peureux. On gonfle un grand boudin où des acteurs nus se vautrent, enduits de vaseline.
 
Un entracte bienvenu avec boissons nous repose de cette succession d’images folles, mais il faut repartir. Trois  hommes en bleu, blanc, rouge reculent sur la musique du Beau Danube Bleu,la célèbre valse viennoise du Joan Strauss, et on balance des fleurs sur les C.R.S. Deux  êtres aux bois de cerf  pleurent, Dieu arrive mais s’écroule sous des coups de feu. «Je ne savais plus ou m’asseoir, dit une femme-sandwich, je ne sais plus quoi vous raconter.» On apporte une brouette de sang, avant un beau final dans les hurlements, pétards,  danses frénétiques arrosées de paillettes : «On n’y arrivera jamais, c’est quoi ce monde de cons ?»
Cette trop longue succession d’images insolites et choquantes nous a tout de même secoués. 

Edith Rappoport

Spectacles vus aux Furies les 9 et 10 juin. Brâme se jouera aux festivals de Cognac et d’Aurillac.

 

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Teatro a Corte 2017, un festival en trois temps

 

Teatro a Corte 2017, un festival en trois temps

 Au cœur du Piémont, dans les rues et les parcs, sur les places de Turin et dans les châteaux alentour, ce festival a su, au fil du temps, mettre en valeur le patrimoine baroque des ducs de Savoie, en y invitant  nombre de spectacles européens : danse, théâtre, musique, arts du cirque, performances. Le Théâtre du Blog suit depuis des années ces rendez-vous, avec souvent de belles découvertes. Teatro a Corte fête son dixième anniversaire, et a saisi l’occasion pour changer de format et se décliner en trois temps : été, automne et hiver. Teatro a corte garde cependant la même ligne artistique initiée avec succès par son directeur Beppe Navello…

 Pour commencer, on pourra découvrir au théâtre Astra à Turin, et en avant-première du festival d’Avignon, Scena Madre d’Ambra Senatore, une des chorégraphes fidèles à Teatro a Corte. Mais il y aura aussi plusieurs spectacles en plein air, au château de la Veneria Reale près de Turin. Comme Mù-Cinématique des fluides, par la compagnie de théâtre de rue Transe Express, fondée en 1982 par le sculpteur Gilles Rhode et la chorégraphe Brigitte Burdin, et spécialisée dans les créations aériennes destinées à être vues du plus grand nombre. Un spectacle «d’art céleste», où musiques, lumières, images, prouesses corporelles et techniques se déploient sur une structure monumentale, manipulée par une grue. Une vingtaine de volontaires locaux se joindront aux artistes. 

 JEROME1-1Avec La Promenade jonglée de Jérôme Thomas, on pourra aussi parcourir les dédales de ce même château, qui connut autrefois les chasses des seigneurs de Savoie. Le parc romantique d’un autre château, Aglie, à l’architecture plus austère, accueillera Hêtre, un solo de danse aérienne par la compagnie française Libertivore : un corps-à-corps d’une jeune femme avec son agrès de bois. Dans cet environnement bucolique, jouera aussi la compagnie La Parenza del Geco qui œuvre à la préservation du patrimoine musical de l’Italie du Sud.

 Autre château à découvrir :  le Palazzina di caccia, à Stupinigi,  un ancien pavillon de chasse et résidence de la maison de Savoie. Ce chef-d’œuvre d’architecture baroque héberge aujourd’hui le Musée d’art et d’ameublement. On pourra y voir FerS à Cheval, un déambulatoire visuel et poétique autour de la figure du cheval. Créature de légende et objet de rêveries fabuleuses, la plus noble conquête de l’homme galopera dans les champs de l’imaginaire, avec la compagnie des Quidams. On y verra  des chevaux sculptés dans des matières gonflables de plus de 3,50 mètres de hauteur et mis en mouvement par des marionnettistes en costumes de légende. Il y aura aussi un spectacle de hip hop, avec D.Construction, par la compagnie stéphanoise Dyptik, avec un jeu de construction/ déconstruction énergique…

