Grand Finale chorégraphie d’Hofesh Shechter

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 

Grand Finale, chorégraphie d’Hofesh Shechter

Une création mondiale! Cette danse pleine de furie et de nostalgie a ébranlé nos sens. «Quelque chose d’énorme, de violent, dit le chorégraphe,  est en train de se passer à l’échelle de la planète qui culbute dans une situation incontrôlée. Il ne s’agit pas de proposer une analyse mais de travailler sur les émotions autour de la vie et de la mort».

Le public est accueilli dans la grande Halle de la Villette dans les fumées et la chaleur. Après une première partie de cinquante-cinq minutes au début trop long, Grand Finale soudain s‘éveille et transforme la scène en zone de combats.  Avec une véritable danse de mort!
 Hofesh Shechter décline, comme à son habitude, une écriture chorégraphique avec une mobilité presque sauvage de ses danseurs, qu’ils dansent en groupe ou seuls. Leurs corps entrent dans une transe contrôlée, se courbent et se crispent, totalement pénétrés par une musique très présente et entêtante que le chorégraphe a créée lui-même. Dans leurs gestes, nous devinons parfois des lancés de grenades, coups de couteau…  Les corps se disloquent ou s’effondrent, et on évacue des hommes blessés ou morts…

Parfois les artistes se figent, et un danseur pousse un cri  inaudible et on pense au fameux Cri d’Edward Munch. De hauts murs mobiles viennent aussi obscurcir un plateau déjà souvent dans la pénombre. Au milieu de ces tableaux violents, six musiciens jouent des fragments de musique plus légers de Franz Lehar, et Piotr Tchaïkovski, transformant parfois la scène,  ou la salle pendant l’entracte, en une sorte de cabaret d’Europe centrale. Un entracte allonge inutilement la soirée, même si dans la deuxième partie de trente minutes, on retrouve la cadence fulgurante, les codes et le sens de cette danse qui crée l’émotion et qui dérange…

Jean Couturier

Parc de la Villette, Paris, XVIIIème du 14 au 24 juin, dans le cadre de la programmation du Théâtre de la Ville.
theatredelaville-paris.com       


Archive pour juin, 2017

Premier Amour de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Fontaine

 

Premier Amour de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Fontaine

 

©Vincent Bourdon

©Vincent Bourdon

« Il se laissa tomber sur un banc, affolé, aspirant le parfum nocturne des plantes. Et penché en arrière, les bras pendants, accablé et secoué de frissons successifs, il soupira la formule immuable du désir …impossible en ce cas, absurde, abjecte, ridicule, sainte malgré tout, et vénérable même ainsi : « Je t’aime ! », écrit le narrateur, saisi par la passion, dans La Mort à Venise de Thomas Mann (1912). Un sentiment amoureux relèvant d’une vision romantique et bourgeoise. Mais Différente est la vision ironique d’un banc par Samuel Beckett en 1945!

Le biographe d’une vie, la sienne mais un rien romancée, fait connaissance avec Lulu, un prétendu premier amour, au bord d’un canal, alors qu’il n’a plus de toit: il habitait la maison de son père à présent décédé.

Reste à cet orphelin, la nature consolatrice: allées bordant les cours d’eau protégées du soleil par les branches des arbres : «C’est sans doute ces arbres qui avaient suggéré, un jour qu’ils ondoyaient de toutes leurs feuilles, l’idée d’un banc à quelqu’un. »

 Celui qui aime malgré lui, n’en éprouve pas moins de l’amour, mais en n’en sachant rien, faute d’avoir aimé, tout en ayant entendu parler de la « chose», à la maison et à l’extérieur, et lu nombre de romans en prose et en vers dans des langues diverses. Même si ce sans-logis aspire surtout à la tranquillité et à la solitude, à l’endormissement de son moi face au monde, il doit  toutefois « (se) défendre contre un sentiment qui s’arrogeait peu à peu, dans (son) esprit glacé, l’affreux nom d’amour. A vingt-cinq ans, il bande encore, l’homme moderne … »

 L’esseulé trouve enfin une maison avec deux chambres séparées par une cuisine. Une pour lui, une autre pour celle dont il tolère à peine les refrains et les chansons, et dont il ne supporte pas les gémissements de ses clients. Seuls les cris d’un enfant nouveau né-le sien?-feront fuir cet aspirant à une vie paisible : «Pendant des années, j’ai cru qu’ils allaient s’arrêter. Maintenant, je ne le crois plus. Il m’aurait fallu d’autres amours, peut-être. Mais l’amour, cela ne se commande pas. »

Avec un air moqueur, Christophe Collin, à la fois cynique et bienveillant, dirigé avec précision par Jacques Fontaine, sous les lumières de Dominique Breemersch, irradie toute la force de l’écriture de Samuel Beckett. Et l’acteur donne finement l’impression de ne pas y toucher, alors que son personnage s’inscrit dans un monde affreux: mort du père, perte d’un toit, rencontre avec d’autres marginaux, prisonniers et otages de la même souffrance existentielle.

Christophe Collin, vif et rêveur, un peu Buster Keaton et Jacques Brel à la fois, crée un personnage clownesque au petit chapeau, en proie à une mélancolie tenace et infiniment proche. Un joli moment beckettien, avec des mots sur l’art approximatif d’aimer… de ceux que l’on prononce avec désinvolture.

 Véronique Hotte

Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris 1er,  jusqu’au 5 juillet, les mardi et mercredi à 19h 30. T: 01 42 36 00 50.

 

 

 

Jeff McBride à Las Vegas

 

Jeff McBride à  Las Vegas

Jeff McBride 2Un lieu singulier que ce Wonderground, en banlieue de Las Vegas, dans la grande salle d’un restaurant orientalo-mexicain The Olive Mediterranean Grill! Le troisième jeudi du mois, Jeff McBride, leur créateur et ses artistes donnent à partir de 19h30, trois spectacles d’une heure avec magies de salon et de scène, « close-up », performances et danse…  Dans ce endroit atypique qui se veut lieu d’échange, ils organisent un «bœuf» de magie, avec ambiance bon enfant garantie. L’endroit propose ensuite une soirée dansante avec DJ.

Les hôtes nous accueillent chaleureusement (les Américains  nous donnent vraiment des leçons !) et Jeff Mc Bride vient en personne nous placer  sur une banquette confortable, face à une petite scène. Lumière tamisée et décoration orientale: on peut boire et manger des spécialités mexicaines mais aussi fumer la chicha…

Premier spectacle scénique

Une vidéo montre les différentes personnalités  (une spécialité très américaine!) venues travailler et/ou rendre visite à Jeff  McBride, comme Criss Angel, Jonathan Pendragon, Rudy Coby, Bizarro, Arian Black, Mat Franco ou Jay Scott Berry. Un des plus grands magiciens actuels de par son parcours, sa philosophie et son influence, s’est intéressé très jeune à toutes les formes de magie, comme, entre autres, les vingt-deux lames du tarot de Marseille! Avec une préférence pour les rituels et les pratiques spirituelles, ce qui l’a amené à rencontrer sorciers, druides et chamanes.

