Medea d’après Euripide

 

Medea d’après Euripide, texte et mise en scène de Simon Stone (en néerlandais surtitré )

©Sanne Peper

©Sanne Peper

Nous vous parlons avec un peu de retard de cette Medaa : une de nos collaboratrices, malade,  n’avait pas pu écrire l’article prévu. Le jeune metteur en scène australien Simon Stone a déjà beaucoup travaillé en Europe où il s’est fait remarquer par la qualité de son travail. A l’invitation d’Ivo van Hove, le directeur du Toneelgroep Amsterdam, il a écrit un texte à partir de la pièce légendaire: un matériau de premier ordre que lui offrait Euripide, à partir aussi des improvisations de ses comédiens et des articles relatant une tragédie survenue en 95 dans le Missouri. Debora Green (44 ans), une médecin, très dépressive et alcoolique, droguée aux anxiolytiques, avait  mis le feu à sa maison pour faire disparaître deux de ses trois enfants qui n’avaient pu s’échapper  elle avait aussi essayé mais en vain, d’empoisonner son mari plusieurs fois à l’huile de ricin. Exceptionnel et terriblement banal : il suffit de lire les quotidiens. Depuis plus de vingt-cinq siècles, infanticide et  meurtre d’un époux ou d’une épouse restent toujours d’actualité !

Simon Stone a gardé la trame de la pièce mais en la situant de nos jours. Plus de Médée ni de Jason, plus d’arrière-plan mythologique difficile à percevoir. On trouve ici une certaine Anne, mariée à Lucas.Chercheuse en pharmacie, elle sort d’un séjour en hôpital psychiatrique mais son mariage bat de l’aile. Clara, la jeune et séduisante fille de Christopher, le patron de Lucas commence à le fasciner.

Anne va essayer de séduire à nouveau son mari: elle se croit encore jeune mais les très gros plans filmés de son visage, hélas, ne mentent pas. Et ses deux enfants commencent sérieusement à grandir (Parole entendue récemment : « J’ai bien calculé, maman, dans cinq ans, dit la petite fille, j’irai voter… comme toi. ») Ces pré-ados ont vite compris la situation et n’ont aucun scrupule à filmer avec une caméra vidéo leurs parents en train de faire l’amour  …

Sur le plateau, d’un blanc clinique éblouissant sans aucun meuble ni accessoire, pas d’échappatoire possible et Anne et Lucas règlent leurs comptes. Avec une certaine méthode, et souvent très près l’un de l’autre physiquement, ils se cognent et se disputent à propos des enfants. Ont-ils encore une attirance sexuelle l’un pour l’autre ? Anne sans aucun doute et elle le lui dit crûment. Mais Lucas, sans doute moins, même s’il ne veut pas l’avouer. On sent Anne très seule, malheureuse de ne plus être séduisante; elle crie son désespoir et dévoile son intimité : «Là, il y a quelque chose de mort qui ne vaut plus le nom de vagin. » On sent Lucas perturbé mais, s’il n’a rien d’un salaud, il n’est plus amoureux de sa femme et  mentalement déjà ailleurs: emporté par un nouvel amour. Maladroit, il essaye pourtant de faire pour que les choses se passent le moins mal possible pour Anne. Sans illusion : leur couple, il le sait, de toute façon, est foutu.

Fred Goessens, Aus Greidanus jr., Bart Slegers, et Eva Heijnen, David Kempers, David Roos, Jip Smitsont exemplaires et superbement dirigés.  En particulier, Marieke Heebink (Anne) qui  passe de façon tout à fait remarquable d’un sentiment à l’autre avec virtuosité : encore énergique mais coléreuse puis aimable, de nouveau très violente, puis douce et encore amoureuse, et enfin amère et abattue.

Bref, tout est prêt pour qu’une tragédie de la folie se produise avec, à la clé, un meurtre d’innocents. Mais pourquoi est-elle prête à tuer ses enfants, ici joués par d’adorables petits garçons, souvent drôles et peins d’énergie qui insufflent une  étonnante vérité sur le plateau? Le facteur déclenchant pour Anne: l’arrivée de la concurrence… en la personne de cette belle jeune femme, mais aussi un état dépressif permanent, l’insupportable sentiment de vieillir et de voir lui échapper ses enfants qui seront adultes dans quelques années ? Sans doute, un peu tout cela à la fois.

 Simon Stone dit bien cela et il a su redonner vie à cette Médée. Sans racolage d’aucune sorte et avec une certaine radicalité. Autre coup de génie: une  fabuleuse image: l’incendie meurtrier qui va tuer Anne et ses deux enfants, est figuré ici par une longue coulée de fine poussière noire qui va tomber très lentement et recouvrir les trois corps. Lucas et la jeune femme étant eux, à la fin ensanglantés… Nous  sommes plus réservés quant à l’utilisation pendant toute la première partie de la caméra vidéo qui transmet l’image des seuls visages des personnages en très gros plan ( on voit même ses  scotchs pour faite tenir les micros H.F. sur la joue des comédiens! Quelle laideur!) Avec le sur-titrage juste en dessous. Assez pénible et le public ne portait plus aucune attention à ce qui se passait sur le plateau mais regardait uniquement les images ! Même réserve en ce qui concerne l’utilisation de micros H.F. qui uniformise comme d’habitude les voix de ces formidables acteurs…Dommage.

Cela dit malgré ces défauts, Simon Stone réussit à donner une vérité et un aspect des plus actuels à la tragédie d’Euripide tout en en gardant l’essentiel, un peu dans la lignée de Thomas Ostermeier, quand il monte Maison de Poupée d’Henrik Ibsen. Ce qu’arrivent à faire peu de metteurs en scène qui restent toujours comme en marge de la pièce. Le théâtre antique n’est certes pas facile à appréhender mais quel bonheur, quand des metteurs en scène s’en emparent de façon aussi radicale…

Philippe du Vignal

Le spectacle s’est joué au Théâtre de l’Odéon à Paris jusqu’au 11 juin; on pourra voir dans les mises en scène de Simon Stone, d’abord avec Ibsen Huis au festival d’Avignon du 15 au 20 juillet;  et Les Trois sœurs d’Anton Tchekhov, cette fois avec des comédiens français, au Théâtre de l’Odéon, à Paris, du 10 novembre au 22 décembre.

 

 


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