 En octobre 2007, le château de Veneria Reale s’ouvrait enfin au public, en grande pompe, après quinze ans de travaux de restauration. Inauguration orchestrée par Teatro a Corte  avec des événements spectaculaires et des créations in situ. Pour fêter cet anniversaire, Beppe Navello  proposera des extraits des meilleurs moments de l’histoire de son festival…

 En décembre, un nouveau centre culturel sera inauguré à Turin, dans les Officine Grandi Riparazioni (OGR), anciennes usines d’assistance technique de la Société des chemins de fer. Teatro a Corte a demandé à la chorégraphe Blanca Li d’organiser une manifestation dans cet immense espace ; elle y créera une Fête de la danse, dans l’esprit de celle qu’elle avait présentée au Grand-Palais, à Paris, en 2011 : un événement populaire, avec spectacles, installations multimédias, performances… Et le public pourra aussi évidemment danser.

 Mireille Davidovici

Teatro Astra, via Rosolino Pilo 6, 10143 Torino. T. : +39 011 5634352 et châteaux de la Venaria Reale, de Stupinigi et d’Aglie du 27 juin au 2 Juillet.

Château de la Venaria Reale, les 7 et 8 octobre.

Officine Grandi Riparazioni  (OGR) à Turin les 16 et 17 décembre.

 

www.teatroacorte.it

Medea d’après Euripide

 

Medea d’après Euripide, texte et mise en scène de Simon Stone (en néerlandais surtitré )

©Sanne Peper

©Sanne Peper

Nous vous parlons avec un peu de retard de cette Medaa : une de nos collaboratrices, malade,  n’avait pas pu écrire l’article prévu. Le jeune metteur en scène australien Simon Stone a déjà beaucoup travaillé en Europe où il s’est fait remarquer par la qualité de son travail. A l’invitation d’Ivo van Hove, le directeur du Toneelgroep Amsterdam, il a écrit un texte à partir de la pièce légendaire: un matériau de premier ordre que lui offrait Euripide, à partir aussi des improvisations de ses comédiens et des articles relatant une tragédie survenue en 95 dans le Missouri.
Debora Green (44 ans), une médecin, très dépressive et alcoolique, droguée aux anxiolytiques, avait  mis le feu à sa maison pour faire disparaître deux de ses trois enfants qui n’avaient pu s’échapper  elle avait aussi essayé mais en vain, d’empoisonner son mari plusieurs fois à l’huile de ricin. Exceptionnel et terriblement banal : il suffit de lire les quotidiens. Depuis plus de vingt-cinq siècles, infanticide et  meurtre d’un époux ou d’une épouse restent toujours d’actualité !

Simon Stone a gardé la trame de la pièce mais en la situant de nos jours. Plus de Médée ni de Jason, plus d’arrière-plan mythologique difficile à percevoir. On trouve ici une certaine Anne, mariée à Lucas.Chercheuse en pharmacie, elle sort d’un séjour en hôpital psychiatrique mais son mariage bat de l’aile. Clara, la jeune et séduisante fille de Christopher, le patron de Lucas commence à le fasciner.

Anne va essayer de séduire à nouveau son mari: elle se croit encore jeune mais les très gros plans filmés de son visage, hélas, ne mentent pas. Et ses deux enfants commencent sérieusement à grandir (Parole entendue récemment : « J’ai bien calculé, maman, dans cinq ans, dit la petite fille, j’irai voter… comme toi. ») Ces pré-ados ont vite compris la situation et n’ont aucun scrupule à filmer avec une caméra vidéo leurs parents en train de faire l’amour  …