Il travaille à la fois le masque, les arts martiaux, mais aussi le théâtre kabuki, et s’intéresse de très près aux mythes et légendes. Virtuose de la manipulation et fasciné par la transformation de la conscience, symbolisme et métaphore de la vie, il donne des numéros  un peu partout dans le monde, notamment au Magical Empire du Caesars Palace à Las Vegas, dans les années 1990, mais réalise aussi des cérémonies autour d’un cercle du feu… Avec danses, musiques, incantations et magie, pour revenir aux sources ancestrales. Chez lui, le feu comme représentation du soleil et de l’universalité, se combine avec la conscience des planètes, des saisons et des quatre éléments (l’air, le feu, l’eau et la terre), pour accoucher d’une «danse de l’univers».

Jeff McBride est aussi très actif au sein de NeoPagan (Nouveau Paganisme). A Las Vegas, connu sous le nom de Vegas Vortex, ce mouvement se décrit comme une «communauté prospère qui célèbre les arts sacrés de la magie, du théâtre, de la musique et de la danse». Le magicien est aussi fondateur de la légendaire Magic and Mystery School créée en 1992. Expert, conseiller, enseignant et conférencier, il parcourt le monde pour enseigner sa philosophie de la magie et créer un vaste réseau d’adeptes.

A 20 heures exactement, Abigail Spinner-McBride présente son mari dans son numéro mythique de manipulations de cartes. Il commence par produire un foulard jaune, et en fait sortir un bouquet de fleurs. Puis une série de cartes arrive une à une entre ses mains qu’il a pourtant montrées vides. Puis des éventails de cartes apparaissent et changent de couleur. Un ruban de cartes sort de sa bouche (sa spécialité)… Enfin Jeff Mac Bride rend hommage à ses invités de marque avec la présence de ses complices de la Magic and Mystery School: Eugene Burger et Larry Hass. Il présente aussi Suzanne Lagano, une artiste de peinture sur corps qui va officier sur un modèle au cours de la soirée.

New World Rhythmatism

Deborah, Abigail, Delphine, Devon et Megan ont inventé une méthode pour créer musique et danse improvisées. Aucune chorégraphie mais plutôt un vocabulaire du mouvement partagé, pour conjuguer danse et tradition orientale. Ces artistes commencent par une danse du ventre sur une rythmique orientale, puis improvisent des mouvements avec un éventail. Sur une musique plus cuivrée, elle miment une balle qui devient de plus en plus grosse puis qui disparaît. Enfin, elles dansent sur une musique russe. De ce groupe, se dégage Abigail Spinner-McBride. Véritable muse de  son mari, cette musicienne et chanteuse mais aussi danseuse, masso-thérapeute et magicienne a une expression corporelle unique. Et ce n’est pas un hasard si elle enseigne à la Magic and Mystery School…

John Shaw,magicien fakir et cracheur de feu spécialisé dans les  numéros d’horreur, nous montre un florilège de son répertoire: il se met deux pop-corn dans le nez et les fait ressortir par les yeux ! Michael Mirth magicien, conférencier et auteur basé à Hollywood, combine numéros d’illusion, lecture de pensée, manipulation, en revisitant les mythes pour créer un divertissement unique.  Il présente, lui, un jeu de bonneteau avec des cartes géantes, agrémenté d’une histoire singulière où un homme et deux femmes, changent de place et disparaissent. Matt Johnson, magicien anglais résident à Vancouver au Canada, est spécialisé dans une magie de  rue combinée avec un humour noir très british. Une vraie personnalité, entre performeur tatoué et gentleman cynique, un vrai régal ! Il propose une expérience de mentalisme, en faisant venir sur scène deux femmes à qui il demande de choisir une carte dans un jeu entouré d’un élastique (Tossed out deck). Et il va deviner quelles sont leurs deux cartes avec le « langage du corps »,  en faisant monter (un peu trop) le suspense, dans le style « N ou R, pique ou trèfle, carte à points ou figure ?… »

Richard Ribuffo dit The Magician, fait le numéro bien connu des cartes voyageuses avec l’aide de deux spectateurs. Des dix cartes distribuées à chacun, trois voyagent alors de l’un à l’autre, à distance bien entendu. Rien de neuf dans ce numéro très basique… Kevin Hall, originaire du Minnesota, aussi nommé The Hall’s of Magic ou The Magic Maniac, et spécialisé dans une magie comique et décalée, présente, lui,  The Blade of doom, une double guillotine pour mains! Il arrache accidentellement la robe de sa partenaire, puis la fait réapparaître  sur elle… un « quick change » original.

Il invite alors un couple à placer ses mains  sous le couperet d’une petite guillotine. Kevin Hall leur propose en apéritif,  la mort d’une carotte, pour tester l’installation. Test réussi: la carotte est bien coupée en deux! Il met alors les mains du couple dans l’orifice et les menotte. Ce qui peut les sauver, dit-il, c’est «le pouvoir de l’amour»!  Il abaisse la lame : les mains sont intactes. Le couple s’embrasse. Belle revisitation ce ce classique!

Ensuite Weedini, « The Marijuana Magicain », un magicien déjanté qui travaille sous stupéfiants,  arrive en costume et cravate imprimés de  dessins de feuilles de cannabis:  il ne passe pas donc pas inaperçu! Weedini a découvert ses pouvoirs magiques dans sa jeunesse, après avoir fumé de la marijuana, a  vite développé ses « pouvoirs ». Il en a consommé de plus en plus et est devenu The Wizard of Weed, The Prestidigitator of Pot, The Conjurer of Cannabis… Il propose  ici une  série de numéros avec une… cigarette, bien entendu, ainsi que le voyage du capuchon sur un stylo, un numéro créé par Greg Wilson.

Michael 0′Brien, excellent spécialiste de close-up et membre de l’Academy of Magical Arts, Inc, officie régulièrement au Magic Castle à Los Angeles. Il commence par un numéro de bague passant de doigt en doigt à la manière de Garrett Thomas (The ring thing), puis prend un anneau et y enclave la bague puis la ressort… Il tire ensuite des balles en mousse d’un porte-feuilles que l’on retrouve dans la main d’un spectateur! Et  une carte voyageuse signée par lui sur une carte Pokémon, va se retrouver dans une boule… Pokémon. Un beau travail d’une remarquable maîtrise technique.

Deuxième spectacle scénique:

Abigail Spinner et Jeff McBride, couple mythique, réalise un magnifique tableau où le voile de la danseuse flirte avec l’épée du chaman. Jeff donne un coup d’épée vers sa compagne et un foulard rouge apparaît magiquement. Abigail le saisit et le fait passer tout aussi magiquement, à travers l’épée. Jeff quitte la scène et sa femme commence une danse hypnotique avec un sabre tenu en équilibre au-dessus de sa tête. Déplacements, mouvements circulaires: rien à faire, il ne tombe pas. Une magnifique communion mystique avec l’objet !

Enfin le superbe mystère de l’eau (The Enchanted Water Bowls), une des « routines » les plus emblématiques de Jeff McBride, inspirée par celle de Mickael Vadini, qui l’a travaillé depuis trente ans… Il tient un bol rempli d’eau et un autre, vide, dans chacune de ses deux mains puis évoque le Dieu des eaux pour faire voyager le liquide d’un bol à l’autre, après en avoir bu à maintes reprises. De la poésie à l’état pur et du très grand art! Universel et bouleversant !

Il y a une explication, sous le nom d’Aquarium Humanum de cette célèbre Chinese water bowl illusion dans The Book of Exquisite conjuring de Conradi (1928). Ensuite, Jules Dhotel  l’explique aussi dans La Prestidigitation sans bagages ou Mille tours dans une valise (1936). En 1952, Theo Bamberg et Robert Parrish le décrivent dans Okito On Magic... La forme moderne  a été mise au point par Salvano qui la tenait d’Assan, un magicien polonais. Il l’a ensuite transmise à Michael Vadini qui l’a échangé avec Jeff McBride contre son numéro de La chasse aux pièces. Et actuellement Abdul Alafrez et Mimosa exécutent parfaitement ce numéro devenu classique….

 John Shaw nous revient dans un numéro aussi classique de cracheur de feu. Il s’arrose la main d’eau de feu et craque une allumette pour l’enflammer. Mais il enchaîne avec un tour classique et ringard : Les foulards du XXème siècle ! Hors propos… Il place ensuite une mèche sur une perceuse et se l’enfile dans le nez, comme dans le célèbre tour du clou. Il met sa langue à l’épreuve d’un piège à souris, puis accroche deux coupes remplies d’eau à ses paupières avec crochets et chaînes. Il finit par avaler un ballon gonflé et boit de l’eau. Une fin en forme d’anti-climax, tant l’expérience des bols est forte.

Matt Johnson le magicien tatoué réalise le tour du fil coupé et raccommodé (Gypty thread) en hommage à Eugene Burger, présent dans la salle. Une version avec un fil fluorescent comme dans  le magnifique moment de poésie conçu par Alain Choquette. De ce fil hindou, on trouve la trace dès 1520, puis Jean Prevost en fait une description dans La première partie des subtiles et plaisantes inventions (1584). De grands magiciens ont travaillé ce numéro symbolique comme Fred Kaps, Marconick, Jacques Delord, Gaëtan Bloom, Ricky Jay, Orson Welles et Eugene Burger. Ce dernier présentant l’effet Shakespearean Thread ou le fil est coupé avec la flamme d’une bougie. Matt Johnson, rend encore un hommage, à Paul Daniels et à sa routine d’anneaux chinois au travers d’une séquence d’enclavements de bagues empruntées… David Tobias Bamberg (1843-1914) pratiquait déjà l’enclavement de neuf bagues !

Avec Kevin Hall, place à la grande illusion avec une version de la femme sciée en deux, The blade coffin. Sa partenaire entre dans la boîte et il la transperce de quatorze grandes lames, de plus en plus grosses. Elle ressort, bien évidemment intacte,  après avoir changé de robe.

Will Bradshaw, un escapologiste invite deux hommes forts sur scène pour le ligoter et ils le ficellent de partout avec des nœuds.  Il a deux minutes pour se libérer de 30 mètres de corde !Un numéro d’évasion impressionnant dans la tradition de Houdini.

Les artistes saluent! Une belle soirée, avec une vraie diversité artistique où public et artistes communient autour de l’art de la magie.

Sébastien Bazou

Spectacle vu à Las Vegas le 16 mars.

La Vie mode d’emploi de Georges Perec

 

La Vie mode d’emploi de Georges Perec, lecture-performance imaginée par Marc Roger

 lecture PerecUne bibliothèque à l’emplacement de la prison Saint-Lazare, où furent enfermés le poète André Chénier et le marquis de Sade, puis Louise Michel et l’espionne Mata Hari! Nous avons découvert cet étonnant bâtiment, bien caché dans la verdure, à l’orée d’une enfilade de trois jardins, grâce à cette lecture dédiée à Georges Perec (1936-1982).
La médiathèque Françoise Sagan, dans le dixième arrondissement, l’une des plus grandes de Paris : 4.300 mètres carrés, avec un jardin intérieur inspiré de cloîtres méditerranéens, a ouvert ses portes au public, à l’occasion de la publication de l’œuvre de Georges Perec dans La Pléiade.

 Quatre vingt dix-neuf lecteurs bénévoles, pour dire, rassemblés dans la cour Perecophiles, les quatre-vingt-dix neuf chapitres de La Vie mode d’emploi, sont venus de toute la France, voire d’autres contrées. Ils se livrent à un périlleux exercice en quatre-vingt dix minutes, dirigé par un chef de chœur qui donne le départ toutes les soixante secondes! Chacun entonne son chapitre à mi-voix pour le public le plus proche, et d’autres, à la voix sonorisée, font entendre des passages-clés du roman.

On saisit parfois difficilement tous les mots de cette impressionnante chorale, répartie sur un espace quadrillé de douze mètres  sur douze, reproduisant le plan en coupe verticale du 11 de la rue Simon Crubellier où l’écrivain situe son fameux roman. On retrouve ou on découvre, avec délectation, dans les parties  sonorisées du texte, des habitants de l’immeuble, «longue cohorte de personnages, avec leur histoire, leur passé, leurs légendes», dont les destins s’entrecroisent, à l’image de la création de l’ébéniste Grifalconi, «fantastique arborescence», «réseau impalpable de galeries pulvérulentes».

On suit l’aquarelliste aux cinq-cents marines, Percival Bartlebooth, figure centrale dont le projet artistique et la vie s’achèvent en même temps que le roman à vingt heures, le 23 juin 1975. Gaspard Winkler lui, découpe les œuvres de son voisin en puzzles, et le peintre Serge Valène rêve de faire  tenir toute la maison dans sa toile» à l’instar du romancier. On croise dans l’escalier Madame Moreau, la doyenne de l’immeuble, et bien d’autres personnages hauts en couleur, comme cet acrobate qui ne descendra de son trapèze que pour mourir. Et l’on a envie, après cette performance, de poursuivre pour soi-même cette lecture, pour la richesse et l’inventivité de celui qui voulut «écrire des livres qui se dévorent à plat ventre sur son lit» et qui y réussit, avant de nous quitter prématurément.