Sur le plateau, d’un blanc clinique éblouissant sans aucun meuble ni accessoire, pas d’échappatoire possible et Anne et Lucas règlent leurs comptes. Avec une certaine méthode, et souvent très près l’un de l’autre physiquement, ils se cognent et se disputent à propos des enfants. Ont-ils encore une attirance sexuelle l’un pour l’autre ? Anne sans aucun doute et elle le lui dit crûment. Mais Lucas, sans doute moins, même s’il ne veut pas l’avouer. On sent Anne très seule, malheureuse de ne plus être séduisante; elle crie son désespoir et dévoile son intimité : «Là, il y a quelque chose de mort qui ne vaut plus le nom de vagin. »

On sent Lucas perturbé mais, s’il n’a rien d’un salaud, il n’est plus amoureux de sa femme,  mentalement déjà ailleurs, et emporté par un nouvel amour. Maladroit, il essaye pourtant de faire pour que les choses se passent le moins mal possible pour Anne. Sans illusion : leur couple, il le sait, de toute façon, est foutu.

Fred Goessens, Aus Greidanus jr., Bart Slegers, et Eva Heijnen, David Kempers, David Roos, Jip Smitsont exemplaires et superbement dirigés.  En particulier, Marieke Heebink (Anne) qui  passe de façon tout à fait remarquable d’un sentiment à l’autre avec virtuosité : encore énergique mais coléreuse puis aimable, de nouveau très violente, puis plus douce, et encore amoureuse, et enfin amère et abattue.

Bref, tout est prêt pour qu’une tragédie de la folie se produise avec, à la clé, un meurtre d’innocents. Mais pourquoi est-elle prête à tuer ses enfants, ici joués par d’adorables petits garçons, souvent drôles et peins d’énergie qui insufflent une  étonnante vérité sur le plateau? Le facteur déclenchant pour Anne: l’arrivée de la concurrence… en la personne de cette belle jeune femme, un état dépressif permanent, l’insupportable sentiment de vieillir et de voir lui échapper ses enfants qui seront adultes dans quelques années ?Sans doute, un peu tout cela à la fois.

Ce que dit bien Simon Stone qui a su redonner vie à cette Médée. Sans racolage d’aucune sorte et avec une certaine radicalité. Autre coup de génie: une  fabuleuse image: l’incendie meurtrier qui va tuer Anne et ses deux enfants, est figuré ici par une longue coulée de fine poussière noire qui va tomber très lentement et recouvrir les trois corps. Lucas et la jeune femme étant eux, à la fin ensanglantés…

Nous  sommes plus réservés quant à l’utilisation pendant toute la première partie de la caméra vidéo qui transmet l’image des seuls visages des personnages en très gros plan ( on voit même ses  scotchs pour faite tenir les micros HF sur la joue des comédiens! Quelle laideur!) Avec le sur-titrage juste en dessous.

C’est assez pénible et le public ne portait plus aucune attention à ce qui se passait sur le plateau mais regardait uniquement les images ! Même réserve en ce qui concerne l’utilisation de micros HF qui uniformise comme d’habitude les voix de ces formidables acteurs…Dommage.

Cela dit malgré ces défauts, Simon Stone réussit à donner une vérité et un aspect des plus actuels à la tragédie d’Euripide tout en en gardant l’essentiel, un peu dans la lignée de Thomas Ostermeier, quand il monte Maison de Poupée d’Henrik Ibsen. Ce qu’arrivent à faire peu de metteurs en scène qui restent toujours comme en marge de la pièce. Le théâtre antique n’est certes pas facile à appréhender mais quel bonheur, quand des metteurs en scène s’en emparent de façon aussi radicale…

Philippe du Vignal

Le spectacle s’est joué au Théâtre de l’Odéon à Paris jusqu’au 11 juin; on pourra voir dans les mises en scène de Simon Stone d’abord avec Ibsen Huis au festival d’Avignon du 15 au 20 juillet;   et Les Trois sœurs d’Anton Tchekhov, cette fois avec des comédiens français, au Théâtre de l’Odéon, à Paris du 10 novembre au 22 décembre.

 

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