 Ce sont aussi des livres qui, par leur caractère ludique et leur évidente oralité, peuvent brûler les planches. L’humanité profonde qui les sous-tend, au delà de terribles contraintes, en font des matériaux précieux pour les comédiens. L’auteur ne se tient-il pas en embuscade derrière ses règles formelles, comme il l’écrit à propos du peintre de son roman : “Il serait lui-même dans le tableau, à la manière des peintres de la Renaissance qui se réservaient toujours une place minuscule […], comme si cela avait été fait comme ça, en passant, un peu par hasard… À peine le peintre mort, cela deviendrait une anecdote qui se transmettrait de génération en génération […] jusqu’à ce que, un jour, on en redécouvre la preuve, grâce à des recoupements de fortune […], et peut-être alors, se rendrait-on compte de ce qu’il y avait toujours eu de particulier dans ce petit personnage […] quelque chose qui ressemblerait à de la compréhension, à une certaine douceur, à une joie peut-être teintée de nostalgie.»

 En effet, s’il a peu écrit pour la scène,  à part L’Augmentation, chez lui, tout ou presque, peut faire théâtre, depuis la mémorable adaptation de Je me souviens par Samy Frey au festival d’Avignon 1989, jusqu’à, récemment, Espaece par Aurélien Bory, spectacle qui doit son titre aux mots superposés : espèce et espace, contenus dans Espèces d’espaces (voir Le Théâtre du Blog). Et l’œuvre de Georges Perec récemment publiée dans La Pléiade, suscitera à n’en pas douter de nouvelles adaptations scéniques.

En marge de cet événement, PERECOFIL, une association de «brodeuses littéraires» se propose de traduire les textes à contraintes de Georges Perec en travaux d’aiguille. « Nous avons établi un premier code couleur, celui des voyelles issu du sonnet Rimbaud, et celui des consonnes, issu d’un choix aléatoire (…) Chaque texte est mis dans une grille et chaque lettre représentée par un carré brodé au point de croix. »

Ces broderies, exposées à la Médiathèque, révèlent les contraintes, en codant le texte qui sur les toiles, devient formes, lignes et couleurs. Ainsi se tissent les structures secrètes, inépuisables, qui se cachent dans les textes…

 Mireille Davidovici

 La lecture a eu lieu le 10 juin à la Médiathèque Françoise Sagan, 8 rue Léon Schwartzenberg, Paris Xème.

 mediatheque.francoise-sagan@paris.fr  T. : 01 53 24 69 70

 Perec au fil, exposition à la Médiathèque Françoise Sagan, jusqu’au 12 août.
 L’œuvre de Georges Perec est éditée en deux tomes dans la collection La Pléiade, aux éditions Gallimard 

www.perecofil.com

 

 

 

 

Last Work par la Batsheva Dance Company

 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Last Work par la Batsheva Dance Company

Ohad Naharin, chorégraphe et directeur artistique de cette compagnie israélienne, revient  pour la quatrième fois à Chaillot. Le spectacle se joue à guichets fermés, car rare est le passage de cette troupe vouée à des tournées internationales.

Les danseurs, toujours aussi impressionnants de maîtrise gestuelle, entrent à tour de rôle sur le plateau et développent dans l’espace leur propre écriture, lente ou rapide, inquiétante ou rassurante, ondulante ou saccadée…

« Pour Last work,  dit Ohad Naharin, je leur ai parlé comme pour toutes mes pièces, de ces codes et des règles auxquels on doit obéir, afin de se retrouver à jouer le même jeu. J’ai créé trois images: des bébés, des ballerines et des bourreaux. Chaque danseur a eu le choix, entre ces images, de ce qu’il voulait incarner-peut-être les trois-pour créer, non pas des personnages mais des états d’esprit. Leur tâche et mon travail ont été ensuite de sublimer ces images dans une forme claire. »

>©Jean Couturier

>©Jean Couturier

Pendant une heure, sur la musique originale de Grisha Lichtenberger, ils vont se croiser, se regrouper, développer des solos, duos ou mouvements en groupe, avec un parfait contrôle de leur corps. Et il y a,en fond  de scène, une formidable image  (presque une citation du coureur dans le mythique Regard du sourd de Bob Wilson) : une belle jeune femme aux cheveux longs, en robe bleue, court du début à la fin sur un tapis roulant…

La fulgurance visuelle du tableau final de quinze minutes fait vite oublier les quelques longueurs. Pêle-mêle apparaissent alors sur scène, un drapeau blanc, un fusil d’assaut,  un micro sur pied…  Au milieu,  les danseurs,  grâce à leur gestuelle festive et/ou guerrière, créent des images d’une grande force. Puis les corps se figent, et l’un d’eux vient conforter cette immobilité, en réunissant les dix-huit danseurs avec une bande de papier adhésif, dessinant comme une étrange toile d’araignée. Cette tribu ainsi regroupée à la fin, s’impose avec une force magistrale, et continuera longtemps à marquer nos mémoires.

Comme avec la troupe de Sharon Eyal, (voir Le Théâtre du Blog), ces moments de partage et de cohésion entre artistes, débordent de vitalité. « Danser, dit le chorégraphe israélien, c’est gérer un flot d’énergie et d’images et gérer un flot d’énergie, c’est se permettre de « faire une vidange ». Danser permet de sublimer nos agressions et nos agressivités; on peut connecter avec le plaisir et la légèreté d’être, et d’être ensemble. »

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot, Place du Trocadéro, Paris XVIème, jusqu’au 16 juin.

theatre-chaillot.fr

Furies, festival de théâtre de rue et de cirque à Chalons-en-Champagne

 

Furies, festival de théâtre de rue et de cirque à Chalons-en-Champagne
 
Vingt-huitième édition de Furies, avec vingt-cinq spectacles dans cette ville agréable, et sans  spectacles en off. L’accueil du public se fait au Grand Jars, vaste jardin ombragé, où l’on peut voir plusieurs spectacles dans de bonnes conditions

Dad is Dead, conception et jeu d’Arnaud Saury et Mathieu Despoisse ou Olivier Debelhoir
 
Arnaud Saury, issu de l’école du Théâtre National de Bretagne en 1994, a eu ensuite  des expériences théâtrales auprès, entre autres, de Mathias Langhof, Manfred Karge, Nicolas Frize. Mathieu Despoisse lui, a été formé à l’École du Cirque de  Chalon-en-Champagne, a fondé Cheptel Aleïkoum et travaillé avec des compagnies de danse.

Ils tournent en rond sur une bicyclette,  avec de dangereuses et étranges figures acrobatiques. Dialogue: «Je ne peux plus m’accrocher, j’ai faim (…). Mais  on vient de manger ! (…) J’ai envie d’une banane verte et bio ! » Ils parlent du commerce équitable, tout en continuant à tourner.   »C’est pas à l’autre bout du monde qu’il faut changer le monde ! dit l’un debout sur le porte-bagages et dans ma cuisine, j’ai envie d’être tranquille. Faut être riche pour pouvoir polluer propre… ». Il pédale avec les mains pendant que l’autre appuie sur son dos. « Toutes ces peurs nous constituent, un père de famille, il a peur que ses enfants soient pédés ! ».
 On s’amuse des acrobaties insolites sur ce vélo qui n’en finit pas de tourner, et de cette étrange discussion.

 
Exit par le Cirque inextrémiste, mise en scène de Yann Ecauvre et de cinq autres acrobates
 
La compagnie créée en 1998 sous le nom de As Pa de Maïmoun a rapidement acquis une maîtrise étonnante  en danse, théâtre de rue, musique et acrobatie et  quelques années plus tard, devient Cirque Inextrémiste,  avec trampoline,  bouteilles de gaz,  agrès et planches…
 
Nous sommes rassemblés dans un vaste espace autour d’une montgolfière encore étalée sur le sol. Un homme arrive et monte dans la nacelle couchée. On entend les rythmes d’une boîte à musique; quatre hommes en camisoles de force, échappés d’un asile courent et s’empilent dans la montgolfière qui commence à gonfler.  Elle va décoller, et un fou reste accroché à la nacelle qui s’élève à dix mètres du sol. Trois hommes y sont suspendus à cet engin qui redescend puis remonte. On entend hurler un appel: on réclame un certain Monsieur Mollot,  resté à terre. La nacelle remonte avec les corps suspendus à des fils, tels des marionnettes désarticulées.
 
Tout le monde retient son souffle quand elle redescend enfin, sans  que les corps désarticulés qui y sont accrochés soient tombés. Le ballon s’étale  et se dégonfle. On est soulagé, personne n’y a perdu la vie cette fois… ce qui était arrivé pendant une représentation.
 jerome.inextremiste@gmail.com
 
Vous en voulez par la Française de comptages, un spectacle de Benoît Afnaïm, musique de Michel Risse
 
Benoît Afnaïm aime les défis insurmontables et longuement élaborés qu’il se jette depuis une douzaine d’années avec sa compagnie de baroudeurs. Vous en Voulez est seulement leur troisième spectacle « mûri pendant 2 ans, après 33 heures 30  minutes et une cerise noire ». Ce sont  toujours des représentations déambulatoires de grand format, avec trente-cinq comédiens et techniciens,  trois camions, des vidéos et fresques monumentales.

Vous en Voulez ne déroge pas à la règle, et l’auteur-metteur en scène va jusqu’au bout d’une volonté de séduction.  Avec un spectacle fondé sur le scénario ridicule d’une émission de télévision incompréhensible pour les novices peu familiers de cette culture. Costumes insolites, inversions de sexe: on a du mal à pénétrer dans cette forêt de personnages d’un feuilleton peu clair et qui,  à cause de problèmes techniques,  a commencé en retard!

Mais on suit l’énorme camion qui s’ébranle après de longues minutes d’attente et s’arrête  pour trois stations à travers la ville. Le public se dilue peu à peu dans la nuit qui s’avance. On pourra voir Vous en Voulez à Aurillac et dans nombre d’autres lieux, cet été.
 
www.fradecom.com
 
Brâme ou tu me vois crier Papa? par la compagnie Alix M., écriture et mise en scène d’Alix Montheil
 
En exergue du spectacle de cette  compagnie installée  en Limousin depuis 2008 : «Il faut regarder le monde comme le fait un enfant, avec de grands yeux stupéfaits, il est si beau. »

Un rendez-vous secret nous est fixé puis nous marchons le long d’un canal jusqu’à une guérite où l’on nous remet gilets orange et bidons « pour la gestion des larmes et du sang ». On entend des coups de feu, et des hommes tombent, et on leur fait une respiration artificielle. «Ici en 2007, un intermittent du spectacle est tombé en pleine actualisation!»  Il y a de vives engueulades puis on remet des coupes. Sur une île, des réfugiés appellent à l’aide mais le maire les vire.

Arrivent alors un homme nu casqué, et une « femen » arrosée de sang (Femen, un groupe féministe radical athée fondé à Kiev en 2008 qui  deviendra internationalement connu, en organisant des actions surtout seins nus, avec slogans écrits sur la peau,  pour défendre les droits des femmes.)  C’est l’heureuse alliance des heureux et des peureux. On gonfle un grand boudin où des acteurs nus se vautrent, enduits de vaseline.
 
Un entracte bienvenu avec boissons nous repose de cette succession d’images folles, mais il faut repartir. Trois  hommes en bleu, blanc, rouge reculent sur la musique du Beau Danube Bleu,la célèbre valse viennoise du Joan Strauss, et on balance des fleurs sur les C.R.S. Deux  êtres aux bois de cerf  pleurent, Dieu arrive mais s’écroule sous des coups de feu. «Je ne savais plus ou m’asseoir, dit une femme-sandwich, je ne sais plus quoi vous raconter.» On apporte une brouette de sang, avant un beau final dans les hurlements, pétards,  danses frénétiques arrosées de paillettes : «On n’y arrivera jamais, c’est quoi ce monde de cons ?»
Cette trop longue succession d’images insolites et choquantes nous a tout de même secoués. 

Edith Rappoport

Spectacles vus aux Furies les 9 et 10 juin. Exit et Brâme se joueront aux festivals de Cognac et d’Aurillac.

 

Image de prévisualisation YouTube

Teatro a Corte 2017, un festival en trois temps

 

Teatro a Corte 2017, un festival en trois temps

 Au cœur du Piémont, dans les rues et les parcs, sur les places de Turin et dans les châteaux alentour, ce festival a su, au fil du temps, mettre en valeur le patrimoine baroque des ducs de Savoie, en y invitant  nombre de spectacles européens : danse, théâtre, musique, arts du cirque, performances. Le Théâtre du Blog suit depuis des années ces rendez-vous, avec souvent de belles découvertes. Teatro a Corte fête son dixième anniversaire, et a saisi l’occasion pour changer de format et se décliner en trois temps : été, automne et hiver. Teatro a corte garde cependant la même ligne artistique initiée avec succès par son directeur Beppe Navello…

 Pour commencer, on pourra découvrir au théâtre Astra à Turin, et en avant-première du festival d’Avignon, Scena Madre d’Ambra Senatore, une des chorégraphes fidèles à Teatro a Corte. Mais il y aura aussi plusieurs spectacles en plein air, au château de la Veneria Reale près de Turin. Comme Mù-Cinématique des fluides, par la compagnie de théâtre de rue Transe Express, fondée en 1982 par le sculpteur Gilles Rhode et la chorégraphe Brigitte Burdin, et spécialisée dans les créations aériennes destinées à être vues du plus grand nombre. Un spectacle «d’art céleste», où musiques, lumières, images, prouesses corporelles et techniques se déploient sur une structure monumentale, manipulée par une grue. Une vingtaine de volontaires locaux se joindront aux artistes. 

 JEROME1-1Avec La Promenade jonglée de Jérôme Thomas, on pourra aussi parcourir les dédales de ce même château, qui connut autrefois les chasses des seigneurs de Savoie. Le parc romantique d’un autre château, Aglie, à l’architecture plus austère, accueillera Hêtre, un solo de danse aérienne par la compagnie française Libertivore : un corps-à-corps d’une jeune femme avec son agrès de bois. Dans cet environnement bucolique, jouera aussi la compagnie La Parenza del Geco qui œuvre à la préservation du patrimoine musical de l’Italie du Sud.

 Autre château à découvrir :  le Palazzina di caccia, à Stupinigi,  un ancien pavillon de chasse et résidence de la maison de Savoie. Ce chef-d’œuvre d’architecture baroque héberge aujourd’hui le Musée d’art et d’ameublement. On pourra y voir FerS à Cheval, un déambulatoire visuel et poétique autour de la figure du cheval. Créature de légende et objet de rêveries fabuleuses, la plus noble conquête de l’homme galopera dans les champs de l’imaginaire, avec la compagnie des Quidams. On y verra  des chevaux sculptés dans des matières gonflables de plus de 3,50 mètres de hauteur et mis en mouvement par des marionnettistes en costumes de légende. Il y aura aussi un spectacle de hip hop, avec D.Construction, par la compagnie stéphanoise Dyptik, avec un jeu de construction/ déconstruction énergique…

 En octobre 2007, le château de Veneria Reale s’ouvrait enfin au public, en grande pompe, après quinze ans de travaux de restauration. Inauguration orchestrée par Teatro a Corte  avec des événements spectaculaires et des créations in situ. Pour fêter cet anniversaire, Beppe Navello  proposera des extraits des meilleurs moments de l’histoire de son festival…

 En décembre, un nouveau centre culturel sera inauguré à Turin, dans les Officine Grandi Riparazioni (OGR), anciennes usines d’assistance technique de la Société des chemins de fer. Teatro a Corte a demandé à la chorégraphe Blanca Li d’organiser une manifestation dans cet immense espace ; elle y créera une Fête de la danse, dans l’esprit de celle qu’elle avait présentée au Grand-Palais, à Paris, en 2011 : un événement populaire, avec spectacles, installations multimédias, performances… Et le public pourra aussi évidemment danser.

 Mireille Davidovici

Teatro Astra, via Rosolino Pilo 6, 10143 Torino. T. : +39 011 5634352 et châteaux de la Venaria Reale, de Stupinigi et d’Aglie du 27 juin au 2 Juillet.

Château de la Venaria Reale, les 7 et 8 octobre.

Officine Grandi Riparazioni  (OGR) à Turin les 16 et 17 décembre.

 

www.teatroacorte.it

Medea d’après Euripide

 

Medea d’après Euripide, texte et mise en scène de Simon Stone (en néerlandais surtitré )

©Sanne Peper

©Sanne Peper

Nous vous parlons avec un peu de retard de cette Medaa : une de nos collaboratrices, malade,  n’avait pas pu écrire l’article prévu. Le jeune metteur en scène australien Simon Stone a déjà beaucoup travaillé en Europe où il s’est fait remarquer par la qualité de son travail. A l’invitation d’Ivo van Hove, le directeur du Toneelgroep Amsterdam, il a écrit un texte à partir de la pièce légendaire: un matériau de premier ordre que lui offrait Euripide, à partir aussi des improvisations de ses comédiens et des articles relatant une tragédie survenue en 95 dans le Missouri.
Debora Green (44 ans), une médecin, très dépressive et alcoolique, droguée aux anxiolytiques, avait  mis le feu à sa maison pour faire disparaître deux de ses trois enfants qui n’avaient pu s’échapper  elle avait aussi essayé mais en vain, d’empoisonner son mari plusieurs fois à l’huile de ricin. Exceptionnel et terriblement banal : il suffit de lire les quotidiens. Depuis plus de vingt-cinq siècles, infanticide et  meurtre d’un époux ou d’une épouse restent toujours d’actualité !

Simon Stone a gardé la trame de la pièce mais en la situant de nos jours. Plus de Médée ni de Jason, plus d’arrière-plan mythologique difficile à percevoir. On trouve ici une certaine Anne, mariée à Lucas.Chercheuse en pharmacie, elle sort d’un séjour en hôpital psychiatrique mais son mariage bat de l’aile. Clara, la jeune et séduisante fille de Christopher, le patron de Lucas commence à le fasciner.

Anne va essayer de séduire à nouveau son mari: elle se croit encore jeune mais les très gros plans filmés de son visage, hélas, ne mentent pas. Et ses deux enfants commencent sérieusement à grandir (Parole entendue récemment : « J’ai bien calculé, maman, dans cinq ans, dit la petite fille, j’irai voter… comme toi. ») Ces pré-ados ont vite compris la situation et n’ont aucun scrupule à filmer avec une caméra vidéo leurs parents en train de faire l’amour  …

Sur le plateau, d’un blanc clinique éblouissant sans aucun meuble ni accessoire, pas d’échappatoire possible et Anne et Lucas règlent leurs comptes. Avec une certaine méthode, et souvent très près l’un de l’autre physiquement, ils se cognent et se disputent à propos des enfants. Ont-ils encore une attirance sexuelle l’un pour l’autre ? Anne sans aucun doute et elle le lui dit crûment. Mais Lucas, sans doute moins, même s’il ne veut pas l’avouer. On sent Anne très seule, malheureuse de ne plus être séduisante; elle crie son désespoir et dévoile son intimité : «Là, il y a quelque chose de mort qui ne vaut plus le nom de vagin. »

On sent Lucas perturbé mais, s’il n’a rien d’un salaud, il n’est plus amoureux de sa femme,  mentalement déjà ailleurs, et emporté par un nouvel amour. Maladroit, il essaye pourtant de faire pour que les choses se passent le moins mal possible pour Anne. Sans illusion : leur couple, il le sait, de toute façon, est foutu.

Fred Goessens, Aus Greidanus jr., Bart Slegers, et Eva Heijnen, David Kempers, David Roos, Jip Smitsont exemplaires et superbement dirigés.  En particulier, Marieke Heebink (Anne) qui  passe de façon tout à fait remarquable d’un sentiment à l’autre avec virtuosité : encore énergique mais coléreuse puis aimable, de nouveau très violente, puis plus douce, et encore amoureuse, et enfin amère et abattue.

Bref, tout est prêt pour qu’une tragédie de la folie se produise avec, à la clé, un meurtre d’innocents. Mais pourquoi est-elle prête à tuer ses enfants, ici joués par d’adorables petits garçons, souvent drôles et peins d’énergie qui insufflent une  étonnante vérité sur le plateau? Le facteur déclenchant pour Anne: l’arrivée de la concurrence… en la personne de cette belle jeune femme, un état dépressif permanent, l’insupportable sentiment de vieillir et de voir lui échapper ses enfants qui seront adultes dans quelques années ?Sans doute, un peu tout cela à la fois.

Ce que dit bien Simon Stone qui a su redonner vie à cette Médée. Sans racolage d’aucune sorte et avec une certaine radicalité. Autre coup de génie: une  fabuleuse image: l’incendie meurtrier qui va tuer Anne et ses deux enfants, est figuré ici par une longue coulée de fine poussière noire qui va tomber très lentement et recouvrir les trois corps. Lucas et la jeune femme étant eux, à la fin ensanglantés…

Nous  sommes plus réservés quant à l’utilisation pendant toute la première partie de la caméra vidéo qui transmet l’image des seuls visages des personnages en très gros plan ( on voit même ses  scotchs pour faite tenir les micros HF sur la joue des comédiens! Quelle laideur!) Avec le sur-titrage juste en dessous.

C’est assez pénible et le public ne portait plus aucune attention à ce qui se passait sur le plateau mais regardait uniquement les images ! Même réserve en ce qui concerne l’utilisation de micros HF qui uniformise comme d’habitude les voix de ces formidables acteurs…Dommage.

Cela dit malgré ces défauts, Simon Stone réussit à donner une vérité et un aspect des plus actuels à la tragédie d’Euripide tout en en gardant l’essentiel, un peu dans la lignée de Thomas Ostermeier, quand il monte Maison de Poupée d’Henrik Ibsen. Ce qu’arrivent à faire peu de metteurs en scène qui restent toujours comme en marge de la pièce. Le théâtre antique n’est certes pas facile à appréhender mais quel bonheur, quand des metteurs en scène s’en emparent de façon aussi radicale…

Philippe du Vignal

Le spectacle s’est joué au Théâtre de l’Odéon à Paris jusqu’au 11 juin; on pourra voir dans les mises en scène de Simon Stone d’abord avec Ibsen Huis au festival d’Avignon du 15 au 20 juillet;   et Les Trois sœurs d’Anton Tchekhov, cette fois avec des comédiens français, au Théâtre de l’Odéon, à Paris du 10 novembre au 22 décembre.

 

La Mastication des morts de Patrick Kermann

 

©groupe merci

©groupe merci

 

La Mastication des morts de Patrick Kermann, mise en scène de Solange Oswald

La pièce, maintenant bien connue, a souvent été montée par des amateurs ou par des classes- théâtre : (il y a du travail pour tout le monde !) Ici, c’est la reprise d’un spectacle déjà ancien, quand il a été créé par le groupe toulousain Merci en 1999, dans le cloître de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon.  Il ressurgit cette année, après avoir été déjà repris à Dijon il y a trois ans  

Patrick Kermann, agrégé d’allemand, né en 59, s’est pendu en 2000, justement à la Chartreuse; il a, entre autres, écrit des livrets d’opéra : Du Diktat, La Blessure de l’ange, Vertiges et traduit Electre d’Euripide, Le Festin de Thyeste de Sénèque et Un Déjeuner allemand, roman de Thomas Bernhard. Il est aussi l’auteur de plusieurs pièces dont cette Mastication des morts, où toute une bande de défunts bien présents vont prendre la parole. «Ce qui fait à mon sens, dit l’écrivain, la seule légitimité de l’écriture contemporaine, le travail sur/de/contre la langue: du monde des morts ne surgissent que des voix spectrales, des sons d’une autre langue, de cette langue des morts qui se fait chair et s’incarne en l’acteur. Ne m’intéresse donc que ce dialogue fragile avec les morts, ces souffles ténus recueillis auprès des morts qui témoignent de leur avoir été à l’histoire et au monde».

Dans le cimetière de  Moret-sur-Raguse, un village au nom qui sonne bien français (mais inventé) à la tombée de la nuit, les morts vont se mettre à parler aux vivants. Et ils parlent beaucoup : hommes et femmes, riches et pauvres, jeunes et vieux, morts de maladie ou subitement un soir, d’un arrêt cardiaque près de leur cheminée, suicidés, tués accidentellement ou  morts à la guerre,  poilus de 14-18, ou ceux de 39-40, ou de la «Pacification», comme on disait, dans les années cinquante en Algérie! Dénominateur commun: tous habitants du même village, ils se connaissaient, ont eu des relations de travail, d’amour ou de haine mais maintenant sont très proches voisins, et pour l’éternité…

C’est donc quatorze ans après sa création, et mis de nouveau en scène par Solange Oswald avec quinze comédiens professionnels, dont deux de la création, et huit amateurs formés pendant une semaine pour l’occasion. Cela se passe dans le merveilleux parc Henri Matisse aux arbres souvent centenaires de Châtillon (Hauts-de-Seine), patrie entre autres du groupe Indochine à ses débuts. Le public, muni au départ d’un petit tabouret pliant en toile, marche dans l’allée du parc, et écoute avec recueillement et dans un silence absolu, une lente énumération en voix off de noms aux consonances de terroir, avec date de naissance et décès: Bernadette Bigot (1928-1975), Martine Bigot épouse Triboulet (1897-1962), Jean Blandin (1897-1979), etc.

Puis on nous invite à déambuler sur une grande pelouse, et à s’approcher au plus près d’un quinzaine de défunts reposant dans une tombe en toile noire, le visage calme mais très pâle des morts juste éclairé par une petite lampe. Chacun de ces défunts nous parle très doucement, avec comme un petit souffle dans la voix, sous la forme d’un monologue en boucle. Impressionnant! Surtout quand on entend la voix, reconnaissable émouvante entre toutes, puis le visage du comédien Etienne Grebot, un de nos anciens élèves.

 Et ils racontent leurs pauvres histoires. Petites joies de tous les jours  mais aussi grands malheurs, violence et sexe, parfois tragiques, comme celle de Christine Letourneux, née Vinchon, en robe de mariée couverte de poussière: « A l’âge de mes quatorze ans, mon père, Georges Vinchon, m’a prise. Il m’a prise à l’âge de mes  quatorze ans, et il m’a prise encore et encore jusqu’à l’âge de mes vingt ans [...] il m’a prise devant ma mère qui se taisait, devant ma sœur qui criait [...] et mon sang a coulé, et il n’a pas cessé de couler. »

Il y a aussi: Triboulet Henri (1923-1978) qui n’en revient pas d’être subitement passé de l’autre côté du miroir: “Pas poss’ pas croyab’ rien senti, rien du tout du tout comme une lettre à la poste, j’ai passé comme une lettre à la poste.» Agathe Blandin: «J’aimais le sexe.»  Une autre crie« Maman a ajouté de la théralène à la grenadine ». Parfois s’échappe aussi comme le cri de révolte dérisoire d’une femme sur le coût de son cercueil : « Du sapin au prix du chêne! » Ou d’une autre qui se plaint : « Ils auraient pu choisir une autre photo ». Ou encore un à ne pas être content parce qu’on a estropié son nom sur la dalle de sa tombe : « Dupond avec un D au lieu d’un T. !
Parfois les morts se parlent entre eux : « On est bien ici, on n’est pas à plaindre » ou, quand l’un d’entre eux se manifeste un peu trop fort en disant: « J’ai une déclaration à faire »,  tous craignant sans doute une révélation gênante, lui répondent en chœur : « Ta gueule, Raymond »!.
Mais le texte n’évite pas toujours les  facilités du genre : «Vous pourriez vous taire, il y en qui dorment ici ». Mais bon…

Tout autour, une vision aussi impressionnante: cinquante petites tentes noires rectangulaires pour une personne, rigoureusement fermées comme des tombes. Dans une scénographie de Joël Fesel, et les maquillages et costumes de Julien Rabbe et Sophie Lafont, absolument remarquables de sobriété et de vérité. Il y a parfois même une petite note d’humour, comme cet homme trop grand pour le cercueil qu’on lui a trouvé, aux grands pieds bottés qui dépassent sur l’herbe.

« Le théâtre est le territoire de la mort, dit Patrick Kermann, ce lieu rituel où les vivants tentent la communication avec l’au-delà. Sur scène, dans une balance incessante entre incarnation et désincarnation, matériel et immatériel, visible et invisible, apparaissent des fantômes qui portent la parole des morts, pour nous encore et tout juste vivants.”

La nuit tombe définitive, avec une belle et dernière image : celle d’une dizaine de soldats de la guerre de 14, debout dans leur cercueil (photo). La mise en scène de Solange Oswald est précise et  exigeante, et elle dirige ses comédiens avec rigueur, même si on a parfois du mal à entendre certains. Côté dramaturgie, cela va un peu moins bien, et cette ballade mortuaire manque souvent de rythme, malgré cette superbe installation sur les pelouses. Et le spectacle aurait beaucoup gagné, si le texte avait été élagué d’une vingtaine de minutes: il y a ici un côté répétitif dans cette adaptation d’un assez long texte, et ces monologues, même bien tricotés, finissent par devenir un peu lassants. 

Malgré tout, il y a ici une vérité, quelque chose de très authentique et, en même temps, comme en filigrane,  une belle réflexion sur la mort, « en la ramenant au centre de la vie » qui n’a pas échappé au public de Châtillon. Loin de toute morbidité, mais peut-être pas quand même,  « avec une grande joyeuseté, une formidable gaieté de tous ces morts réconciliés », comme le dit Patrick Kermann.

Philippe du Vignal

Spectacle programmé par le Théâtre de Châtillon et vu le 10 juin. Le texte de la pièce est publié aux éditions Lansman.

 

A propos de Undoing World de Bruno Bouché

(C) Jean Couturier

(C) Jean Couturier

 

A propos de Undoing World de Bruno Bouché

Quatre danseurs de la compagnie, Sébastien Bertaud, Bruno Bouché, Nicolas Paul et Simon Valastro ont été invités à dévoiler au Palais Garnier, leurs prochaines créations, dont Undoing World qui s’inscrit dans la programmation officielle établie par Benjamin Millepied dans le cadre de l’Académie chorégraphique auquel participait William Forsythe.

Bruno Bouché, nommé directeur artistique du Ballet de l’Opéra du Rhin, va bientôt quitter l’Opéra de Paris et la direction d’Incidence chorégraphique (voir Le Théâtre du Blog). Pour cette création, il se trouve confronté à un vrai pari : diriger pour la première fois Il a travaillé avec trente-deux danseurs: autant qu’il en aura au Ballet du Rhin… : Béatrice Martel,

Il a d’abord conçu cette création en fonction du corps de ballet : travailler avec une aussi large distribution nécessite d’organiser l’espace de jeu et d’avoir une vision globale des alignements des uns, ou des spirales des autres, avant de régler les enchaînements, quand on passe du studio de répétitions à la scène. Du groupe se dégage une force de création mais aussi d’inertie qu’il faut pouvoir gérer en douceur. Le chorégraphe accompagne du geste les mouvements des danseurs et Béatrice Martel, assistante-maître de ballet a été chargée de la notation de ce ballet en trente-cinq minutes et Xavier Ronze, chef du service de la couture à l’Opéra Garnier, en a conçu les costumes.

Les danseurs doivent apprendre à se mouvoir avec une couverture de survie… un matériau difficile à manier. La pièce évoque la quête d’un ailleurs:  une traversée périlleuse et chaotique comme celle que vivent les migrants d’aujourd’hui. Des figures tutélaires comme Dante et Pier Paolo Pasolini ont nourri l’imaginaire de Bruno Bouché. Pour lui, l’écriture chorégraphique se fait pendant les répétitions comme un travail de sculpture, d’abord sans musique, puis, avec au piano,  Nicolas Worms qui s’est d’abord imprégné des mouvements des solistes et du groupe.

A sa musique originale, se mêlent les sonorités de The Klezmatics, un groupe de musique klezmer new-yorkais, et la parole de Gilles Deleuze sur Spinoza, ou sur l’immortalité et l’éternité. Le chorégraphe travaille avec ses solistes : Marion Barbeau, Aurélien Houette et Isaac Lopes Gomes, puis avec le groupe, avant de les réunir tous au mythique studio Marius Petipa, situé dans la coupole facilement repérable à Paris. Plus proches des étoiles ! 

Enfin vient le moment de gagner le plateau de l’Opéra Garnier, où dans la scénographie d’Agathe Poupeney et les éclairages de Madjid Hakimi, les répétitions se succèdent. Avec sur ce plateau,  en ce moment et donc en alternance, les trois autres chorégraphes de ces futures soirées. Un air de jeunesse souffle sur cette maison mythique…

Au public maintenant, de découvrir le travail engagé des artistes.

Jean Couturier

Opéra Palais Garnier Paris VIIIème du 13 au 18 juin. www.operadeparis.fr

       

12345

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...